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LIBYE
MORT D'UN DICTATEUR
Des milliers de Libyens ont défilé le week-end dernier devant le corps du colonel Kadhafi, entreposé dans la chambre froide d’une boucherie à Misrata.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 25.10.2011

ll est mort comme il a vécu, dans la violence et dans le sang, dans une forme aussi de dérive jusqu’au-boutiste et de folie meurtrière, après quarante-deux ans d’un règne qui, après avoir commencé dans la ferveur révolutionnaire et les promesses des lendemains qui chantent, avait vite basculé dans un délire paranoïaque et criminel.

Son convoi bombardé par un avion français de l’OTAN alors qu’il tentait de fuir sa ville natale de Syrte, où il s’était réfugié au lendemain de la chute de sa capitale, Tripoli, le 23 août, le colonel Kadhafi a été exécuté sommairement, jeudi 20 octobre, par les rebelles qu’il promettait depuis des mois «d’écraser comme les rats». Une fin à la Mussolini, une fin sans gloire, qui aura tout de même permis à ce fils du désert de mourir chez lui et d’échapper à l’humiliation de la Cour pénale internationale.

DANS UNE CHAMBRE FROIDE

Transporté à Misrata, ville martyre de la révolte, le corps du Guide a été exposé, pendant tout le week-end, dans la chambre froide d’une misérable boucherie, aux côtés de celui de son fils Moatassem, 36 ans, l’homme des services secrets et de la répression, tué avec lui. Deux cadavres que des milliers de Libyens anonymes, mais aussi et surtout les chefs du nouveau pouvoir libyen, le CNT, sont venus contempler longuement, comme pour se persuader qu’ils ne rêvaient pas et que le cauchemar était bel et bien terminé.

Fantasque, cruel, extravagant. Rêveur fou et réaliste froid. Chef d’Etat impitoyable et théoricien brillant de la Révolution arabe. Prophète de l’unité arabe, prophète de l’émancipation de la femme, prophète de la reconquête islamique… Ennemi numéro un de l’Occident, puis allié numéro un de l’Occident qu’il a aidé, après le 11 septembre, dans sa lutte contre Ben Laden. Pendant plus de quarante ans, le colonel Kadhafi aura joué tous les rôles, tenu tous les discours, surmonté toutes les contradictions, surfé sur toutes les vagues. Arrivé au pouvoir le 1er septembre 1969, à 27 ans, après un coup d’Etat militaire contre le vieux roi Idriss, le dictateur n’aura jamais cessé d’être un chef de clan profondément ancré dans sa propre culture, sa propre tradition.

Comme le relève le journaliste Laszlo Liszkai dans un livre récent, Kadhafi, du réel au surréalisme (Ed. Encre d’Orient), le nouveau maître de la Libye décide ainsi de répudier immédiatement, dès sa prise du pouvoir, sa première femme, mère de son premier fils, pour se remarier avec Safia Firkeche, parce qu’elle vient d’une tribu qui compte, les Baraïssa, implantés dans la région de Benghazi. Invité au mariage, le président égyptien Gamel Abdel Nasser apporte à celui qui se présente comme son fils spirituel une légitimité historique.

LE CHEF DE CLAN

Le colonel Kadhafi aura six enfants avec sa deuxième femme, cinq fils et une fille, et c’est avec eux qu’il va organiser et régenter toute la vie de la Libye, dans une espèce de partage des rôles et de loyauté à l’ancienne, celle du sang. Son pouvoir? Une affaire de famille. Les hommes forts du régime? Ses propres fils! D’où cette évolution singulière qui va marquer son interminable règne: les compagnons d’armes du début vont s’effacer peu à peu, liquidés ou tombés en disgrâce les uns après les autres, et ce sont les fils du Guide qui vont s’emparer progressivement de tous les leviers de l’Etat. Et l’émergence des fils va coïncider aussi avec l’abandon de la dialectique révolutionnaire et avec la réintégration du pays, depuis une douzaine d’années, dans le camp de la légalité internationale.

Mouammar Kadhafi dirige tout, contrôle tout, décide tout. Il est le maître absolu de la politique, de l’économie, des forces armées. Mais il n’est pas seulement le Guide de la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste, l’Etat des masses proclamé en 1977, il est aussi et surtout le pater familias.

Dans la galaxie Kadhafi, deux fils vont prendre une importance particulière, Seïf al-Islam, «le glaive de l’islam», 39 ans, l’aîné de son deuxième mariage, et son frère Moatassem, 36 ans, qui se disputent la succession de leur père. Le premier incarne la modernité et l’ouverture, il fait figure de dauphin naturel: président de la Fondation Kadhafi, il contribue en 2007 à la libération des infirmières bulgares, condamnées à mort pour avoir prétendument inoculé le virus du sida à des orphelins libyens. Il règle aussi l’indemnisation des familles des victimes des attentats contre deux avions, organisés par les services libyens.

