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MALTRAITANCE
DANS LE REFUGE DES FEMMES BATTUES
En quatre ans en Suisse, 250 femmes ont été victimes d’homicides ou tentatives d’homicides par leur conjoint. Au moins une femme sur cinq subit des abus. Nous avons passé une semaine dans un foyer à Genève. Pour comprendre comment ces violences peuvent être insidieuses et ravageuses. Mais aussi démontrer que ce fléau n’est pas une fatalité.

Par Muriel Jarp - Mis en ligne le 29.11.2011

Ces femmes-là ont été battues. Violées. Exploitées. Niées. Elles sont victimes de violences domestiques, de traite d’êtres humains, de mariage forcé ou menacées de crime d’honneur. Ce jour-là, à les regarder, pleines d’enthousiasme, préparer le repas au milieu des effluves de coriandre et d’anis étoilé, on se rend compte de l’ampleur de leurs ressources. De leur capacité de survie. L’une d’entre elles chantonne en coupant des carottes. On saura plus tard qu’elle a été battue et violée. Elle court après son enfant qui vient de faire une énième petite bêtise. Elle confiera qu’il est né d’un de ces innombrables abus. «Vous n’imaginez pas l’état dans lequel certaines personnes viennent ici», explique Evelyne Gosteli, directrice du foyer Au Coeur des Grottes, situé dans un quartier populaire de Genève. Elle évoque les bleus, les brûlures de cigarettes. Mais aussi les ravages intérieurs. «Je pense à cette jeune fille qui ne savait plus dire non, n’osait pas lever les yeux vers nous. Elle avait été traumatisée par sa patronne, qui l’exploitait comme domestique. Parfois, on aimerait croire qu’elles affabulent, je vous assure. Mais force est de constater, enquêtes pénales à l’appui, qu’elles disent vrai.»

 

«Il ne faut jamais avoir honte ni peur de demander de l’aide»
La directrice du foyer

 

Aujourd’hui, beaucoup acceptent de témoigner, souvent même à visage découvert. «Je sais que je ne suis coupable de rien, répond Marie. Même s’il m’a fallu longtemps pour le comprendre et le réaliser vraiment.» La phrase peut sembler banale. Mais quand on découvre ce que ces femmes ont traversé, on saisit la force qu’il a fallu déployer pour croire à ces mots. «Il ne faut jamais avoir peur ni honte de demander de l’aide», martèle la directrice. C’est son cheval de bataille, et elle veuty croire. Là-bas, une mère se fait discrète. «J’ai dit à mes enfants que nous étions ici en vacances», souffle-t-elle. Est-elle encore sous le choc? Son regard est distant, verrouillé peut-être. Réfugiée dans une jolie chambrette aux murs bleus, elle avoue craindre pour ses enfants, son mari a tenté de les lui enlever. Elles sont une trentaine de femmes à habiter ce foyer. Accompagnées d’une vingtaine d’enfants. Un quart sont Suissesses. Les autres sont Européennes, Africaines, Sud-Américaines ou Asiatiques. On y découvre aussi le revers de la médaille de la Genève internationale. Régulièrement, des femmes de diplomates frappent à la porte du foyer. Et chaque été, à l’occasion des Fêtes de Genève, c’est une toute jeune fille qui débarque, échappant à des employeurs exploiteurs. Certaines femmes ne séjourneront que quelques semaines dans ce refuge. D’autres y vivront plusieurs années, le temps nécessaire à se reconstruire et, parfois, à acquérir une formation. «C’est pour cela que nous tenons absolument à en faire un véritable lieu de vie, chaleureux et accueillant», explique Anne-Marie von Arx, députée et directrice adjointe des lieux. Preuve de la chaleur de l’endroit, d’anciennes pensionnaires reviennent régulièrement. Plusieurs sont là, d’ailleurs, pour goûter le repas vietnamien. «Ça me fait toujours étrange de franchir cette porte, glisse l’une d’elles, aujourd’hui heureuse mère de famille qui travaille dans l’administration. J’ai de la peine à croire que c’était la même moi.» Elle se fige un court instant. De l’autre côté de la table, une femme d’une cinquantaine d’années semble plaisanter. Cette élégante Genevoise a pourtant échappé de peu à la clochardisation, fuyant une situation qui semblait inextricable. On ressort dans l’air piquant de ce début d’hiver. En bas de l’escalier, une femme tire une grosse valise bleue. Deux petits enfants sont emmitouflés dans leur doudoune, les yeux écarquillés. «C’est ici?» demandet- elle, hésitante, montrant un petit carton sur lequel l’adresse a été griffonnée. L’année passée, 500 femmes n’ont pas pu être accueillies au Coeur des Grottes, faute de place.

 


Elles témoignent pour que d’autres femmes osent dire non à leur tour.

