«Tout de suite, j’ai vu qu’il était déphasé, ce monsieur»
Miloud, propriétaire du parking Fort-Notre-Dame, à Marseille
LE MYSTÈRE SCHEPP
Personne n’ose vraiment le dire officiellement, mais l’enquête est au point mort. Elle piétine. Sept mois après la disparition d’Alessia et de Livia, enlevées le 30 janvier dernier par leur père Matthias Schepp – qui s’est suicidé en Italie le 3 février –, le constat est amer. «Il faut bien l’avouer, nous ne savons pas», concède le procureur français Jacques Dallest. Dans son bureau du palais de justice de Marseille, le magistrat chargé du volet français de l’affaire est finalement comme tout le monde, réduit à des hypothèses et à des spéculations. Il tourne le dos à une vaste carte en relief de la Corse accrochée au mur, théâtre de la folle randonnée du père des jumelles, mais ce n’est pas par nécessité de l’enquête. Le magistrat, originaire d’Annecy, aime l’île de Beauté, qu’il connaît bien. «Je n’arrive pas à imaginer les jumelles abandonnées quelque part dans le maquis, c’est trop touffu, trop difficile d’accès, avoue-t-il. On m’a reproché d’avoir déclaré que ma conviction était qu’elles avaient peut-être été jetées par-dessus bord par leur père sur le ferry entre Marseille et Propriano. Ça reste du domaine du possible mais, à mes yeux, c’était une hypothèse, rien de plus.» Une hypothèse cependant corroborée par une lettre de Matthias envoyée des environs de Toulon, où celui-ci, de manière métaphorique, se comparant à Ulysse enchaîné, laisserait entendre avoir jeté le corps de ses jumelles à la mer.
Mais des «aveux» à considérer avec précaution de la part d’un homme qui semble avoir tout fait pour brouiller les pistes. C’est ce document qui semble, un peu rapidement, avoir emporté la conviction des enquêteurs vaudois, répétant ensuite que la piste la plus crédible était en Corse, certifiant que «des témoins y ont vu les jumelles».
DES HYPOTHÈSES
Mais que sait-on précisément aujourd’hui? Les analyses de salive dans le coffre de la voiture de Matthias Schepp n’ont livré aucun secret, celles de ses chaussures rien de probant non plus. Les rares témoignages qui disent avoir vu les petites jumelles avec leur père sur le ferry ou en Corse restent fragiles et impossibles à valider formellement. Le 7 août dernier, à Mise au point, sur la TSR, le procureur vaudois Pascal Gilliéron semblait pourtant leur accorder davantage d’importance que son homologue français de Marseille. «J’ai tendance à dire qu’on les a réellement vues sur ce ferry», déclaraitil. Comme si tout le monde, aujourd’hui, était un peu tenté de se refiler la patate chaude. «Elles n’ont peut-être bien jamais quitté la Suisse», admet aujourd’hui Jacques Dallest.
Il est vrai que deux faits précis accréditeraient la thèse d’une disparition physique des jumelles avant l’arrivée sur les bords de la Méditerranée dans cet effrayant jeu de piste: Matthias Schepp est capté seul par les caméras de surveillance dans la zone piétonne de Marseille, effectuant des retraits dans les distributeurs. Et c’est toujours seul, au volant de son Audi A6 break noire, qu’il est vu entrant à 13 h 03 et sortant à 16 h 10 d’un parking de la rue Fort-Notre-Dame, une rue en pente descendant sur le port de Marseille. «Tout de suite, j’ai vu qu’il était déphasé, ce monsieur, témoignera Miloud, le propriétaire des lieux. Il était vraiment ailleurs. Cela se voyait sur son visage…» Comme la majorité de l’opinion, le procureur Dallest imagine aujourd’hui les deux jumelles de 6 ans décédées. «Si elles étaient en vie, on le saurait, ce serait un secret impossible à tenir pour qui aurait pu les recueillir», confesse-t-il.
