On a beau fouiller la liste des arbitres désignés pour les huitièmes de finale, à l’heure d’écrire ces lignes le nom de Massimo Busacca n’apparaît toujours pas. Ni au sifflet, ni au drapeau, ni même comme superviseur. Rien. Le Tessinois a comme disparu de la circulation depuis ce fameux dix-septième match du tournoi, entre l’Afrique du Sud et l’Uruguay, au terme duquel il a été violemment pris à partie par le sélectionneur brésilien des Bafana Bafana, Carlos Alberto Parreira, qui l’a publiquement accusé d’avoir ruiné les chances de son équipe. En cause, le penalty fatal accordé aux Urugayens et le carton rouge infligé dans la foulée à la star locale, le gardien Itumeleng Khune. Question: en écartant le meilleur arbitre suisse de la décennie de la suite des opérations, la FIFA veut-elle préserver celui que beaucoup perçoivent comme le favori pour diriger la finale ou au contraire le sanctionner pour avoir, justement ou pas, précipité l’élimination du pays organisateur? Mystère. Qui devrait néanmoins être percé dans les heures à venir. L’intéressé, lui, n’a pas le droit et encore moins l’envie de s’étendre sur la question ni de répondre à la polémique alimentée par Parreira et relayée par la presse sud-africaine. «C’est sur le terrain, pas dans les journaux, que je démontre mes qualités», se borne à marteler Massimo Busacca, rompu à la gestion des critiques autant qu’à celle des restaurants qu’il gère pour l’Etat du Tessin dans son «autre vie». Wait and see…
De Gaston Lagaffe au Mondial…
Cette rossée médiatique nous en rappelle une autre, plus drôle, mettant en scène Gaston Lagaffe quittant précipitamment, en haillons, un stade de foot et en regrettant surtout d’avoir répondu à l’offre d’emploi suivante: cherchons homme capable de diriger vingt-deux personnes pour une activité de plein air. Le strip, montré au Tessinois alors qu’il nous recevait chez lui la veille de son départ, l’avait bien fait rire. Un humour qui le renvoie accessoirement à ses débuts, à 21 ans à peine. «Comme je savais que mes pieds de footballeur ne m’amèneraient pas très loin, je me suis dit: «Pourquoi ne pas essayer. Au moins pour rigoler.» Aussitôt fait, aussitôt «contaminé». «Ça m’a tout de suite plu, se souvient l’arbitre. J’ai toujours aimé prendre des décisions», explique ce polyglotte de Monte Carasso, qui parle aussi allemand, anglais, espagnol et français. Décider en moins d’une seconde et assumer. Envers et contre tous. La clé de la mission et du succès aux yeux de celui qui a gravi quatre à quatre les marches de la hiérarchie régionale, nationale puis internationale. «Si tu doutes, tu es mort. Même si tu te trompes, tu dois toujours être convaincu d’avoir pris la bonne décision. C’est le seul moyen de te faire accepter et respecter.»
«Les mérites, les distinctions, je les oublie tout de suite»
La faute grave. Celle qui influence le résultat d’un match, genre la main de Thierry Henry. Massimo Busacca confesse avec une sincérité qui l’honore être passé par là: «C’est terrible. Ça vous court après jour et nuit.» Homme de foi, très attaché à la famille et à ses valeurs, le Tessinois, dont l’appartement domine celui de ses parents et jouxte celui de son frère, a accroché un petit crucifix à son sifflet. Pour solliciter la protection divine. «Je ne suis qu’un homme, avec mes faiblesses et mes limites. Alors, savoir qu’il y a quelqu’un qui m’aide là-haut me donne du courage. C’est très important pour mon moi.» Loué pour sa personnalité et son professionnalisme, l’ancien joueur de 3e ligue, désigné meilleur arbitre de la planète en 2009, préfère parler d’humilité et d’esprit de sacrifice. «Certes, les distinctions font toujours plaisir. Mais je les oublie tout de suite. Pour un arbitre, l’important, c’est le match qui vient, pas ce qui s’est passé avant.» Chapitre sacrifices, le directeur de jeu au sourire le plus ravageur de sa corporation évoque les charges d’entraînement supportées seul et la préparation mentale, ce bouclier qui le protège de la pression. «En Suisse, il est urgent de professionnaliser ce job. Il y va de l’avenir de notre arbitrage», avertit le sextuple vainqueur du trophée de meilleur referee helvétique. Un message que la fédération a reçu cinq sur cinq. Pour la première fois, elle a accordé un budget de 15 000 francs à la préparation de son arbitre-vedette et de ses deux assesseurs.
