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ULTIME RENCONTRE
«DITES QUE JE SUIS VIVANT AVEC DIEU!»
L’évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, qui s’est éteint le 22 septembre, nous avait reçus en août pour commenter les photos marquantes de sa vie.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 28.09.2010

 

Il nous avait reçus le 20 août dernier à Fribourg, dans le home médicalisé La Providence où Mgr Bernard Genoud, 68 ans, a vécu les derniers jours de sa vie. Jusqu’au bout, téléphone portable en main, il a tenu à s’informer de la vie de son diocèse, réglant de petits problèmes depuis sa chambre, refusant, dans les pires moments de la maladie, l’idée même de démissionner. Sa façon à lui de promouvoir la dignité de l’homme qui ne se mesure ni à la jeunesse ni au dynamisme, martelait-il avec des yeux qu’il savait garder rieurs. On le surnommait l’évêque philosophe. A sa nomination, le 24 mai 1999, il instaura des cafés philo bien avant la mode, soucieux de rencontrer ses ouailles dans un cadre plus décontracté que l’église.

On discutait de Dieu, mais aussi des grands esprits qui n’y croyaient pas, et qu’il respectait. Lors de cette dernière rencontre, qui fut aussi son dernier grand rendez-vous avec la presse, il s’est penché non sans jubilation sur des photos de sa vie. De son enfance dans la Glâne fribourgeoise à sa rencontre avec Benoît XVI. Certaines de ses remarques résonnent aujourd’hui comme un testament.

1944

VILLARS-SUR-GLÂNE

«Mon enfance fut heureuse»

Je dois avoir 2 ans, je me souviens de cette culotte bleue. Quelque chose de volontaire, peut-être, dans le regard de ce petit garçon. Mon enfance fut très heureuse, j’ai eu beaucoup de chance. Je fus entouré de parents croyants, sans être bigots; c’est important comme héritage, nous priions en famille. Je ne me suis jamais posé la question de savoir si j’aurais été croyant dans une famille athée.

1960

COLLÈGE DE SAINT-MAURICE

«J’étais un joueur assez moyen»

J’ai 18 ans, je suis dans l’équipe de foot du collège de Saint-Maurice. Un joueur assez moyen, au poste d’ailier droit. J’ai dû arrêter à cause de mes cours de flûte au Conservatoire de Lausanne. J’ai hésité un temps entre la musique et la médecine, puis c’est la philosophie qui m’a fait basculer vers la prêtrise.

19 MARS 1999

SÉMINAIRE DIOCÉSIEN, VILLARS-SUR-GLÂNE

«Le rôle de la femme est différent»

Je joue au baby-foot avec les sœurs au Séminaire de Villars-sur-Glâne. On me pose toujours la question de la place de la femme dans l’Eglise, de la raison pour laquelle elle ne peut pas célébrer la messe au même titre qu’un homme. Son rôle est simplement différent. Je crois que si Jésus l’avait voulu, il avait sous la main la femme idéale, Marie, la prêtresse absolue. Ce n’est pas Pierre qui aurait osé contester.

19 MARS 2003

SÉMINAIRE DIOCÉSIEN, VILLARS-SUR-GLÂNE

«J’aime le baroque»

La musique a toujours été très présente dans ma vie. On chantait beaucoup en famille. Je n’ai pas tellement choisi de jouer de la flûte, mais j’avais un grand-oncle qui m’a offert la sienne. Je ne suis pas trop jazz, j’aime le baroque, Bach, Mozart. Aristote disait que la musique est l’art le plus proche de Dieu, le plus spirituel. J’aurais de la peine à vivre sans musique. La musique que j’aimerais voir jouer le jour de mon enterrement? Je fais confiance à mes vicaires et à l’excellent maître de chapelle de la cathédrale de Fribourg.

7 NOVEMBRE 2006

VATICAN

«Je me suis senti saisi, compris»

C’est une image que j’aime bien parce qu’elle montre à quel point un évêque est un homme de lien. C’était à Rome, une rencontre ad limina avec les évêques suisses, il faut dire qu’on ne rencontre pas le pape personnellement comme cela.

