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AFFAIRE LUCA
ÉNIGME AUTOUR DE LUCA
Un enfant laissé pour mort. Le chien de la famille désigné coupable. Et le rescapé qui soutient avoir été bizuté tandis que, dans ce climat malsain, un juge se fait tabasser. Récit d’une sombre histoire, péril d’une famille et le drame raconté à «L’illustré» par Luca, 17 ans.

Par Xavier Filliez - Mis en ligne le 31.01.2012

Sous les flashs mais plus seul que jamais, corps frêle et langage saccadé, Luca est l’incarnation de l’injustice en fauteuil roulant. Journalistes et sympathisants sont venus le voir, ce jeudi 26 janvier, et l’écouter religieusement dans l’arrière salle d’un bistrot sédunois. Il a fallu qu’il s’appelle le Poker, écho aux cartes mal distribuées de cette histoire nauséabonde.

Dix ans après le drame qui l’a laissé tétraplégique et aveugle dans un pré enneigé de Veysonnaz, Luca, 17 ans, est venu dire sa vérité (lire son témoignage en p. 34 de la version papier), aux antipodes de la version officielle. Après une instruction de deux ans, la justice valaisanne avait conclu, en 2004, à la responsabilité de Rocky, un berger allemand de 7 mois, avec qui Luca et son frère Marco étaient partis en promenade, cette glaçante fin d’après-midi de février 2002, et dont ils sont revenus amochés à vie.

LOLITA ET OSKAR

L’affaire Luca, c’est d’abord l’expression brute de l’irréparable. Dévêtu au cours de l’incident, le corps couvert de blessures, puis plongé dans un état de mort cérébrale et trois mois de coma, l’enfant portera pour toujours les séquelles de ce drame. Sa famille aussi. Depuis, les parents, Tina et Nicola, qui avaient laissé leurs petits seuls avec le chien pour aller travailler au restaurant qu’ils tenaient en station, luttent contre l’insupportable. Qui, à leur place, pourrait tolérer l’idée centrale de l’ordonnance de classement du juge Nicolas Dubuis?

La population, l’opinion publique, la rue presque unanime ne le peuvent pas. Deux heures avant les déclarations de Luca, ceux qui manifestent devant le Ministère public disent leur dégoût. Sous les banderoles, Lolita Morena. Oskar Freysinger, qui répond aux journalistes et se fait apostropher par une passante disant exécrer la récupération politique. «Où étiez-vous il y a dix ans?» lui lance-t-elle. Bref, la rue, dans sa spontanéité, sa multitude, ses excès.

Le doute comme seule réponse. C’est ce qui, huit ans après le classement du dossier – contre lequel la famille n’a pas fait recours, épuisée, en plein changement d’avocat et par manque de moyens financiers, disent leurs proches –, agite les esprits et fait tourner les rotatives jusqu’à contraindre la justice à un écart de procédure. On n’avait jamais vu le Ministère public libérer un juge et un expert des secrets de l’instruction pour répondre à la presse.

LES GRIFFURES

Que disent les marques découvertes sur le corps de Luca? Patrice Mangin, évidemment présenté comme la «Rolls-Royce des médecins légistes» par le procureur Dubuis, qui lui avait confié le dossier à l’époque, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) et qui a participé à des expertises dans des dossiers sensibles tels que des morts suspectes à Guantánamo ou l’accident mortel de Lady Diana, distingue deux types de lésions.

Des «stries linéaires qualifiées d’égratignures, d’abrasions correspondant à un frottement par un agent contondant et peut-être légèrement piquant. Je suis catégorique: ce ne sont pas des blessures qui ont été infligées par un instrument de type baguette, bâton, branche. Quand j’entends dire qu’on a flagellé Luca, je m’insurge. Ce n’est pas possible.»

Quant aux «ecchymoses en arc de cercle», le recueil de l’empreinte dentaire du chien et un travail de superposition effectué par un expert odontologiste (médecine dentaire) ont permis «de conclure que c’est une morsure infligée par Rocky». De l’ADN canin a été retrouvé en quantité sur le corps et les vêtements du petit Luca.

 

«Quand j’entends dire qu’on a flagellé Luca, je m’insurge»
Professeur Patrice Mangin, médecin légiste et expert

 

LE DÉTECTIVE ET LES PHILANTHROPES

«Attention, on ne parle pas de bagarre, les lésions auraient été beaucoup plus graves, met en garde le professeur Mangin. On parle d’interaction excessive entre le chien et l’enfant, mal maîtrisée par ce dernier.» L’intervention de tierces personnes? «On ne l’a jamais formellement exclue, reprend le procureur Nicolas Dubuis, mais on ne peut pas non plus la prouver.»

