«Maintenant, il faut chercher les fillettes en Suisse, elles n’ont peut-être jamais quitté le pays.» Depuis un mois, Irina vit un cauchemar éveillé. Elle ne dort plus, ne vit plus. Portée par une incroyable vague de solidarité, «remplie d’amour», soulignet- elle, par des messages et des lettres par centaines, chez elle ou sur sa page Facebook («Missing Alessia et Livia», qui compte près de 35 000 soutiens et renvoie aussi à une pétition à signer pour qu’on continue de diffuser les avis de recherche), elle survit comme elle peut, entourée de ses proches, et n’a plus qu’une seule idée en tête: retrouver ses jumelles par tous les moyens. «Je n’ai pas le choix», répète-t-elle. Le combat acharné de cette maman de 44 ans émeut désormais toute l’Europe et même au-delà, relayé notamment via CNN. C’est une Mère Courage, qui force l’admiration et le respect.
Elle veut renverser des montagnes, inverser l’ordre des choses, défier l’effrayant jeu de piste laissé par Matthias, le père de ses filles, avant de se suicider. A ses yeux, rien d’autre, désormais, n’a de sens. Elle va partout où cela peut être nécessaire, comme à Marseille, avant même la nouvelle de la mort de Matthias connue, interrogeant les hôteliers sur la Canebière ou les locataires de bateaux. Comme en Corse, il y a une quinzaine de jours, où elle a survolé l’île de Beauté dans un hélicoptère de la gendarmerie nationale. «J’ai indiqué aux enquêteurs des endroits où nous avions passé des vacances à l’été 2008, des criques où nous avions mouillé en bateau, des plages où nous avions pique-niqué, des itinéraires que nous avions empruntés ensemble.» L’hélicoptère a fait une halte sur une plage déserte où la petite Livia avait connu naguère un problème de santé et avait dû être évacuée vers l’hôpital le plus proche. Avec son frère Valerio, son indéfectible soutien, Irina a marché sur le sable, a cherché partout, en quête d’indices. Sans succès.
«Je n’ai pas le choix. Je dois les retrouver!»
Irina Lucidi, maman des fillettes
A la télévision, dans ses brèves apparitions, elle cache sa détresse sous une carapace fragile qui peut apparaître parfois comme un peu de froideur. Mais qui n’est en fait qu’une douleur profonde. Elle se contente pour l’heure de dire en public le strict minimum pouvant aider à l’enquête et pousser l’opinion à lui fournir des pistes. Matthias n’a pu faire disparaître comme ça les fillettes sans que personne n’ait rien remarqué, le 30 janvier dernier. Il y a forcément quel-qu’un qui sait, qui a vu, qui a entendu et qui détient peut-être sans le savoir une partie de la clé de l’énigme. Durant cinq heures, de 13 heures à 18 h 04, heure de son arrivée sur le sol français, qu’a-t-il donc fait? Principalement dans la région de Morges, vers 15 h 40, où le signal de son portable a permis de le localiser, et à Préverenges, où il semble bien avoir été vu, quelques minutes plus tôt, par un témoin passant avec les fillettes à bord de sa voiture? «Aucun indice ne permet de dire qu’Alessia et Livia ont quitté la Suisse», explique Irina. Elle lance un appel à tous en Suisse, aux associations de spéléologues, de plongeurs, de chasseurs, de randonneurs, à tout ce que le pays compte de bonnes volontés. Si tous se mobilisent, si l’on quadrille méthodiquement le terrain, on va bien finir par les retrouver. C’est sa conviction. Comme en Corse, où l’on explore sans relâche l’île, comme en Italie, où une magnifique chaîne de solidarité s’est déployée. Dimanche dernier, à Cerignola, où Matthias s’est jeté sous un train, ils étaient encore des dizaines de bénévoles à ratisser les voies de chemin de fer à la recherche de la carte mémoire de son GPS. Dans la Péninsule toujours, des brigades cynophiles, notamment, se sont mises à disposition pour fouiller les forêts et les champs de Suisse. «Ils n’attendent que le feu vert de la police vaudoise», détaille Irina.
LE TESTAMENT EST DÉCOUVERT LE SOIR DE LA DISPARITION
Elle a le droit à la vérité, que ses jumelles soient disparues à jamais ou bien vivantes. «Tant qu’on ne sait pas, les deux possibilités restent ouvertes.» Mais la probabilité qu’Alessia et Livia «reposent en paix» quelque part, pour reprendre les termes d’une des lettres envoyées par son mari qui avouait les avoir tuées, peut-être entre Saint-Sulpice et Genève, devient, jour après jour, une terrible évidence. Mais comment y croire? Elle martèle avec une foi inébranlable: «On retournera tout le pays s’il le faut, mais on les retrouvera!»