Je n’ai jamais eu d’entretien en tête à tête avec lui. Ce jour-là, il m’avait beaucoup frappé par son intelligence, sa chaleur humaine. Je garde un lumineux souvenir de son sourire et de son regard qui vous transperce. On se sent saisi, on se sent compris. C’est aussi parce qu’il est là que je peux dire que la crise que traverse l’Eglise ne m’inquiète pas, je reste serein. Celle des vocations touche l’Europe, mais pas les autres pays. Le renouveau spirituel viendra de l’étranger. Quand vous avez une mer agitée avec des vagues qui font tanguer le navire, n’oubliez pas que ce sont quand même les 10 000 mètres d’eau profonde qui portent le bateau. Les relations œcuméniques? Je garde un souvenir merveilleux de ma visite en mars 2006 à la cathédrale de Lausanne. C’est réconfortant de voir à quel point nous sommes proches avec les protestants, nous pouvons prier ensemble sur tant de points. La fusion? Nous ne sommes pas des partis politiques, elle n’est pas pour demain, même si elle est souhaitable. «Qu’ils soient Un, Père, comme nous sommes Un afin que le monde croie.» C’était le souhait du Christ.

27 FÉVRIER 2007

VIEILLE VILLE DE FRIBOURG

«J’ai besoin d’être seul»

Je suis à la rue de Lausanne, à Fribourg, passant parmi les passants, incognito. J’aime cette ville où j’ai fait mes études. Elle est belle par son architecture, mais par sa simplicité aussi. J’ai toujours apprécié qu’elle ait les avantages d’une grande ville sans les inconvénients. Mon côté solitaire transparaît aussi dans cette image. J’ai besoin souvent d’être seul, la solitude me requinque.

3 DÉCEMBRE 2007

ORDINATION À LA CATHÉDRALE SAINT-NICOLAS DE FRIBOURG

«Nicolas est très dévoué»

Certains prêtres l’avaient critiquée, estimant que Nicolas Betticher avait trop vite passé du statut de diacre à celui de prêtre. Quelle conception du service de l’Eglise y a-t-il derrière ce genre de remarque? Nicolas a œuvré pour l’Eglise toute sa vie. C’est un garçon très intelligent, efficace, dévoué et travailleur. Critiqué aussi à tort. On a parfois dit qu’il était mon éminence grise, ce qui est tout à fait faux. C’est mal connaître mon fonctionnement. A part ça, je ne crois pas que son ambition soit de devenir évêque! Celui qui a envie d’être évêque devrait venir travailler quelque temps avec moi, il verra, cela lui passera!

4 MARS 2009

ÉGLISE DU CHRIST-ROI, FRIBOURG

«Le crime de Lucie m’a terrifié»

Ses parents sont des amis. La nature horrible de ce crime m’a profondément effrayé. Mais à chaque fois qu’il y a du mal, c’est Dieu qui me dit: «Fais-moi confiance!» La facture est déjà payée par la rédemption du Christ, mais il y a encore un petit montant à régler de l’autre côté! Il faut dire aux gens dans la souffrance que ce genre d’acte ne compte pas pour des prunes pour Dieu! Pourquoi a-t-Il choisi de faire un monde où le mal a tellement de place? C’est la grande question. Il faut croire qu’Il était sûr de faire quelque chose de grand avec ce monde-là.

4 DÉCEMBRE 2009

ÉVÊCHÉ DE FRIBOURG, TEMPS DE RECUEILLEMENT

«Je ne suis pas mort»

On pourrait croire que j’applaudis Dieu. D’une certaine façon, je Lui suis reconnaissant de m’avoir éprouvé avec la maladie. C’est une grâce formidable, il ne faut pas mépriser ce temps de la maladie qui nous permet de nous préparer à un autre passage, celui vers Dieu. Au seuil de la mort, Socrate avait dit à ses disciples: «N’allez pas dire que vous enterrez Socrate, mais le corps de Socrate. Socrate est vivant, il est parti vers les dieux!» J’aimerais dire la même chose pour moi! S’il y a quelque chose après, eh bien je ne suis pas mort, et s’il n’y a rien, je ne serai pas là pour m’en plaindre!

26 MARS 2010

ÉVÊCHÉ DE FRIBOURG, CONFÉRENCE DE PRESSE

«J’ai épousé l’Eglise»

J’aime cet anneau qui m’a été offert par la paroisse et les amis de Lessoc. J’ai résidé treize ans dans la cure de ce village lorsque j’étais professeur. Je ne m’en sépare jamais, il signifie que j’ai épousé l’Eglise, on ne délaisse pas son épouse. Mon diocèse a traversé beaucoup de remous. Je me suis posé la question de savoir pourquoi toutes ces affaires de pédophilie éclataient durant mon mandat. C’était peut-être pour amener à la création de la commission SOS Prévention en faveur des victimes, qui fait un énorme travail. Le pape a demandé qu’une commission similaire soit créée dans tous les diocèses. J’ai apprécié qu’il serre la vis dans le domaine de l’impunité. Le droit canonique ne connaît pas la prescription morale.