Si le bras de fer entre la justice et la rue a pris de telles proportions, c’est que la mobilisation autour des Mongelli est inaltérable. Elle est articulée autour d’un homme, Fred Reichenbach, un ancien flic de la sûreté genevoise reconverti en détective privé, typé baroudeur, clope, jean et santiags. Celui-ci se lance dans la contre-enquête en mai 2002 à la demande de quatre entrepreneurs valaisans un peu philanthropes et «révoltés par l’histoire». Ils financeront les premières investigations.

Au moment de l’ordonnance de classement, en 2004, «tout le monde est à bout», dit-il. Les recherches stagnent. Jusqu’en avril 2005, lorsque Marco, alors âgé de 7 ans (4 ans au moment des faits), réalise un dessin explicite, illustrant la scène du drame. Luca y est représenté à terre, subissant l’assaut de trois agresseurs. Marco est caché derrière un arbre.

Le dessin reste méconnu jusqu’en janvier 2009, lorsque l’émission de la TSR Zone d’ombre consacre un dossier à l’affaire Luca. Le mystère est alors plus épais que jamais. Entendu par le service de la jeunesse au lendemain du drame, Marco avait pourtant déclaré: «C’est Rocky qui a mordu partout, partout», «Rocky a enlevé le pantalon, comme ça, avec la bouche», «C’est Rocky qui lui a fait bobo. C’était long, long, les bobos.» Le chien a-t-il agi seul du début à la fin? S’en est-il pris à Luca pour l’aider après une attaque par des tiers?

UN «ANTIPOLAR», UNE PÉTITION, UN TALK-SHOW

Cette saga indigeste est alimentée de toutes parts. La contre-enquête du détective privé Fred Reichenbach, également président de la Fondation Luca, fait l’objet d’un «antipolar» publié aux Editions Xenia. Canines, de l’auteur anonyme Janus, épingle la justice valaisanne pour ses errements et défend la thèse des jeunes agresseurs, auteurs d’un bizutage qui aurait mal tourné.

Parallèlement, une pétition circule, signée par 9300 Valaisans demandant de rouvrir l’enquête. Enfin, il y a quelques mois, c’est l’Italie qui s’émeut du destin de son ressortissant, invité sur le plateau de La vita in diretta, célèbre talk-show qui provoque un emballement médiatico-diplomatique inouï.

Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Samedi, deux jours après les déclarations de la justice et de Luca, un ancien juge d’instruction qui n’a rien à voir avec l’affaire s’est fait violemment agresser par un inconnu qui voulait lui «arracher les yeux». Le forcené a prononcé ces mots: «Je vais te faire subir la même chose qu’à Luca, salopard.» Ou quand l’émotion conduit aux pires excès.

 

«La justice se base sur des théories et n’écoute que les adultes»
Tina Mongelli, maman de Luca

 

EN ATTENDANT L’EXPERTISE

Quels sont, aujourd’hui, les faits nouveaux? Le dessin de Marco, qui devrait enfin faire l’objet d’une expertise ces prochains mois après que des experts mandatés par la justice ont été contestés par la famille Mongelli. Quatre spécialistes, psychologues et pédopsychiatres italophones, devraient rendre leurs conclusions d’ici au mois d’août. La crédibilité qu’ils accorderont au dessin déterminera la suite des événements. A ce stade, «l’instruction est rouverte mais nous ne prendrons en compte que des éléments nouveaux», précise le procureur Dubuis.

Les enfants suspectés durant l’enquête, qui résidaient à Veysonnaz mais étaient scolarisés à Lausanne, ont fourni des alibis, défend-il, avançant «des attestations de présence en classe par les directeurs de deux établissements» et des relevés téléphoniques prouvant qu’aucun coup de fil n’a été passé par eux depuis le Valais. Fred Reichenbach s’insurge. «D’une part, la feuille de présence n’a pas été versée au dossier. D’autre part, en courbant la dernière heure, ils ont bien pu être en Valais pour la fin de l’après-midi.»

Autre cafouillage, mis en avant par le détective: lors de la prise en charge de Luca cette nuit-là, une substance verte, qualifiée de glu, aurait été découverte dans la région anale de l’enfant. Elle a disparu des rapports officiels de même que le médecin qui l’aurait détectée selon des témoins. Ce dernier n’a jamais été interrogé par la justice qui parle de simples «selles». C’est l’élément le plus obscur du dossier.

D’un côté, des faits, rien que des faits, qui mettent un magistrat dans l’embarras. «J’ai douté durant toute la procédure. J’en suis monté des fois sur ce pré de Veysonnaz en me demandant ce qui s’était passé…» avoue Nicolas Dubuis. De l’autre, une intime conviction, suscitant l’écœurement d’une mère, Tina, face à une justice qui «se base sur des théories et n’écoute que les adultes». Deux thèses qui continuent de s’entrechoquer si bruyamment, trop bruyamment, autour de Luca, victime, survivant et héros malgré lui.