 

Marie, 31 ANS

«J’ai envie de réussir ma vie. J’ai trop souffert»

Elle a 20 ans et décide avec une copine d’aller tenter sa chance «à la ville». Marie vient d’un petit
village du Bénin. Un de ces endroits où il n’y a rien, à part des champs, comme elle l’explique. «Il n’y a même pas d’électricité.» Elle vit avec sa grand-mère, ses parents sont décédés lorsqu’elle était enfant. «J’allais travailler aux champs et puis voilà. Pas le temps ni les sous pour aller à l’école. Juste travailler, du matin au soir.» Alors elle choisit de partir faire son «petit commerce» à la ville: des ananas et des bananes, qu’elle vend sur un étal. Là, elle rencontre Frank. Un Blanc, gentil, qui lui dit qu’elle est belle et lui offre de petits cadeaux. Au bout de quelque temps, il lui dit qu’il est amoureux, lui parle d’études en Suisse, lui souffle qu’ils pourraient fonder une famille. «J’étais naïve, peut-être. Mais voilà, je viens d’un village où tout le monde se connaît. Je ne savais rien, j’étais analphabète.» Elle confie son acte de naissance, le seul papier qu’elle possède, à ce Frank, qui s’occupe de toutes les formalités. Comment? Marie n’en sait rien. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle se retrouve enfermée dans un studio miteux, vers Lausanne, croit-elle. Là, Frank lui intime d’être «gentille» avec ses amis. «Il faisait venir plusieurs personnes par jour. Il me disait qu’ici ça se passait ainsi.» Jour après jour, elle est violée. Son tortionnaire menace de la dénoncer, même de la tuer. «Personne ne sait que tu es ici», répète-t-il. «J’ai tout supporté. Dieu merci, je n’ai pas attrapé de maladie grave.» Un matin, il oublie de l’enfermer dans ce minuscule studio. Elle fuit. «J’ai demandé à quelqu’un dans la rue où était l’hôpital, j’avais si mal au ventre.» C’est là qu’elle découvre qu’elle est enceinte. Marie regarde sa fille, petite frimousse espiègle de 4 ans. «Un jour je vais lui raconter.» Retourner au Bénin? Impensable. «Ma fille va faire quoi là-bas? Grandir analphabète? Comme moi?» Elle ajoute: «Et maintenant j’ai envie de réussir ma vie. J’ai trop souffert.» Frank, lui, n’a pas été retrouvé. Pas encore.

 

Noémie*, 18 ANS

«J’avais 14 ans et demi lorsque j’ai été exploitée»

La frêle adolescente a 14 ans et demi lorsqu’elle arrive en Suisse. Une connaissance de sa mère lui a fait miroiter une formation de coiffeuse à Genève. Pleine de joie, elle quitte la banlieue de sa ville marocaine. «Le lendemain, cette femme m’a dit: «Tu vas faire le ménage.» Commencent deux ans et demi de terreur. Noémie parle d’une traite, la respiration coupée. Elle dit qu’elle souhaiterait ne plus penser à ces années douloureuses, mais, d’un ton décidé, explique aussi que son témoignage peut aider à briser un tabou. Elle se retrouve domestique. Levée à 5 heures, après une nuit passée sur un matelas posé dans le couloir, elle s’occupe de tout: enfant, ménage, lessives, repassage. Elle devient la chose de cette «patronne», qui passe aussi ses humeurs sur elle. «Parfois, elle n’était pas contente, et me faisait tout refaire.»
Au milieu de son récit, Noémie découvre rapidement son bras constellé de brûlures de cigarettes. «Je ne pouvais rien dire. Elle me faisait peur. Je n’avais pas le droit de lui parler. Si j’essayais, voilà…» Elle se concentre, pour ne pas être submergée par son propre récit. Puis fait une pause. Un sourire éclaire son charmant visage, l’air de dire: aujourd’hui, je ne suis plus cette personne. Elle reprend l’histoire de son adolescence volée. Explique que sa «patronne» lui avait confisqué son passeport. Elle craint la police. «J’avais 14 ans et demi, je n’étais pas d’ici, je ne savais rien sur rien. Même si je sortais pour faire les courses, à qui pouvais-je m’adresser? Et puis si je faisais trop long, elle me battait.» A sa maman, qu’elle a parfois au bout du fil sous la supervision de sa «patronne», elle ment, lui assure que tout va bien. «Et je vais vous dire ce qui m’a tellement choquée. Des amis de cette femme venaient chez elle. Ils devaient bien remarquer que quelque chose était étrange. Et ils ne disaient rien.» Heureusement, tout le monde n’a pas été aveugle. Une femme du quartier a fini par lui glisser discrètement son numéro de téléphone. Affolée, Noémie ose néanmoins l’appeler et file se réfugier chez elle.

