Me MARC BONNANT, LE FAVORI DE SES DAMES
Me MARC BONNANT Il vient d’être fait officier de la Légion d’honneur pour sa contribution au rayonnement de la langue française. Portrait-vérité du célèbre avocat genevois, chez lui, par son épouse et ses filles.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 24.05.2011

Il n’est pas celui que vous croyez. Il n’est pas un grand bourgeois satisfait et hautain, un maître du barreau terriblement solennel qui multiplie les imparfaits du subjonctif et utilise encore – quel snobisme! – un fume-cigarettes. Elevé le mois dernier au grade d’officier de la Légion d’honneur, à Paris, pour services rendus à la langue française – son amour absolu! –, le célèbre avocat genevois Me Marc Bonnant, 66 ans, n’en finit pas d’apparaître en pleine lumière comme pour mieux camoufler ses secrets. Monarque sans couronne, rebelle sans cause, il cultive d’abord et avant tout l’art souverain de la liberté: libre dans sa tête, libre dans ses admirations, libre dans ses passions… Un homme qui entend surtout continuer à vivre comme il n’a jamais vécu, dans un monde affranchi des pesanteurs et des limites de son époque. «Je n’aime pas la modernité, confie Marc Bonnant de sa voix unique, à la fois grave et caressante, et j’ai déjà choisi l’épitaphe à inscrire sur ma tombe: «Il naquit au XXe siècle, mourut au XXIe siècle, a vécu au XVIIe siècle.»

UN AMOUR ABSOLU POUR LES MOTS

Les femmes de sa vie – son épouse, Marianne, et ses quatre filles – l’adorent. Quand elles le regardent, on a l’impression qu’elles ne perçoivent pas seulement son envergure intellectuelle, mais aussi cette espèce d’étrangeté qu’il porte en soi, ce petit décalage par rapport à son époque et aux êtres normaux. Marc Bonnant aime la beauté: son immense propriété dans la campagne genevoise, à Gy, est un modèle de raffinement et d’équilibre, avec son ameublement hyperclassique, son jardin au charme parfait, sa douceur. Marc Bonnant aime aussi, bien sûr, la vie intellectuelle, la littérature, l’art, les polémiques qui stimulent la réflexion. Il a l’amour des mots et une virtuosité incroyable, et même un plaisir charnel à les prononcer et à les sentir vibrer, résonner. «On se construit et on se choisit en parlant, remarquet- il, il y a beaucoup de générosité dans la parole. Avec les mots, on peut bâtir des mondes, on peut créer vingt univers concomitants et différents… Le monde moderne ne jure que par la société de consommation, mais une âme n’a jamais été portée à l’incandescence par un achat.»

C’est dimanche matin, il y a du soleil et on parle dans le jardin. Tout est paix, calme et courtoisie… Le toujours élégant Marc Bonnant a décidé aujourd’hui de créer la surprise: il fait dans le négligé, il n’est pas rasé. «C’est mon côté moderne…» expliquet- il à ses trois filles présentes (la quatrième, Ariane, vit à Paris). Elles savent que leur grand homme vit selon son bon plaisir, qu’il déteste les obligations sociales et les théories toutes faites, et qu’il cultive par-dessus tout la liberté de l’esprit, le goût de la contradiction, le doute systématique. «Je vois trop la relativité des idées, qui varient selon les circonstances, remarque Marc Bonnant. Je me méfie des gens qui se calfeutrent dans une idée. L’exercice de l’intelligence sonne le glas des certitudes. Je préfère la liberté.»

LA LIBERTÉ, VALEUR SUPRÊME

«Notre père nous a appris à être libres, se rappelle l’aînée, Désirée, journaliste, qui s’appelle désormais Mitterrand après son mariage avec un neveu de l’ancien président français. Il a toujours été très patient et incroyablement tolérant. On a toujours parlé de tout et je me rappelle même que, quand on avait des problèmes sentimentaux, on lui demandait des conseils. Mais les conseils qu’il nous donnait étaient très datés!» (Rire.)

 

«Mon père ne supporte pas le politiquement correct, ça suscite chez lui des envies criminelles»
Arlène Bonnant

 

«Mon père nous a toujours laissées libres de penser ce qu’on voulait, se souvient Arlène, artiste et créatrice de bijoux – «des bijoux philosophiques!» précise-t-elle –, mais on devait toujours justifier notre point de vue. A table, on parlait tout le temps, énormément, sur tous les sujets. Il n’y avait aucun tabou. Mon père aime la contradiction! Ce qu’il ne peut pas supporter, c’est le politiquement correct, la bien-pensance. Cela, ça suscite chez lui des envies criminelles. Les seules choses qu’il ne voulait pas, c’était qu’on parle de la météo ou qu’on raconte des ragots sur des gens. Il n’a jamais voulu contrôler notre vie, décider par exemple qu’on devait faire un beau mariage ou la même carrière que lui.»

Ainsi, Camille n’a pas choisi le droit, mais la philosophie à la Sorbonne. Son père lui a appris, dit-elle, l’esprit critique et la faculté d’admirer. Mais elle a fait ses propres choix de vie! «Nous lui avons offert un voyage après sa maturité, se rappelle Marc Bonnant. Elle a choisi d’aller en Inde! Je lui ai proposé d’organiser son séjour avec l’ambassadeur de l’Inde, mais elle voulait être bénévole chez Mère Teresa. Quand elle est arrivée, ils lui ont proposé de s’occuper des enfants, mais elle trouvait trop facile, elle a voulu s’occuper des mourants. Aujourd’hui, elle est engagée dans l’aide au développement… Dès qu’un vieux dictateur ou un potentat fait tirer sur son peuple quelque part dans le monde, ça l’indigne. Récemment, elle m’a coincé en voiture, en pleine ville, jusqu’à ce que je lui promette de voter contre l’expulsion des délinquants étrangers. Comme je suis malléable, influençable, docile, j’ai bien dû accepter…»

EN ATTENDANT SON PREMIER LIVRE

Marc Bonnant aime Valéry, Mallarmé, Racine, Boileau, Voltaire, les tragiques grecs. Il préfère les essais aux romans, «la lecture qui m’instruit à la lecture qui me distrait». Il consulte aussi les dictionnaires, qui sont «des univers dans le désordre». Partout, des bibliothèques qu’il range avec soin, avec plaisir. Orateur incomparable, il n’a pourtant rien écrit! Ses filles, comme son épouse, sont sûres qu’il va s’y mettre, un jour. «Il ne faut pas confondre une certaine facilité langagière avec une lame de fond, répond Marc Bonnant. Je n’ai pas la matière. Beaucoup d’avocats ont déjà écrit sur la justice, beaucoup de choses ont été dites, des pensées supérieures…»

«On espère toutes qu’il écrive, dit Arlène. Il a un talent inouï qui confine au génie.» «Il faut qu’il commence, ajoute Camille, je lui ai déjà proposé d’être sa dactylo.» Alors, ce sera quoi, le titre de son premier ouvrage? «Les pépites sont pour le vent», lâche finalement Marc Bonnant, comme pour épaissir le mystère…