«Pourquoi arrêterais-je?»
L’argent. Bien que réduit au rang de parent pauvre par rapport aux stars du ballon et à l’exigence de son mandat (l’arbitre touche 1000 francs pour un match de Super League, 50 000 francs pour la Coupe du monde et n’a pas droit à l’erreur pour ce prix), Massimo Busacca refuse de s’étendre sur le sujet. Tout comme sur ceux de la corruption et des matchs truqués qui ont pourtant connu une accélération inquiétante avec l’apparition des paris sur l’internet. Déni de réalité ou fuite en avant dans un milieu où l’omerta règne toujours en maître? Ni l’un ni l’autre assure-t-il, agacé et positif au point de friser l’angélisme. Pour lui, ces dérives sont en effet avant tout le fait d’une minorité de voyous et d’une société décadente en général, pas du football en particulier. Insuffisant, en tout cas, pour atténuer sa passion, qui l’amènera jusqu’à la limite d’âge, prophétise-t-il (45 ans, dans quatre ans pour lui). Même siffler la finale de la Coupe du monde ne l’inciterait pas à prendre du recul. «Pourquoi arrêterais-je? Je suis encore jeune, en bonne santé et j’adore ça. Qu’il y ait 100 spectateurs ou 70 000, j’ai toujours le même plaisir. Je veux en profiter jusqu’au dernier jour.»
A cette fameuse finale, Massimo Busacca affirme ne pas y penser. «Ce sont les journalistes qui en parlent, pas moi. Me focaliser sur cet objectif serait manquer de respect à mes collègues. Je suis là pour siffler du mieux possible et prendre du plaisir. Etre ici, parmi les 30 sélectionnés, c’est déjà une finale. Et puis, comme la Suisse ira jusqu’au bout, je n’entrerai même pas en ligne de compte», s’échappe t-il d’un habile rond de jambes. Point… final!
«Je suis très fière de mon Massimo»
Entre championnat suisse, Ligue des champions et Coupe du monde, Massimo et Stefania ont enfin trouvé une journée libre pour unir leur destin. Dix-sept ans après leur rencontre.
A peine mariée vous voilà déjà seule. Drôle de voyage de noces…
On le fera plus tard. Ce n’est pas un problème. Nous avons appris à gérer nos séparations. Loin des yeux mais encore plus près du cœur depuis notre mariage. Et puis, avec Skype et une webcam, c’est plus facile.
Vous le rejoindrez?
Peut-être vers la fin de la Coupe du monde, s’il y est encore. On verra. Nous avons déjà passé des vacances en Afrique du Sud.
Vous vous ennuyez?
Bien sûr. Mais j’ai un truc pour faire passer le temps plus vite. A part mon travail d’assistante de production à la Radio tessinoise, je fais du théâtre et pas mal de volontariat.
Vous aimez le foot?
Oui, c’est sûr. Je le regarde à la télévision et j’accompagne mon mari de temps en temps.
Vous avez peur pour lui lors des grands rendez-vous?
Peur, non. Je suis un peu nerveuse. Mais je sais qu’il est très bien préparé et qu’il a beaucoup d’expérience. Je suis confiante.
Vous percevez son état quand vous le voyez à l’écran?
A la première seconde. Je vois à l’expression de son visage s’il est détendu ou nerveux. Je le vois surtout très heureux sur un terrain de foot. Il est tellement passionné.
Les critiques vous affectent beaucoup?
Même avec l’habitude, ça vous touche. Les critiques font partie du métier, il faut les accepter, mais ce n’est pas facile.
Massimo s’en ouvre facilement?
Il n’en parle pas beaucoup. Ou alors nous essayons de trouver des solutions ensemble.
Vous serez fière de lui lorsqu’il pénétrera sur la pelouse du Soccer City, ballon en main, pour arbitrer la finale?
Oh, là là. Vous allez trop vite. C’est encore loin la finale… Et, de toute façon, ce n’est pas le plus important pour lui. Ni pour moi d’ailleurs. Quel que soit le niveau du match, je suis toujours très fière de mon Massimo.