Si tous les êtres humains partageaient avec Luc Hoffmann son amour inconditionnel de la nature, l’écologie serait superflue. Chez lui, à Montricher (VD), l’ancien vice-président du WWF se soucie surtout de la tranquillité d’un couple de bergeronnettes qui a niché entre les bûches du tas de bois de sa véranda. «Elles ne sont pas là en ce moment, on peut aller faire des photos. Mais pas trop longtemps. Il ne faudrait pas les perturber.» Pour Luc Hoffmann, tout est noble dans la nature. Il n’y a pas de petite cause écologique. Et pourtant ce riche mais discret mécène de la biosphère a accompli des actes écologiques majeurs et décisifs. Il a notamment créé la Station biologique de la Tour du Valat, sauvant ainsi de la destruction un territoire camarguais et sa fabuleuse biodiversité, tout en y développant un joyau de la recherche scientifique sur la préservation des eaux douces.
Il y a cinquante ans, quand vous avez cofondé le WWF, imaginiez-vous que cette organisation aurait un tel succès?
L’intention de notre groupe d’initiateurs correspondait en tout cas à ce qu’est devenu le WWF. Mais les enjeux de la conservation de la nature ont beaucoup évolué au fil de ces cinq décennies. Le WWF s’est adapté aux nouveaux problèmes. Au début, il s’agissait de sauver des espèces et des lieux menacés. Ce n’est que peu à peu qu’on a compris que la nature est le fondement même du développement humain. Dans les années 60, on ne reconnaissait pas ce caractère essentiel, fondamental, vital pour l’être humain, de la conservation de l’environnement.
S’il fallait tirer un bilan de ce demi-siècle d’engagement du WWF, serait-il positif?
Nous sommes parvenus à certains résultats positifs. Mais je constate aussi que les dangers qui pèsent sur la nature sont plus grands que jamais. La bataille est très loin d’être gagnée. Notre position est plus fragile, plus précaire que jamais.
Les derniers grands écosystèmes ne devraient-ils pas bénéficier d’un statut de sanctuaire pour être protégés sans aucune concession?
C’est en effet un besoin absolu. C’est un idéal. Cette volonté de créer des espaces protégés était d’ailleurs une priorité à la création du WWF. Ce n’est pourtant plus une option centrale aujourd’hui, car on privilégie des logiques de conciliation qui sont mieux acceptées, des méthodes plus souples que la création de sanctuaires purs et durs.
Le WWF doit une grande partie de son succès à sa collaboration décomplexée avec l’économie, l’industrie, la finance. Une collaboration trop complaisante parfois?
Cette posture positive avec le monde des affaires nous a toujours valu des critiques. Ce choix de ne pas se mettre en opposition avec le monde économique a permis d’obtenir de grands succès. La critique selon laquelle nous cherchions avant tout de l’argent n’est pas fausse. Certaines de nos alliances avec l’économie n’ont pas aussi bien fonctionné que nous l’espérions, mais je crois que notre ouverture a surtout permis de faire prendre conscience de leurs responsabilités écologiques à des pans entiers de l’économie.
On entend parfois qu’avec le demi-milliard de francs annuel dont il dispose, le WWF pourrait faire beaucoup mieux…
L’énormité apparente du budget du WWF doit être mise en relation avec l’énormité des problèmes à résoudre, des situations à gérer, des défis à relever. Moi, je pense donc que ces centaines de millions de francs sont trop modestes par rapport aux besoins actuels de la conservation de la nature. De même, 5 millions de membres dans le monde, cela semble beaucoup. Mais 5 millions de personnes par rapport à 7 milliards d’humains, cela reste modeste. C’est moins d’un citoyen sur mille.
La Suisse et l’Allemagne viennent d’annoncer leur volonté de renoncer à l’énergie nucléaire. Votre avis à ce sujet?
Je considère cet abandon comme une bonne nouvelle. Le nucléaire a toujours fait des problèmes à l’intérieur même du WWF. Certaines sections nationales, la section suisse notamment, demandaient la sortie du nucléaire. Et cela irritait certains leaders du WWF. Personnellement, je suis opposé au nucléaire d’abord parce que, à mon avis, cette énergie est bien plus chère qu’on ne le dit officiellement; on cache dans la comptabilité nationale son coût réel. La deuxième raison, c’est que cette énergie comporte des risques majeurs. Les événements au Japon viennent hélas de rappeler la réalité et l’ampleur de ces risques.
En écologie, il y a plus de mauvaises nouvelles que de bonnes. Quelle est, dans votre longue carrière d’écologiste actif, la bonne nouvelle qui vous a le plus ravi?
C’est la protection du Coto Doñana, en Espagne, une des plus grandes réserves de marais d’Europe. Un site essentiel pour les oiseaux migrateurs. C’est le premier grand succès du WWF. Et ça marche toujours! Car il faut savoir que tous les acquis en matière de protection de la nature sont en permanence menacés. Dans le cas du Coto Doñana, si le WWF s’était retiré, cette réserve n’existerait plus en tant que telle.
Quel est l’autre lieu prioritaire aujourd’hui pour vous?
Ils sont tous prioritaires. Mais je dirai quand même la Méditerranée, dont la biodiversité est menacée de toutes parts.
Qu’est-ce qu’il faudrait pour garantir le sauvetage d’une Méditerranée vivante, par exemple?
C’est bien cela la grande question. La première étape, prioritaire, c’est prendre conscience que toute perte de nature implique une perte pour l’humanité. Il faut que cette équation simple soit intégrée par le plus grand nombre. La deuxième difficulté, c’est de faire le saut entre la prise de conscience et l’action. Je constate à cet égard que les prises de décision des dirigeants politiques restent encore très modestes. Les gouvernements sont en retard par rapport aux citoyens qu’ils sont pourtant censés représenter. Leur timidité écologique s’explique par le calendrier électoral. Ils craignent de prendre des décisions impopulaires leur faisant perdre quelques voix. L’autre problème, c’est l’énorme différence d’engagement entre les différentes grandes entreprises privées. Il faudrait une plus grande cohérence écologique dans les milieux économiques.
Quels sont les livres qui vous ont le plus inspiré?
Il y a le livre de Rachel Carson, Le printemps silencieux, qui dénonçait les effets dévastateurs des pesticides. Il y a aussi les livres de Lester Brown, le fondateur de l’institut Worldwatch. Et je conseille le Rapport planète vivante du WWF, édité et actualisé tous les deux ans et disponible sur l’internet. Il permet de comprendre de manière simple à quel point tout est lié sur cette planète.
Et quel est l’oiseau qui fait le plus craquer l’ornithologue passionné que vous êtes?
C’est la glaréole, un petit échassier qui ressemble à une hirondelle, qui est ma voisine en Camargue, où je passe la moitié de mon temps. J’adore cet oiseau! C’est aussi un oiseau des zones humides, des écosystèmes injustement mal aimés et pour lesquels je me suis toujours battu. Les zones marécageuses assument pourtant un rôle essentiel, notamment dans le cycle de l’eau. Mais, pour l’être humain, ce sont encore trop souvent des zones hostiles et improductives qu’il faudrait drainer.
Votre pronostic de vieux sage sur l’évolution de notre biosphère au fil de ce siècle?
Dans notre culture, nous refoulons encore la réalité du danger écologique. Nous n’en sommes encore qu’au début des changements d’attitude nécessaires pour inventer un rapport collectif pacifique à la nature. Mais, plus les menaces deviendront évidentes, plus la réaction sera radicale. L’humanité ne va pas aller vraiment dans le mur, à mon avis, mais elle va beaucoup souffrir faute d’avoir su réagir plus tôt.