Là encore, personne ne l’avoue, mais les enquêteurs cherchent plutôt deux petits corps sans vie, dissimulés quelque part. Dernière opération visible: la battue organisée dans les environs de Morges en avril dernier, où un témoin – qu’aucun journaliste n’a retrouvé – aurait affirmé avoir vu un homme traînant une lourde valise à roulettes dans le secteur de la plage du Boiron, à Saint-Prex. Un témoignage «flou, vague et général», reconnaissait la police vaudoise, pour qui cette opération très médiatisée tombait à pic. Bousculée dans les journaux, accusée de n’avoir peut-être pas tout tenté pour retrouver les jumelles en Suisse, trop convaincue que la seule piste valable conduisait en Corse, la police vaudoise trouvait opportunément la parade aux critiques qui prenaient de l’ampleur. Elle balayait ainsi d’un revers de la main les reproches de ne pas s’être activée sur son propre terrain. Depuis, plus un mot.
LA PIRE DES PUNITIONS
L’hypermédiatisation de ce drame qui a bouleversé toute l’Europe connaît aussi ses effets pervers: comme pour la petite Maddie McCann, on voit aujourd’hui les petites Alessia et Livia un peu partout dans le monde, en France, au Maroc ou en Italie, relançant à chaque fois l’espoir d’une famille anéantie. Irina, la maman, se bat avec une admiration qui force le respect, raréfiant toujours plus ses apparitions. Dans sa dernière interview, au magazine italien Oggi, elle avouait éprouver de la tristesse, de la colère mais aussi de l’amertume: «Si Matthias était devant moi, je lui casserais la figure!» Elle décrit un homme «égocentrique, autoritaire, narcissique et très manipulateur» pour qui l’autre «n’existait pas». Un homme qui lui a sans doute infligé «la punition extrême» en faisant disparaître ses fillettes, emportant à jamais son secret avec lui.
LES DATES CLÉS D’UN CAUCHEMAR
30 JANVIER 2011
Alessia et Livia sont vues pour la dernière fois à 13 heures à côté de leur domicile, à Saint-Sulpice. A 15 h 50, le portable de leur père, Matthias Schepp, émet depuis Morges. A 18 h 04, il passe la frontière française. A 18 h 20, il est dans les environs d’Annecy. A 19 h 30, dans les environs de Lyon. Son épouse Irina alerte la police vaudoise, qui retrouve un testament écrit quelques heures auparavant par le père, laissé bien en évidence. Il y stipule notamment: «Au cas où mes enfants Alessia et Livia ne devaient plus être en vie, ce sont mon frère et ma sœur qui sont les héritiers à parts égales.» Le soir du 30 janvier, le père s’arrête dans les environs de Montélimar. On ne sait rien de la présence des jumelles.
31 JANVIER
Matthias Schepp reprend l’autoroute A7 en direction de Marseille, d’où il poste une carte postale à sa femme Irina. Il est vu seul, sans ses filles, au parking de la rue Fort-Notre-Dame et effectuant des retraits pour 7500 euros aux distributeurs. Il achète un ticket de ferry pour trois personnes, partant le soir même pour Propriano, en Corse.
1er FÉVRIER
Matthias Schepp débarque à Propriano. La présence des jumelles à bord n’est pas attestée. Il repart seul le soir en ferry depuis Bastia vers Toulon.
3 FÉVRIER
Schepp est vu mangeant à midi dans une pizzeria de la région de Naples. Il déjeune seul. Le soir, vers 22 h 30, il se jette sous un train près de la gare de Cerignola, dans le sud de l’Italie.
4 FÉVRIER
Premier avis de disparition publié dans la presse, diffusé par la police cantonale vaudoise. Selon le communiqué officiel, le père et les fillettes avaient été signalés à toutes les polices européennes via le système d’information Schengen (SIS) le 30 janvier.
DEPUIS LE 4 FÉVRIER
Des recherches sur le terrain ont été effectuées en Corse, puis en Suisse. Différentes pistes ont été explorées. Malgré plusieurs appels à témoins lancés par la maman, aucune piste sérieuse n’a permis de retrouver les intenses recherches jumelles.