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« Foot et argent font bon ménage L'interview de Ludovic Magnin Reportage en Afrique du Sud »
LUDOVIC MAGNIN
«JE SUIS RENTRÉ EN SUISSE AVANT DE CRAQUER»
A la veille de ce qui sera sans doute son dernier rendez-vous international, le Vaudois parle de son quotidien pas toujours rose de footballeur pro, de sa légendaire grande gueule, de ses rêves aussi. Paroles d’un insoumis.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 08.06.2010
Il ne le dit pas ouvertement mais le suggère à mots à peine couverts: à 31 ans, Ludovic Magnin honorera vraisemblablement pour la dernière fois le maillot national en Afrique du Sud. Dix ans et soixante et quelques sélections plus tard. Une décennie de pur bonheur, dit-il, à laquelle il rêve de mettre un point final en forme d’apothéose. Cible d’une campagne de dénigrement peu glorieuse outre-Sarine, l’ancien junior du Lausanne-Sports ne s’émeut pas de ces attaques sournoises et assure qu’il répondra aux critiques sur le terrain. Assagi mais toujours aussi rebelle, Ludo en profite pour dénoncer un milieu toujours plus aseptisé. «On tue l’émotion, l’âme du foot», s’indigne-t-il. Cri du cœur d’un passionné.

Ludo, d’abord une question que toute la Suisse se pose: êtes-vous toujours aussi accroc à la mayonnaise?

(Eclat de rire.) Plus que jamais! M’imposer un repas sans mayonnaise est le meilleur moyen de me mettre de mauvaise humeur. Ça n’arrive pas plus d’une fois par année. Je contrôle régulièrement la réserve de tubes à la maison.

Ce n’est pas très diététique pour un sportif d’élite?

J’ai beaucoup appris au cours de ma longue expérience allemande (ndlr: quatre ans à Werder Brême, cinq à Stuttgart). Notamment à relativiser les bienfaits de la diététique. Regardez manger puis courir les Allemands ou les Anglais sur un terrain, et vous comprendrez qu’un peu de mayonnaise n’a jamais tué personne…

Avec ou sans mayonnaise, vous sortez d’une saison particulièrement difficile. Bizarre de passer d’un seul coup d’un grand club européen disputant la Ligue des champions, Stuttgart, au FC Zurich, qui s’est traîné toute la saison en bas de classement du Championnat suisse…

C’était prévu. J’arrivais au terme de mon contrat et je savais que je ne le renouvellerais pas. Je devais rentrer en Suisse avant de craquer. Je ne pense pas que c’est un aveu de faiblesse de le dire: j’étais à bout. Mon métier n’avait plus rien d’humain. Je n’étais plus qu’une machine à gagner le plus de matchs possible. Mon retour en Suisse, je l’ai vécu comme une délivrance. J’ai été soulagé de pouvoir l’avancer de six mois.

«Les jeunes mangent des pommes, boivent de l’eau et se couchent à 20 heures»

Savoir que Christian Gross deviendrait l’entraîneur de Stuttgart n’aurait rien changé?

Rien. J’avais donné mon accord à Zurich et, de toute façon, ma décision était prise. Je ne l’ai jamais regrettée. Beaucoup de gens ne me croient pas, mais je suis très heureux d’être revenu. Après neuf ans passés à tirer sur la mécanique, j’avais un urgent besoin de retrouver mon pays, ma famille, mes amis et un peu de chaleur humaine. Une denrée périmée depuis longtemps en Bundesliga.

Vous n’êtes pas tranquille pour autant. Sitôt votre sélection annoncée pour pallier la défection de Christoph Spycher, les journalistes du Blick l’ont vertement contestée, estimant que vous la méritiez pas…

C’est leur droit. Je suis d’ailleurs le premier à reconnaître que mes performances ces quatre derniers mois n’ont pas été au niveau de la Coupe du monde. Mais je me connais. Je sais que j’arriverai à élever mon niveau de jeu pour le tournoi. Le coach m’a appelé pour ça. Il sait qu’on peut compter sur moi dans les moments importants. En 2006, je n’étais pas titulaire en début de saison. Puis le vent a tourné et j’ai réalisé la meilleure saison de ma carrière avec le titre de champion d’Allemagne à la clé.

