«Buvez du vieux, embrassez du jeune», invite le slogan pyrogravé sur une plaque en sapin. Ambiance gaie et rustique dans le carnotzet de Mathias Reynard, à Savièse, où le nouvel élu fête son intronisation en famille. De bons crus et des embrassades, le benjamin du Parlement fédéral, 24 ans, en a dégustés depuis le soir du sacre, après que son cœur a fait le yoyo sur le plateau de la télévision cantonale Canal 9. On lui annonça d’abord sa non-élection avant de le ramener in extremis devant les caméras: «Reviens! Finalement tu es élu.» Suivirent des centaines de SMS, la liesse au couvert communal et l’avalanche médiatique. Deux jours au vert avec sa petite amie, Marie Dayer, et la première séance de shiatsu de sa vie ne seront pas de trop pour se remettre de cette élection-surprise. «Je ne voulais pas figurer sur la liste», admet-il. La demande insistante du parti – avant tout pour amener de l’eau au moulin, quoi qu’en dise Stéphane Rossini, «convaincu dès le début de ses chances d’être élu» – modifiera ses plans. Contre toute attente, le PS du Valais romand décroche un deuxième siège.
PAS DE GÈNE POLITIQUE
Valaisan et socialiste, Mathias Reynard complète ce cocktail atypique par une grosse ration de terroir, ce qui ne plaît pas du tout à certains pur sucre du parti. On ne peut nier néanmoins que ce profil «bon type bien de chez nous» aura facilité son élection, pas seulement dans la très solidaire commune de Savièse, capable de voter l’agrarien Freysinger et le rouge Reynard sur le même ticket et où même les curés prient pour les candidats, dixit l’heureux élu. Ce carnotzet rustique et son envie de nous y emmener montrent Mathias Reynard en Valaisan typique. Attaché à cette bâtisse, la maison de ses grands-parents, et au patrimoine, il est aussi fan du FC Sion, défile en costume de grenadier à la Fête-Dieu. Au Grand Conseil, il s’engage en faveur du patois entre deux interventions pour la revalorisation salariale de ses collègues enseignants du cycle d’orientation. L’attachement aux racines n’est pas une tare, se défend le nouveau conseiller national. «Si je suis membre d’honneur dans une fanfare, que je défends les combats de reines ou que je participe à la Fête-Dieu, c’est pour vivre le mélange des générations, le plaisir de la musique, l’esprit villageois, la solidarité. Je ne vois pas de paradoxe avec le fait d’être socialiste. La défense du patrimoine, on ne doit pas laisser ça à l’UDC.»
Sous l’habit traditionnel, il y a le militant, l’esprit syndicaliste. Et c’est, selon lui, cette implication de la première heure au service du parti et des travailleurs, une de ses priorités, qui l’a propulsé à Berne. Mathias Reynard a, entre autres engagements citoyens qui confinent à l’hyperactivité et un mémoire de licence consacré à la genèse du parti socialiste en Valais, fondé la jeunesse cantonale Unia. «Pendant des années, j’ai servi le parti, siégé au comité exécutif. J’ai organisé le 1er Mai. J’adore le militantisme, récolter des signatures dans la rue, être au contact de la population. Pendant la campagne, je me suis montré simple et humble, comme dans la réalité. Les gens se sont dit: celui-ci, il n’est pas là que pour les élections.»
Pause de midi au restaurant Bellevue, sur les hauts de la commune, entre un cours d’histoire sur la Première Guerre mondiale à ses élèves de 3e CO (dix ans, à peine, les séparent) et une soiréebriefing chez Stéphane Rossini. La patronne, Anne-Marie Luyet, le félicite, dédie cette élection à la grand-mère de Mathias, Alice, décédée l’an dernier, mais s’étonne d’une chose: «Chez toi, c’est pas comme d’autres, c’était pas inscrit dans les gènes.» Son père, Pierre-Clovis, poseur de sols et décorateur d’intérieur, et sa mère, Christine, infirmière de métier, n’ont pas vraiment d’étiquette politique: «Ils ont toujours voté les personnes, mais ils m’ont appris la valeur du travail.» Quand et comment la flamme s’est-elle déclarée? «A 15 ans, en première du collège», dans la confrontation et le débat d’idées avec un copain, Sebastien Wüthrich, très marqué à droite et écônard, qui est devenu un de ses meilleurs amis. «C’est à travers nos discussions que j’ai pris conscience de mes idées.»
«Avec Oskar Freysinger, on se respecte, mais on est trop différents pour être amis»
Mathias Reynard
Aux élections fédérales suivantes, son profil Smartvote sent très sérieusement la rose: «Je dois être socialiste», comprend-il. Aujourd’hui, il se dit même «révolutionnaire». «On doit oser imaginer une autre société. Il faut remettre la priorité à l’économie réelle, imposer des règles strictes aux banques. Quand on voit qu’on a donné des milliards pour sauver UBS et qu’on continue de redistribuer des bonus extravagants. Elle est où la justice là-dedans?»
En dépit d’une première candidature aux élections fédérales sur la liste «jeunes», en 2007, Mathias Reynard est un inconnu en Romandie et sur la scène fédérale. Il présente une nouvelle facette du Valais et de sa jeunesse engagée. Loin du networking à la Philippe Nantermod (PLR), et à l’exact opposé du style remuant et souvent excessif de l’UDC d’Hérémence Grégory Logean, à qui il reproche «d’utiliser des thèses extrémistes pour faire parler de lui à titre individuel». Idem pour son concitoyen et désormais collègue au Parlement Oskar Freysinger, dont il a déjà «l’impression que les médias voudraient faire de nous des grands copains. Je l’ai félicité, il m’a félicité. Mais je ne peux pas me réjouir du score qu’il fait. Avec Oskar, on se respecte, mais on est trop différents pour être amis. A Berne, on ne sera souvent pas d’accord. On ne défend pas la même chose.»
S’IMPOSER À BERNE
Les premiers pas sous la Coupole, ce sera le 5 décembre déjà. Mathias Reynard est chargé du discours d’ouverture de la session, dans lequel il espère trouver l’adresse de glisser un Pa Capona (devise Saviésanne signifiant ne jamais renoncer en patois). Passés l’ivresse et les cotillons, il faudra savoir s’imposer, si jeune, lui ont déjà rappelé quelques analystes politiques à peine sa victoire digérée. Stéphane Rossini, qui lui tend son agenda hebdomadaire où trente à cinquante heures sont consacrées à la politique, confirme «qu’à Berne, il faut jouer des coudes, à commencer par son groupe parlementaire». Mais il le rassure aussitôt. «Ensuite, c’est sur le fond qu’on se profile, par le travail en commission et la connaissance des dossiers. C’est là que tu vas exister.» «Je suis jeune, mais je fais de la politique depuis l’âge de 15 ans», se convainc le nouvel élu. Mathias Reynard est un précoce. Sera-t-il un doué?