Diplômé de la prestigieuse London School of Economy en 2008, pour un mémoire consacré au «rôle de la société civile dans le processus de démocratisation», il a le bon goût de faire un don de 1,5 million de livres à ce même établissement, qui s’empresse de l’accepter… avant de le répudier, beaucoup plus tard, après le début de la révolte en Libye. Seïf al-Islam était aussi invité du Forum de Davos, au début de cette année. Il s’affiche dans les lieux à la mode, avec des top-modèles et des stars. Il aime aussi faire la foire avec son grand copain Gamal Moubarak, qui imaginait lui aussi succéder un jour à son père.
Le masque tombe au début des troubles, quand ce glaive de l’islam promet, kalachnikov en main, la guerre civile et la mort aux contestataires. Recherché par la Cour pénale internationale pour «crimes de guerre», il a réussi à prendre la fuite, mais sa fin semble inéluctable.

LE PORTE-FLINGUE DU «PARRAIN»

Tombé jeudi 20 octobre avec son père, Moatassem était président du Conseil national de sécurité. Grand et dégingandé, visage en lame de couteau et cheveux gras et brillantinés, il faisait penser à un porte-flingue du Parrain. Son unique fait d’armes se déroule en 2001 quand, à la tête d’un détachement blindé, il prend d’assaut la caserne Bab al-Aziziya, où réside son père. Tentative de coup d’Etat? Rivalités entre militaires? Moatassem, en tout cas, était complètement ivre.

Exilé en Egypte puis en Russie, où il est censé étudier l’art militaire, il est rappelé par le colonel Kadhafi en 2006. Mais il reste un personnage d’un film de série B: il se fait donner 1,2 milliard de dollars par la compagnie nationale libyenne pour créer sa propre milice armée, qu’il enverra ensuite envahir une usine de Coca-Cola appartenant à un autre de ses frères… Jaloux de Seïf al-Islam, il recrute, à prix d’or, des stars mondiales: Beyoncé pour un concert à Saint-Barthélemy, pour le Nouvel An 2009, Mariah Carey l’année suivante.

La veille de la chute de Tripoli, il reste caché dans un hôtel, avec une ex-top-modèle qui avait souvent posé dans Playboy, la Hollandaise Talitha van Zon. «Il buvait du whisky, raconte-t-elle. Il disait que les rebelles étaient fous et qu’ils allaient perdre.»
Méfiant envers l’armée, le colonel Kadhafi comptait aussi sur son plus jeune fils, Khamis, 29 ans, formé en Russie et nommé à la tête d’une brigade spéciale chargée de sa protection. Il est mort dans les combats, fin août, et enterré sur place.

Plus prudents, les deux autres fils du dictateur déchu ont préféré fuir le pays quand il était encore temps. Saadi, 38 ans, rêvait d’être footballeur professionnel. Engagé par l’équipe de Pérouse, il ne jouera que quelques minutes d’un match, avant d’être condamné pour dopage en 2003. Il rejoindra l’armée et obtiendra lui aussi sa propre unité, dont il se servait pour menacer ses concurrents en affaires.

LES FRASQUES D'HANNIBAL

Quant à Hannibal, 35 ans, réfugié en Algérie, il reste cet individu arrogant et brutal, ce primitif incontrôlable qui bat régulièrement sa femme et torture ses domestiques. Son arrestation à Genève a provoqué la réaction violente de son père, le chef du clan, qui a pris en otages deux citoyens suisses et provoqué la crise la plus grave dans les relations entre la Libye et la Suisse. Course de voiture sur les Champs-Elysées à Paris en 2004, violence contre sa compagne enceinte l’année suivante, frasques et scandales à répétition un peu partout, l’ancienne bête noire de la diplomatie suisse avait reçu, comme ses frères, un commandement militaire. Mais il a préféré décamper.

Enfin Aïcha, la fille unique du colonel Kadhafi, joue un rôle forcément à part dans cette famille aux mœurs aussi viriles qu’absurdes. Présidente d’une fondation caritative, elle affiche un look résolument moderne, lunettes noires, jeans, allure sexy. C’est l’intellectuelle de la tribu: avocate, diplômée de l’Université Paris V pour une thèse sur le tiers-monde, elle a participé au comité de défense de l’ex-président irakien Saddam Hussein. Réfugiée en Algérie, elle a donné naissance, le 30 août, à une fille, Safia.

La dynastie Kadhafi est morte avec son Guide.

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