CRISE DE FOI
A 80 ans, cet écrivain et pédagogue engagé depuis toujours dans l’Eglise vient d’écrire un livre étonnant, un vrai «coming out». Il est devenu athée, rejette «ces jolies fables» et se sent soulagé, clairvoyant, responsable de sa vie. Son ouvrage triomphe et suscite de vives réactions. Confession.

Par Marc David - Mis en ligne le 31.01.2012

Michel Bavaud, 80 ans cet été, a été enfant de chœur, cérémoniaire, thuriféraire, porte-croix, séminariste, porte-crosse ou porte-mitre dans les cérémonies pontificales, conseiller paroissial, modérateur d’un synode diocésain, président de communauté, membre ou responsable de plusieurs mouvements de pastorale et de catéchèse, lecteur et auxiliaire de communion. Il a écrit maints sermons, il a même participé à la construction d’une église, à Fribourg, et côtoyé Mgr Mamie et Mgr Genoud. Or, c’est cet homme-là, au soir de sa vie, qui l’assène dans un petit livre rouge* et rougeoyant qui résonne tel le glas dans la brume: il ne croit plus, il est devenu athée. Il le clame dans une langue cinglante, parfois drôle. Publié fin novembre, phénomène éditorial, l’ouvrage a déjà été vendu à plus de 5000 exemplaires. Il a fait atterrir sur le bureau de cet ex-directeur d’école plus de 70 lettres et des dizaines de courriels, parfois longs, parfois blessants, pour dire l’affection ou l’aversion que sa démarche suscite. Lui? Il n’en revient pas.

On vous traite de mécréant, de sacrilège, de traître…

J’aimerais surtout qu’on arrête de dire que j’ai perdu la foi. J’ai gagné la clairvoyance. On perd ses lunettes ou ses cheveux quand on vieillit. Moi, je n’ai rien perdu. Pourquoi ce vocabulaire, «athée», «impie», est-il toujours négatif? J’ai l’impression d’avoir avancé, d’être plus humain. Avant, j’étais tourmenté mais j’avais le cœur bien au chaud dans l’Eglise. Maintenant, je suis intellectuellement heureux. J’ai fait ce choix, clair, et je me sens mieux. Par contre, mon cœur souffre, car j’ai quitté une maison que j’aimais.

Quand avez-vous commencé à douter?

Mon esprit était en pagaille depuis l’adolescence. L’athéisme date d’il y a trois ans.

 

«Les hommes ont créé Dieu pour se rassurer»
Michel Bavaud

 

Que répondiez-vous aux fidèles pendant toutes ces années?

Je disais que je ne comprenais pas tout, que j’espérais une réponse quand nous serions morts. J’étais tourmenté, mais je pensais qu’on se rattraperait plus tard, avec la vie éternelle.

Et la Bible?

J’aurais aimé que les Eglises nous disent de la lire comme des paroles d’hommes, des témoignages de nos ancêtres au début de l’humanité. Ceux-ci ont dû expliquer la souffrance. Ils ont dû inventer les péchés et une ribambelle de saints pour se protéger. Peu à peu une morale s’est créée, pour essayer de ne pas trop faire souffrir autour de soi. Or, on continue à réciter ces jolies fables inventées par les hommes. Aux offices, on lit un bout de Bible, qu’on appelle parole de Dieu. Mais si Dieu a parlé par ses textes, il est méchant. Il a commencé par commander le plus grand des génocides: le déluge!

Est-elle dépassée?

Il faudrait la réécrire. Ne plus la prendre comme une vérité, mais comme un symbole pour nous faire réfléchir sur notre égoïsme, sur le mal en nous. Ali-Baba et le Livre d’Isaïe, même topo! Quand j’étais enfant, je croyais fermement que Guillaume Tell avait existé et je l’aimais bien. Je relis la Bible à ce niveau, comme je lis les légendes ou les grands écrivains, qui m’apportent beaucoup.

Pas de présence supérieure, alors?