 

 


Le témoignage de Luca

 

En marge de la conférence de presse organisée par sa mère, Luca nous a parlé. Son témoignage, traduit de l’italien, à la fois très détaillé et parfois embrouillé, pourrait être exploité par les experts qui plancheront sur la crédibilité du dessin réalisé par son petit frère Marco.

A ce stade de l’enquête, la version de Luca, recueillie par la famille sur bande vidéo à la sortie de son coma, en 2002, et telle qu’il la raconte aujourd’hui, n’a pas été retenue par la justice valaisanne. Raison invoquée: le pédopsychiatre Roderick Matthews a conclu que les interrogatoires de l’enfant n’étaient «pas exploitables pour la manifestation de la vérité», détaille l’ordonnance de classement. Les techniques d’interrogatoire y sont notamment contestées. Est également invoquée la période de mort cérébrale traversée par la victime. L’expertise qui sera menée pour examiner la crédibilité du dessin réalisé par son petit frère Marco, semblant décrire le même scénario, pourrait conduire à une audition formelle de Luca par les experts mandatés «qui ont carte blanche», souligne le procureur Nicolas Dubuis. Voici la scène, telle que l’adolescent l’a racontée à L’illustré, avec des détails qui interpellent et un déroulé des événements qui ajoute aussi à la confusion. Ses déclarations enregistrées, parfois difficilement audibles, ont été traduites de l’italien et sont retranscrites ci-après.

«Mes parents tenaient un restaurant, à l’époque. On l’avait appelé la Tanière. Mon père était cuisinier. Cet après-midi là, il avait un peu neigé. Ils nous avaient laissés à la maison tout seuls. Ma maman avait rejoint papa au restaurant. Avant de partir, maman m’a dit qu’elle avait déjà sorti le chien pour faire ses besoins. Je savais que le maître du chien c’était moi et qu’il n’obéissait qu’à mes ordres. Alors, malgré les recommandations de ma maman, j’ai quand même pensé y aller avec mon frère. J’ai donc mis la laisse au chien et on est sortis. On est allés à un endroit où il aurait pu faire ses besoins et jouer. A un certain moment, je me rappelle que dans la poche de ma veste, j’avais un petit couteau que mon père m’avait offert. Je pensais toujours à le prendre avec au cas où il pourrait me rendre service, pour me défendre… Quatre garçons. D’après mes souvenirs, il y avait quatre garçons… Je les connaissais déjà. Mais ce n’était pas un bon rapport… Ils ne voulaient pas que je parle. Donc, ce jour-là, j’étais en train de jouer avec mon chien et mon frère et ces garçons sont arrivés. Ils ont commencé à me déshabiller. Et ils ont tout de suite trouvé mon petit couteau parce qu’il était dans ma veste. C’est là qu’ils ont commencé à me taper avec un bâton… et progressivement avec des bâtons plus longs… ils me faisaient mal et je ne pouvais pas me défendre sinon ils me menaçaient de me tuer. Ils ne m’auraient pas tué mais presque tué. Je ne savais pas ce qui pourrait m’arriver… Rocky était derrière l’arbre avec mon frère mais je ne sais pas ce qu’ils faisaient. Je me rappelle difficilement des visages. Si on les mettait devant moi maintenant, je ne pourrais pas dire qui est qui... parce que je ne vois plus. Au centre, il y avait le chef, c’est celui qui donnait le plus d’ordres. Et c’est celui-là qui à un certain moment m’a fait boire, je me rappelle… il y avait un insecte… je ne pourrais pas dire si c’était une fourmi ou un autre insecte avec de l’eau. Je ne voulais pas mais ils m’ont forcé. C’est arrivé après qu’ils m’ont tapé. Comme j’ai déjà dit, ils m’ont tapé et m’ont rhabillé pour me porter dans ce café. Je le connaissais bien. Le local s’appelait le Mouton rouge (ndlr: en français). Ils m’ont monté aux toilettes pour me faire boire cette chose. Ensuite ils m’ont ramené sur le lieu où ils m’avaient tapé. Quand ils ont vu que je n’arrivais plus à me tenir debout, ils ont pris mes mains et ont dit qu’il fallait que je me tire sur les mains. C’est là que je me suis fait mal à l’épaule. Là où ils m’ont porté, ils ont dû descendre un endroit escarpé. Ils ont creusé une espèce de trou, m’ont mis dedans et ont couvert le trou avec de la neige et de la glace. Après un moment, je ne voyais plus et je me suis endormi.»



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Tags: Luca, Veysonnaz, tétraplégique, bizutage, agression Aller en haut de page Haut de page

 

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