* Prénom modifié

 

Kosovaré, 27 ANS

«Je ne savais pas qu’il commettait un acte illégal»

 «Il a commencé à me frapper quand il a su que j’étais enceinte de lui.» Kosovaré est tétanisée, ne porte pas plainte contre l’homme qui se met à la battre régulièrement. «Je ne savais pas que c’était illégal.» Une fois, la dernière fois, c’était à l’arrêt de bus de Rive. Elle montre des mains qui l’étranglent. «Personne n’a bougé.
Et puis j’avais peur. Peur de lui, et peur que la police arrive.» La jeune femme réalise qu’un piège vient de se refermer. Son fiancé lui a menti sur toute la ligne. Il a déjà une femme et des enfants au Kosovo. Il n’a pas de travail en Suisse, pas de situation, pas de papiers. Et n’a pas du tout l’intention de fonder une famille avec Kosovaré. Elle raconte par bribes son histoire, choisissant ses mots, d’une voix calme et douce. «Tout a commencé lors d’un séjour en Suisse. J’étais venue rendre visite à mon cousin. C’est là que j’ai rencontré mon futur fiancé. Il vivait à Genève, me disait qu’il y était bien, qu’il m’aiderait à m’y installer si je le voulais.» Elle commence à le fréquenter. Il est sympa, attentionné. Elle tombe enceinte et imagine que sa vie va être belle. C’est à partir de ce moment-là que tout son monde s’effrite. Battue, elle envisage de rentrer au pays: «Je serais retournée au Kosovo. Je n’avais plus de raison de rester en Suisse.» Mais son propre père et son frère aîné la menacent de mort. Elle a trahi l’honneur en se retrouvant enceinte, sans mari. Elle sait que ces menaces ne sont pas que des mots. «Je ne peux pas bien vous expliquer, c’est difficile à comprendre ici, c’est une question d’honneur.» De sa voix douce, dans un français très maîtrisé, elle tente de ne pas mettre trop de mépris dans ces traditions qu’elle ne comprend plus, qui brisent des vies et des familles. Là, elle ne désire qu’une chose: être avec son petit Almir, âgé de 15 mois. Et vite terminer une formation d’aide-soignante. Se réjouit-elle? Enfin, ses yeux se font souriants et détendus: «Beaucoup, vraiment beaucoup.»

 

Nicole, 32 ANS

«J’allais être condamnée à une vie que je détestais»

Dans une année, elle sera diplômée de la haute école de santé. Nicole peine à y croire, tant elle revient de loin. Au Cameroun, son pays d’origine, elle avait pourtant réussi dans un premier temps à convaincre son père: elle pourra librement choisir son futur mari. «Mais, voyant que je tardais à son goût, il m’a imposé son choix. Pour lui, avoir près de 30 ans et ne pas être mariée, c’était attenter à son honneur.» L’homme sélectionné par sa famille est beaucoup plus âgé que Nicole. Il est musulman alors qu’elle est catholique.
Et polygame. «Dans sa tribu, dans le nord du pays, ça se passe ainsi. Mais, moi, je ne voulais pas de ça.» Lorsqu’elle réalise que des préparatifs pour l’excision sont en train de se mettre en place, elle fuit. «Je n’ai pas réfléchi. Toute cette situation semblait horrible, je ne voulais pas vivre ça, j’allais être condamnée à
une vie que je détestais.» Sa famille la recherche. «J’étais paniquée. Et je ne savais pas où aller. Tôt ou tard, on allait me retrouver et me remettre à cet homme.» Depuis Douala, elle trouve un passeur à qui elle remet toutes ses économies. Elle débarque dans le sud de l’Italie et se fait repérer par un homme qui lui propose de l’amener en Suisse. «Il m’a dit: «On peut s’arranger.» Nicole se met à chuchoter, ses grands yeux sombres n’arrivent plus à se poser. On ose une question. «J’ai dû le payer en nature.» Elle arrive à Genève et se prend une énième claque. «Je ne connaissais pas le système. J’ai demandé à des Africains s’ils pouvaient m’aider, me proposer un travail. Certains ont eu la gentillesse de m’aider quelques jours, en m’expliquant le fonctionnement de la Suisse. Mais ils ne pouvaient pas m’héberger, car c’était illégal, ce que j’ignorais. J’étais de plus en plus perdue et confuse. Désespérée aussi.» Pas d’argent, pas de réseau, pas d’amis, elle commence à craindre pour sa sécurité, son intégrité. Se retrouve certains soirs sans toit. «J’ai eu tellement peur, tellement.»



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Tags: Maltraitance, femmes battues, refuge, homicides, conjoint violent Aller en haut de page Haut de page

 

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