L’argent achète tout. Même ce qui ne devrait pas avoir de prix semble négociable. «Je ne vois pas où est la polémique. Si on ne peut plus aller en Tchétchénie, on ne peut plus aller aux Etats-Unis non plus. Cela a fait plaisir à beaucoup de gens qu’on aille là-bas», assène Jean-Pierre Papin avec un aplomb sidérant. L’ancien buteur de l’OM et des bleus est visiblement irrité par la polémique qu’a déclenchée son récent voyage au pays de Ramzan Kadyrov avec quinze autres vieilles gloires du foot. A l’instar de ses célèbres petits camarades, Diego Maradona, Luis Figo, Franco Baresi, Fabien Barthez, Manuel Amoros et autres Robbie Fowler et Enzo Francescoli, JPP ne voit pas ce qu’il y avait de mal à se rendre à Grozny pour jouer à la baballe avec le dictateur tchétchène à l’occasion de l’inauguration du stade du Terek que celui-ci préside. Le Français plaide le bon sentiment alors que la plupart de ses potes brandissent l’ignorance. Kadyrov? Connais pas. Les retraités millionnaires ont été rameutés par Bulat Chagaev, nouveau propriétaire de Neuchâtel Xamax, ami intime du tyran et bailleur de fonds de son club. Ils assurent tout ignorer des états de service de cet amoureux des pantalons de survêtement et des pistolets plaqués or, comme le décrit le site d’information russe www.lenta.ru. Bizarre. Kadyrov traîne pourtant une encombrante réputation d’assassin et de tortionnaire que ne manquent jamais de rappeler les défenseurs des droits de l’homme. Mais peut-être ces footeux ne s’intéressent-ils pas à la politique. A moins que ce ne soit les liasses de dollars que leur a mises sous le nez le nouveau boss de la Maladière pour les convaincre de rallier le Caucase qui les aient transformés en singes de la sagesse. De 30 000 à 70 000 dollars par tête de pipe dit-on, jusqu’à 1,5 million pour Maradona.
Une pluie de billets verts à laquelle il faut ajouter les fameuses montres de luxe suisses qui ont tant fait jaser. Une à chaque joueur, distribuée à la volée à l’aéroport comme un vulgaire pin’s souvenir par le chef de la police de Grozny. Des Franck Muller, Jacob & Co., Chopard, Hysek et Bovet Fleurier notamment, dont le prix varierait de quelques milliers à plusieurs centaines de milliers de francs. Cadeau empoisonné que pourrait regretter Alain Boghossian, l’adjoint de Laurent Blanc, le coach de l’équipe de France, dont la breloque est sertie de diamants. Salarié d’une fédération déjà secouée par l’affaire des quotas, l’ancien demi de Parme risque jusqu’au renvoi. D’autant qu’en déclarant n’avoir pas pris un seul euro pour sa participation, il a menti. Il n’est pas le seul. Via un sujet tourné sur place par Canal+, on comprend que nos papys qui feignent d’ignorer le pedigree de leur hôte savent en réalité parfaitement où ils se trouvent. On résume. Défaits 5-2 après avoir mené 2-1 au terme d’une mascarade de deux fois vingt minutes commencée avec… six heures de retard, Boghossian est l’un des premiers à expliquer ce revers subit contre l’équipe tchétchène formée notamment de Kadyrov, du numéro deux du gouvernement local et du chef de la police criminelle: «Pour rentrer chez nous, il fallait perdre», soupire le champion du monde 1998. «On était obligés de les laisser gagner, ils avaient nos passeports», renchérit le Chilien Ivan Zamorano. Maradona, qui s’est traîné sur la pelouse, Baresi et Costacurta, qui ont multiplié les bourdes pour laisser marquer un but au dictateur, préfèrent éviter les questions. Entourés de barbouzes et de malabars au regard noir, l’index sur la détente de leur kalachnikov, peut-être ontils conscience de ce que leur présence a d’obscène et de pathétique à la fois.
D’autres ne s’embarrassent pas de ces questions existentielles. Barthez arbore un large sourire: «C’est sympa, hein?» glisset- il alors que par les vitres du bus Alain Boghossian, décidément sur un nuage, philosophe sur le contraste entre la misère des uns et la richesse ostentatoire des autres. Sans vergogne, JPP dit quant à lui sa grande fierté d’être là tandis qu’Amoros assure avoir chaud au cœur de voir ce pays se reconstruire et tous ces gens présents pour une bonne cause. Les familles d’opposants assassinés et torturés apprécieront…
DE ZIDANE À LARA FABIAN
Heureusement, toutes les icônes du foot ne font pas étalage de cette invraisemblable bêtise mêlée d’une cupidité sans complexes. Zinedine Zidane a refusé l’invitation et démenti les rumeurs quant à sa présence. De même, Rai, invité avec d’anciens joueurs de la sélection brésilienne en mars dernier, a regretté sa participation à une rencontre du même genre. «J’ai pris part à une chose que je condamne fortement: un événement manifestement politique, populiste, dans un contexte inconnu pour moi, sans en comprendre les conséquences possibles ni les intentions», a écrit l’ancien joueur du Paris-Saint-Germain sur son blog. La chanteuse Lara Fabian n’a pas montré le même repentir. Présente aux côtés des Brésiliens le 8 mars, Journée internationale de la femme, la Belge a chanté – en playback – en l’honneur des femmes tchétchènes.
Autant de propagande pour le tyran du Caucase, qui rêve d’organiser au moins une rencontre de la Coupe du monde 2018, attribuée à la Russie. Par le foot, il tente de donner de sa république et de son régime de terreur une image rassurante deux ans après la fin de la guerre. Grâce à la complaisance et à la vénalité de certaines stars, le féroce dirigeant caucasien pourrait bien parvenir à ses fins.