La question reste ouverte, mais ce n’est pas le Dieu auquel je croyais. S’il y a un Monsieur X., il ne m’intéresse pas. Avec toutes les horreurs du monde, il n’est en tout cas pas plein d’amour ou tout-puissant. Non, les hommes ont créé Dieu pour se rassurer. Ou la vie aurait été insupportable.

Pourquoi le déclarer dans un livre?

Comme j’ai été longtemps engagé publiquement dans l’Eglise, il me semblait loyal de le dire. J’ai hésité, je savais qu’il aurait été plus sage de la quitter sur la pointe des pieds.

Vous vous dites «définitivement orphelin»…

Oui, je voyais Dieu comme un père. Cette figure me parlait bien. Elle me parle encore, mais ce n’est plus qu’un beau rêve. Personne ne m’a répondu, alors que j’ai supplié à bien des endroits.

Le monde est-il si plat?

Non, je veux garder la verticale. Beaucoup de croyants restent mes amis, nous avons assez à partager sur le plan humain. Athée, je me sens plus responsable, plus exigeant envers moi-même.

Vous nous réduisez à l’animal?

Oui, je suis un animal, absolument.

Communiez-vous encore?

Pourquoi pas? Dans la mesure où c’est le rappel du Christ que j’aime, et que je le vois en tant qu’homme. Tout comme je m’émerveille de certains textes religieux. J’aime la Vierge Marie. Je ne l’invoque plus, mais je l’évoque avec amitié. J’ai toujours pensé que c’était ma sœur, non ma mère. Je vois Jésus, tel Karl Marx, comme un personnage qui a dit des choses importantes, à qui l’on a aussi fait dire des âneries. Les disciples ont tendance à encenser celui qu’ils admirent.

Comment avez-vous fait pour écouter des sermons toute votre vie?

Le dimanche, j’aime prendre du temps pour réfléchir dans un lieu agréable. Il y a parfois de beaux chants. J’apprécie d’entrer dans cette atmosphère de recueillement, plutôt que de rester chez moi.

L’homme peut-il vivre sans croyance?

Croire est parfois le refus de se croire responsable. La prière pour donner du pain à ceux qui n’en ont pas, c’est horrible!

Priez-vous?

Je ne prie plus. Des religieuses viennent de me dire qu’elles prient pour moi. C’est gentil à elles, le signe qu’elles pensent à moi. Mais une bonne action améliorerait davantage le monde. La prière ne sert strictement à rien.

Vous avez pourtant tant prié…

C’était un moment important. Je me confiais à quelqu’un de mystérieux en qui je croyais. Je me disais qu’il écoutait ma parole, même s’il était dommage qu’il ne réponde pas. Mais prier pour la Suisse ou les petits Noirs, c’est trop facile.

Aviez-vous préparé vos proches à votre livre?

Mes enfants ont été tout de suite d’accord. Pour ma femme, qui est croyante, ce fut plus compliqué. Mais nous avons toujours eu un respect total de la liberté de l’autre. Elle m’aime tout autant et je l’aime encore plus. Comme je ne peux plus demander à Dieu de l’aimer pour moi, je me sens plus responsable vis-à-vis d’elle. Cela dit, le changement est vertigineux: nous sommes embarqués dans un avion sans pilote.

Vous êtes sévère avec l’Eglise, les papes…

Lors du Concile, j’ai espéré qu’une Eglise universelle se forme enfin. Jean Paul II, notamment, m’a terriblement déçu. J’ai vécu des choses impensables: une messe de l’Ascension où l’évêque m’a reproché d’avoir laissé des protestants communier. Ces divorcés remariés qui ne peuvent pas communier. Cela me met en colère, c’est incompréhensible.

Rien n’est-il sacré?

On peut garder le mot de religion, s’il s’agit de relier les hommes. On ne va pas démolir les églises. Mais on s’y réunirait et on inviterait une personnalité, le syndic, l’instituteur. On boirait un verre à la fin, ce serait une vraie messe. C’est pour cela que je communie encore. J’aime partager avec des gens, même si je ne les connais pas. Leur serrer la main.

Dieu, ce beau mirage, Ed. de l’Aire, 216 pages.

 


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