Seule, Irina a mené dès le début sa propre enquête. La police italienne et la police française ont organisé des battues, ratissé le terrain, mais la police vaudoise et ses dizaines d’hommes mobilisés, elle, s’est contentée d’envoyer ses chiens renifleurs autour de la villa de Saint-Sulpice, un hélicoptère sur le lac, des agents pour fouiller les ports, interroger le voisinage direct et les responsables des stationsservices entre Lausanne et Genève, comme si les fillettes n’étaient plus en Suisse… A-t-elle tout entrepris? N’aurait-elle pas dû organiser également des battues sur le terrain, dans les champs et les forêts, même un peu au hasard? Figée dans des certitudes, répétées encore vendredi dernier dans un communiqué: «la piste corse reste privilégiée», écrit-elle. Sur le plateau d’Infrarouge, son porteparole martelait que «les jumelles avaient été vues pour la dernière fois en Corse», alors que les témoignages apparaissent très fragiles. La police vaudoise néglige obstinément le fait qu’aucun élément probant ne prouve que les fillettes aient bien quitté le territoire suisse. Elle est même contredite par le procureur Gilliéron, à Lausanne, qui admet devant la presse qu’Alessia et Livia ne sont peut-être jamais parties de la région. Une suite de déclarations publiques imprécises ou contradictoires émaillent l’enquête. Les policiers semblent avoir tardé à mesurer toute l’étendue de cette disparition, croyant d’abord à la simple fugue d’un père contrarié. Le soir où la mère donne l’alerte, le dimanche 30 janvier, un policier lui aurait même dit, alors que le testament de Matthias venait d’être découvert, annonçant clairement sa mort et suggérant celle de ses fillettes: «Ne vous en faites pas, Madame, votre mari va revenir avec les enfants. Il est Suisse…»
Dès le premier soir, de sa propre initiative, Irina doit implorer les compagnies de téléphone et les banques de lui procurer la liste des derniers appels passés par Matthias depuis ses numéros et de ses derniers retraits dans les distributeurs. Elle veut comprendre, elle est inquiète. Dans son cœur de mère, elle pressent déjà que rien ne tourne plus rond, qu’il s’est passé quelque chose. Elle redoute le pire, imagine tous les scénarios et n’adhère pas au manque d’initiative des policiers. C’est elle qui court à Morges à la pharmacie de service pour vérifier si Matthias n’aurait pas acheté ce jour-là des somnifères ou des drogues mortelles. C’est encore elle qui, il y a une semaine, alors que les enquêteurs viennent de lui rendre les clés de la villa du chemin de Champagne, s’y précipite aussitôt et arpente chaque pièce, chaque couloir pendant des heures, en quête de quelque chose qui pourrait l’aiguiller vers un indice. Elle fouille aussi les poubelles, ce que les enquêteurs n’ont pas eu l’idée de faire. Elle découvre un post-it froissé de la main de Matthias: «Delete Facebook», indiquant qu’il avait pensé à effacer sa page sur le web. Froidement, le père méticuleux avait tout calculé. Son intérieur est impeccablement rangé. Les tiroirs de son bureau vides. Dans la poubelle de la salle de bain, Irina retrouve les étiquettes enlevées des poignées de trois valises datant du voyage dans les Caraïbes en décembre dernier.
DES BOTTES, DE LA TERRE, UN MANTEAU…
Une preuve que Matthias a bien dû partir avec ces valises, qu’elle ne retrouve nulle part. Dans l’armoire à chaussures, au soussol, la maman soulève des bottes appartenant à Matthias. Elles sont couvertes de boue – le voisin confirmera l’avoir bien vu le matin du jour de sa disparition avec ces chaussures-là. Elles sont maculées de terre, comme les pneus de son Audi A6 noire, mais les analyses n’ont pas encore parlé… Plus loin, dans le vestibule, à l’entrée, il y a un manteau de femme: peut-être une piste, une maîtresse cachée? Il y a peu, cet habit a été identifié comme étant celui d’une connaissance, rien de plus.
Des portes s’ouvrent, d’autres se referment, mais Irina continue inlassablement ses recherches. Elle veut connaître toute la vérité. Pour Alessia, pour Livia, 6 ans, victimes innocentes de la folie humaine.