«ON SE BATTRA JUSQU’AU BOUT»
Longtemps à l’abri des soubresauts de l’économie, les 1250 employés de la firme genevoise ont brutalement été tirés de leur univers feutré par l’annonce de la fermeture de leur site. Humiliés, ils ont troqué leur blouse blanche contre l’uniforme du combattant. Témoignages.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 09.05.2012

Quinze minutes. Entre la gare Cornavin et le chemin des Mines, les idées tournent aussi vite que le compteur de notre taxi. On imagine des personnes choquées, révoltées, déprimées, mortes d’inquiétude pour leur avenir. Tout faux. Devant le paquebot vitré de Sécheron où ils nous attendent, Hanne Dam et Pascal Osvalt nous accueillent avec le sourire. La poignée de main est ferme, dynamique. Elle, 50 ans, laborantine de formation, dirige une petite équipe de développement au sein du département clinique. Lui, 35 ans, informaticien, est responsable des data centers. Les deux sont cadres moyens et représentants fraîchement élus de leur service respectif. Comme tous leurs collègues, ils devraient recevoir sous peu leur lettre de licenciement de Merck Serono, conformément à l’annonce faite par le groupe allemand, via une réunion de trente minutes le 24 avril dernier, de fermer son site de Genève racheté 16,1 milliards de francs à Ernesto Bertarelli et sa famille en 2006. Elle, après quatorze ans de bons et loyaux services, lui après huit ans. «Devraient», insistent-ils, car malgré la décision de Merck et les rumeurs que celle-ci répand, dont celle assurant que les bâtiments seraient déjà vendus, ni l’un ni l’autre ne veut croire à cette funeste issue. «Entre nous, personne ne parle de fermeture ou de chômage. Des solutions existent. Nous soumettrons bientôt des propositions à nos dirigeants. On se battra jusqu’au bout», jurent nos interlocuteurs, associant leurs camarades d’infortune à leur serment.

«DEUX ANS QU’ON NOUS BALADE»

Encore faudra-t-il que Hanne, Pascal et leurs quatorze collègues ayant accepté de s’improviser leaders syndicaux trouvent des responsables à qui exposer leurs louables projets. Car, jusqu’à aujourd’hui, aucun haut dirigeant de la multinationale, ni suisse et encore moins allemand, n’a affronté le personnel. Un manque de respect et de courage aussi décevant qu’incompréhensible aux yeux de Pascal, qui a déjà vécu une telle situation lors du rachat du groupe Orange par France Télécom, en 2000. «A la différence que la direction d’Orange est descendue dans l’arène et a activement contribué à chercher des solutions. Là, rien. Nos seuls interlocuteurs sont nos collègues des ressources humaines (RH) qui seront également licenciés si le processus va jusqu’à son terme. Et encore, c’est nous qui les sollicitons», regrette-t-il, amer. Conséquence de cette dérobade, impossible, pour les 1250 employés, d’obtenir des informations fiables sur l’évolution de la situation. «C’est le flou total. Nous ne savons ni quand nous sommes censés être licenciés ni à quelle sauce nous serons mangés. On évoque des possibilités de transfert sur les sites de Darmstadt, Boston ou Pékin, mais à ce jour personne n’a reçu de proposition dans ce sens», assure Pascal, qui ne voit guère que 100 à 150 employés bénéficier d’une telle possibilité et non pas 750 comme la rumeur le prétend. Cette absence de communication et l’opacité qui en résulte ne datent pas d’aujourd’hui. «Il y a deux ans qu’on nous balade, que la stratégie est en totale contradiction avec le discours. On nous disait de ne pas nous inquiéter et, parallèlement, on bloquait les engagements et on suspendait les projets. La vérité, c’est que, pendant que les autres sites se développaient, Genève était déjà en stand-by», expliquent nos interlocuteurs, conscients qu’une restructuration allait intervenir un jour ou l’autre. «Mais, il y a encore deux mois, une rumeur certifiait qu’elle concernerait au maximum 200 postes. L’annonce du 24 avril a au moins eu le mérite de crever l’abcès une bonne fois pour toutes. Depuis 2010, l’atmosphère était devenue irrespirable», rapporte Hanne, qui dit avoir douloureusement vécu le déménagement de Serono de Plan-les-Ouates à Sécheron, puis l’absorption par le géant allemand dans la foulée. «En moins d’une année, nous sommes passés d’une entreprise familiale de 500 personnes à une multinationale de 1250 employés. Noyé dans la masse, le sentiment d’appartenir à une famille et l’identité même de l’entreprise ont disparu. Il y a vraiment eu un avant et un après 2006.»