Vous revenez malgré tout par la petite porte, alors que vous étiez un titulaire indiscutable et vice-capitaine de l’équipe il n’y a pas si longtemps. Pas facile gérer?

Y a mieux. En même temps, je dois accepter qu’à 31 ans des jeunes loups lorgnent sur ma place. Cela fait partie du jeu. J’ai fait comme eux. Mais ils vont se casser les dents…

Votre caractère pas toujours facile et votre grande gueule légendaire vous ont peut-être desservi?

Au contraire. Hormis les derniers mois à Stuttgart, la plupart de mes entraîneurs et de mes coéquipiers ont plutôt apprécié ma franchise et ma sincérité. On ne se refait pas. J’ai besoin de dire les choses en regardant les gens droit dans les yeux. Que ça plaise ou non.

Aujourd’hui encore?

Avec l’âge, on mûrit. Et on s’assagit. Je ne cours plus dans tous les endroits chauds du terrain. Côté maîtrise, j’ai progressé. Je prends moins de cartons pour mes coups de gueule. Mais je resterai à jamais un extraverti.

Vous avez toujours autant de plaisir à jouer?

Je l’ai retrouvé en revenant en Suisse. Sans cela, j’aurais dit stop! Le foot, c’est ma vie, ma passion, mon boulot. Comme disent les Allemands, c’est la chose la plus importante parmi les moins importantes de mon existence. Alors, le plaisir, c’est capital.

Et vous finirez à 40 ans au Lausanne-Sports, d’où vous êtes parti?

Il ne faut jamais dire jamais, mais je ne crois pas. Le FC Zurich m’a offert une superbe possibilité de reconversion dans la formation des jeunes après ma carrière. Et nous avons construit à Trübbach (SG), dans le village de ma femme. C’est là que nous vivons avec nos trois enfants. Je lui avais promis ce retour. Elle a beaucoup sacrifié pour me suivre, passé des centaines de jours seule avec les enfants. Elle est adorable.

Vous avez songé à arrêter?

Non. La passion est plus forte. Et j’ai encore des ambitions, des rêves à réaliser. Je n’ai jamais été champion suisse, par exemple.

«Le secret de ma réussite? Je n’ai jamais joué pour l’argent»

On a pourtant le sentiment que votre côté bon vivant, rigolard, ne trouve plus son compte dans le foot actuel, sérieux, presque lisse?

Merci de me poser cette question. Cette situation m’attriste. J’envie les hockeyeurs, qui peuvent se taper dessus sans écoper du moindre match de suspension. En foot, tu dis un mot, et l’arbitre te met un carton sous le nez. Ça me fait hurler. On tue l’émotion qui est l’âme du foot. Et c’est de pire en pire.

C’est-à-dire?

L’éducation dans les centres de formation est de plus en plus restrictive. Les jeunes qui débarquent chez les pros aujourd’hui mangent des pommes, boivent de l’eau, font leur stretching et se couchent à 20 heures. Le grain de folie qui fait les grands joueurs et la légende du foot disparaît. C’est inquiétant.

Vous rêvez de grands destins sportifs pour vos trois enfants (deux garçons et une fille)?

Pas du tout. Ils feront ce qu’ils choisiront de faire, au gré de leur plaisir. Je ne suis pas le papa qui entraîne tous les jours ses gamins au foot dans le jardin. Cela dit, je les encouen rage à faire du sport. C’est toujours mieux qu’aller fumer des clopes à la gare…

Certains voient carrément la Suisse en quarts de finale en Afrique du Sud. Utopique?

Pourquoi pas? Moi, j’ai déjà vécu un huitième de finale en 2006, j’aimerais connaître autre chose. Surtout après avoir été éliminé sans prendre un seul but. Comme défenseur, je l’ai encore en travers de la gorge.