26 MARS 2010

ÉVÊCHÉ DE FRIBOURG, CONFÉRENCE DE PRESSE SUR SON ÉTAT DE SANTÉ

«Saint Paul serait dans les médias»

J’ai toujours aimé cette phrase: diffuser plutôt qu’interdire. J’annonce que j’ai retrouvé des forces aux journalistes. Je suis persuadé que si saint Paul était là aujourd’hui, il serait homme de médias. D’ailleurs, il utilisait à sa façon tous les outils de communication, la via Appia, le forum de Rome ou d’Athènes. C’est notre boulot d’aller là où les gens se trouvent. Un acte missionnaire de rencontrer les journalistes. Ce n’est pas à l’Eglise que l’on pose des questions!


FRIBOURG, 25.09.2010 LE DERNIER ADIEU

 

Son corbillard s’est arrêté rue des Epouses, un clin d’œil qui aurait plu à celui qui aimait dire que son épouse, c’était l’Eglise. La cathédrale Saint-Nicolas était emplie d’au moins 1000 fidèles, ce samedi 25 septembre, pour rendre un dernier hommage à Bernard Genoud, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, décédé à 68 ans. Cérémonie simple, à l’image du cercueil de chêne posé à même le sol, selon le vœu du défunt. Quelques anciens gardes suisses, des corps d’élite, des politiciens, une dizaine d’évêques et 400 prélats, portant l’étole violette en signe de deuil, ont écouté, recueillis, Mozart puis Mgr Pierre Farine. Ce dernier, évêque auxiliaire de Genève, nommé administrateur du diocèse jusqu’à la désignation d’un nouvel évêque, a longuement évoqué son ami Bernard. Un homme qui aimait l’harmonie mais a souffert «de découvrir que tout n’était pas harmonieux dans l’Eglise du Christ».

 


PAROLES DE FIDÈLES

Durant deux jours, des centaines de personnes sont venues rendre hommage à l’évêque défunt, dont le corps était exposé à la chapelle de l’Evêché. Témoignages à vif.

 

«Mgr Genoud était un gars très cool, compatissant. Il mérite sa place au Ciel»
Maxime David, 35 ans, Genève

 

«C’était aussi un prof de philo qui savait communiquer sa foi avec des mots de notre temps»
Michael Felder, 44 ans, Fribourg

 

«Il est serein dans la mort comme dans la vie. On l’aimait»
Sœur hospitalière Marie Nicolas, 77 ans, Fribourg

 

«Nous sommes venues dire au revoir à un grand homme»
Anna Minguely,71 ans, et sa petite-fille Manon, 4 ans, Cournillens (FR)

 

«C’était un homme de dialogue, un prêcheur extraordinaire»
Pierre-Edouard Briod, 55 ans, Fribourg

 

«Je l’aimais parce qu’il avait plein de défauts, comme moi; il fumait et ne s’en cachait pas»
Sophie Hager, 42 ans, Broc (FR)

 

«Je suis venu à la chapelle pour lui dire adieu. Il savait parler aux jeunes, il l’était»
Ricardo Pinho Ruivo, 13 ans, Fribourg

 

«J’étais à ses côtés le dernier jour de sa vie. Il m’a dit qu’il n’avait pas peur de mourir et je l’ai cru»
Imelda Grand, 46 ans, Fribourg

 

«Je l’adorais, moi la musulmane dont il respectait la tradition»
Rim Garbara, 41 ans, Ludwisghafen (D)

 

«Il a reconnu la valeur de notre amour malgré notre statut de divorcés»
Anne-Gabrielle et Philippe Andrey, 40 et 44 ans, Wallenried (FR)

 

«Heurté de plein fouet par les affaires de pédophilie, cet homme de bien est resté serein»
Daniel Denis, 55 ans, Payerne (VD)

Selon vous, quel héritage Mgr Genoud laisse-t-il?


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Tags: Mgr Bernard Genoud, religion, évêque, diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, disparition, enterrement, hommage Aller en haut de page Haut de page

 

Selon vous, quel héritage Mgr Genoud laisse-t-il?

Stéphane P., le 09.10.2010 à 20:53

J'ai de la peine à dire de moi-même que je suis croyant. Mais me sens interpellé par la foi chrétienne. Je pense que Mgr Genoud devait être un homme d'esprit, ouvert à la réflexion, aux autres. La force de caractère d'hommes comme lui me frappe, dans le sens où il a su rester ferme (certainement aussi heureux) jusqu'au bout même dans l'adversité.

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