 

«L’ANNONCE DU 24 AVRIL A AU MOINS EU LE MÉRITE DE CREVER L’ABCÈS. DEPUIS 2010, L’ATMOSPHÈRE ÉTAIT DEVENUE IRRESPIRABLE»
Hanne Dam

 

Pascal va plus loin. Pour lui, malgré le rachat, Serono aurait dû conserver son indépendance et ses spécificités. «Le choc des cultures et des mentalités a tué toutes les tentatives d’intégration», estime-t-il, en parlant d’un mariage raté. «D’emblée, les échanges avec l’Allemagne ont été musclés. Dans le domaine informatique, nous étions plus avancés ici, mais les ordres venaient dès lors de là-bas. Il a fallu multiplier les rencontres, arrondir les angles, chercher des compromis. En vain. La mayonnaise n’a jamais pris. Quand Genève disait blanc, Darmstadt disait noir, quand Genève disait A, Darmstadt disait B», confie ce résident de Vernier, confessant n’avoir jamais senti une réelle volonté d’intégrer l’entité helvétique. «Malgré les avantages que nous aurions pu en tirer, la direction a par exemple toujours mis son veto à l’utilisation du même serveur», constate-t-il, dubitatif.

 

«C’EST LE FLOU TOTAL. NOUS NE SAVONS NI QUAND NOUS SOMMES CENSÉS ÊTRE LICENCIÉS NI À QUELLE SAUCE NOUS SERONS MANGÉS»
Pascal Osvalt

 

«LE MONDE POLITIQUE NE VEUT PAS SE MOUILLER»

Bien que victimes de la fracture provoquée par la vente de Serono, nos témoins refusent d’accabler leur ancien patron. Tout juste lui reprochent-ils de leur avoir menti en leur donnant toutes les garanties d’indépendance de Serono, trois mois à peine avant de s’en débarrasser. «Ernesto Bertarelli a fait prospérer son entreprise avant de la revendre avec un juteux bénéfice. Qui ne l’aurait pas fait?» interrogent-ils en confiant rester indifférents aux déclarations du patron d’Alinghi aujourd’hui. «Ce n’est plus sa boîte. Et, de toute façon, les dindons de la farce, c’est nous!»

A l’instar de leurs collègues et des 350 sous-traitants de l’entreprise, Hanne et Pascal souhaitent davantage d’implication des autorités, à l’exemple du Conseil d’Etat vaudois pour le site de Novartis à Prangins. «Malgré ses promesses, le monde politique ne veut visiblement pas se mouiller. Mais nous ferons tout pour les obliger à se bouger», promettent Hanne et Pascal. «En parlant de cols blancs, certains ont à la fois desservi notre cause et travesti la réalité. La maison emploie certes une petite centaine de chercheurs, mais le gros de la troupe est formé d’électriciens, de cuisiniers, de secrétaires, de laborantins. C’est ridicule de penser que parce qu’on est employé de Merck Serono, on est blindé, s’agace Hanne, fragilisée financièrement par un divorce difficile. Je vis au jour le jour.» Même si ses trois enfants vivent à Genève et que ses racines sont au bout du lac, elle ne ferme pas la porte à un éventuel transfert à Darmstadt ou à Boston, qu’elle entrevoit comme une nouvelle chance professionnelle. Jeune marié, Pascal, dont l’épouse travaille aussi dans l’entreprise, n’est pas non plus opposé à un tel projet. «Mais pas à n’importe quelles conditions», prévient-il en rappelant néanmoins que sa priorité et celle de tous est de mener à bien le combat qui sauvera le site de Sécheron. «Ce n’est pas le moment de baisser les bras et encore moins de partir. Les arguments invoqués par la direction ne sont pas crédibles. Nous le démontrerons.» La foi, dit-on, déplace des montagnes.