Entre deux, il y a eu 2008 et un Euro calamiteux…

Tout a joué contre nous à l’Euro. A commencer par l’attente beaucoup trop élevée que celui-ci a suscité. Blessés peu de temps auparavant, des cadres de l’équipe ont abordé le tournoi en forme moyenne, d’autres ont été contraints de l’abandonner en cours de route. Et, surtout, l’arbitre nous a volés lors du match d’ouverture contre la République tchèque. Si l’on marque sur le penalty qu’il doit nous accorder à vingt minutes de la fin, on gagne ce match, c’est sûr, et tout se passe différemment ensuite.

Qu’est-ce qui vous fait dire que vous ferez mieux en Afrique du Sud?

Intrinsèquement, l’équipe est encore meilleure qu’en 2006. Reste à la souder, à lui donner une âme, à faire monter l’ambiance, la solidarité et l’amitié de quelques crans. Seules des victoires peuvent y contribuer. A nous de jouer.

Vous faites vos petits calculs entre vous pour le premier tour?

Inutile. Les données sont limpides. L’Espagne sera difficile à bouger, tout se jouera contre le Chili.

Que connaissez-vous de l’Afrique du Sud?

Strictement rien.

Content d’y aller?

Pour nous, joueurs, ça ne change pas grandchose. L’Europe, l’Amérique, l’Afrique, nous ne voyons de toute façon rien du pays. L’insécurité m’inquiète un peu. J’ai entendu parler de projets d’attentats contre certaines équipes. Quand on est père de famille, ça interpelle.

Content de votre carrière?

Ravi. J’ai eu de la chance dans mes choix.Vice-champion suisse à Lugano, doublé Coupe-Championnat à Brême, titre et Ligue des champions à Stuttgart, plus de 60 fois international, c’est pas mal pour un petit gars du Gros de Vaud, non?

C’est quoi votre secret?

Je n’ai jamais joué pour l’argent. Merci papa, merci maman. Ce sont eux qui m’ont inculqué les bonnes valeurs, qui ont servi de fil rouge à ma carrière.

Pourtant, dans le milieu, certains prétendent que les footballeurs vont toujours là où il y a le plus d’argent à gagner?

Ce sont les mêmes qui assènent que les footballeurs sont tous des idiots, que leurs épouses ou leurs compagnes sont des femmes légères, ou nous affublent de je ne sais quelle tare encore. Quand on a la chance, comme moi, de venir d’un milieu certes modeste mais extrêmement sain, on ne peut que sourire à ce genre d’inepties.

En parlant d’argent, 10 000 francs le point et 50 000 francs la qualification pour le deuxième tour, c’est correct?

L’affaire a été réglée en dix secondes. Personne ne va à la Coupe du monde pour l’argent, mais cela me semble normal que des gens qui travaillent et sont séparés de leurs familles pendant six semaines soient bien rémunérés si les résultats suivent…




EN 3 MOTS

SON RAPPORT À L’ARGENT

Plutôt cigale ou fourmi?

Fourmi. J’ai trop vu souffrir mon père pour des questions d’argent, alors que j’étais ado, pour jeter le mien par les fenêtres. Papa possédait une menuiserie qui occupait plus de 100 personnes. Pour éviter la faillite à cause de mauvais payeurs, il a été contraint de la fermer et de licencier des gens qui travaillaient avec lui depuis trente ans. Ce genre de drames vous marque pour la vie.

Votre dernière folie?

Une belle piscine, actuellement en construction, dans le jardin de notre maison, à Trübbach (SG). Un rêve de gosse. J’allais me baigner chez un pote et, à chaque fois, je me disais: «Si un jour tu gagnes du pognon, tu te paieras une piscine.» Je ne regarde pas à la dépense pour la maison et la famille. C’est important pour moi que les miens ne manquent de rien.

Les footballeurs aiment aussi les belles voitures…

Pas moi. Je me fous complètement des bagnoles, même si j’ai deux belles Audi dans mon garage. Avant de quitter Stuttgart, le temple de l’automobile, on m’a offert de telles conditions que j’aurais été con de ne pas les acheter. Mais pas pour rouler les mécaniques. Nous vivons simplement. Nous faisons nos courses à la Migros et chez C&A, comme tout le monde…




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Tags: interview, Ludovic Magnin, foot, footballeur, Coupe du Monde, Afrique du Sud Aller en haut de page Haut de page

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