Une voiture noire, une jeune femme en guise de chauffeur, et c’est tout. Descendue du véhicule, les bras croisés, elle attend au pied de l’immeuble qu’on l’invite à entrer. Pas de policiers, pas de routes barrées, pas d’escorte ni de gardes du corps. En toute simplicité, la présidente de la Confédération est venue rendre visite à L’illustré. Imaginez le dispositif sécuritaire si, en France, on avait accueilli Sarkozy ou, aux Etats-Unis, Barack Obama. Accompagnée de son seul porteparole, arrivé d’ailleurs séparément, Micheline Calmy-Rey pénètre dans la rédaction comme n’importe laquelle de nos lectrices. C’est peut-être là l’image même du génie de la démocratie helvétique. Une présidence tournante qui évite la personnalisation de la fonction, des édiles simples, proches du peuple et considérés comme primi inter pares, premiers parmi leurs semblables, et non comme des stars. Après neuf ans passés au Conseil fédéral, Micheline Calmy-Rey passe la main au terme de son deuxième mandat. Mercredi prochain, son successeur sera élu à Berne. Aujourd’hui, la Genevoise se livre entre femme d’Etat et état de femme.
Qu’est-ce que cela fait de quitter une fonction comme celle de conseiller fédéral?
Je me sens calme et sereine. C’est une décision mûrement réfléchie. Je me suis engagée pleinement pour la politique étrangère de la Suisse et pour la représentation de nos intérêts à l’étranger. La politique étrangère devient de plus en plus importante et ses limites avec la politique intérieure sont de plus en plus poreuses. Aujourd’hui, nous faisons face à des risques globaux et les solutions aux problèmes globaux sont pensées et décidées sur le plan international. Je me suis donc engagée à fond pour faire en sorte que la Suisse existe sur ce plan-là.
Quitter le gouvernement, pour quelqu’un qui ne se cache pas d’être une femme de pouvoir, n’est-ce pas difficile?
Le pouvoir reste très diffus en Suisse. Il y a le pouvoir parlementaire, judiciaire, cantonal, la démocratie directe. On ne peut pas dire que sept personnes détiennent seules l’autorité en Suisse. On participe d’un processus de prises de décision.
Se retirer de la vie publique n’est pas facile. Ruth Dreifuss continue à s’engager publiquement, Pascal Couchepin tient une chronique à la radio: va-t-on vous voir dans ces registres- là?
Je me suis engagée en politique pour essayer de redonner un peu de ce que j’ai reçu. Je viens d’une famille modeste, j’ai eu la chance de pouvoir faire des études et je me suis engagée pour le service public, pour les autres et ceux et celles qui sont défavorisés dans le rapport de force social. C’est un engagement qui ne s’arrête pas à la fonction que vous occupez.
Vous n’allez donc pas rester inactive…
Je n’ai jamais été inactive. C’est quelque chose que je ne connais pas. Même en vacances, je lis ma revue de presse et réfléchis à mes dossiers. Le monde ne prend pas de vacances, et je suis comme ça.
A quoi avez-vous dû renoncer en entrant au Conseil fédéral, que vous allez reprendre avec plaisir?
Quand on s’engage en politique, on renonce à beaucoup de choses. La politique vous prend tout entier. Par exemple, je ne vais plus au cinéma, je ne fais plus de musique. J’ai également peu de temps pour soigner mes amis et ma famille.
Ces sacrifices vous rendent-ils triste?
Non, je ne peux pas dire que cela me rende triste, parce que j’ai un métier fabuleux et passionnant. Défendre les intérêts de la Suisse est un défi extraordinaire. Notre pays n’est pas à l’abri du parapluie d’un grand ensemble régional comme l’Union européenne. Par conséquent, nous devons défendre nos intérêts tout seuls. Quand je suis arrivée dans ma fonction, obtenir un rendez-vous avec un secrétaire d’Etat américain n’était pas du tout facile. J’ai rencontré Colin Powell à Davos, mais au prix de multiples efforts. Nous ne sommes pas une grande puissance, il faut donc positionner le pays de manière que notre contribution à la résolution des grands problèmes internationaux soit jugée intéressante et permette d’élargir notre influence. Ce n’est pas si facile que cela.
Vous parlez de Colin Powell, d’Obama, et bientôt vous allez vous retrouver à vous dire: «Qu’est-ce que je fais à manger pour demain?»
Mais, vous savez, même dans ma fonction je me dis: «Qu’est-ce que je vais faire à manger demain?» «Comment vais-je faire ma valise?» Les problèmes quotidiens existent aussi pour une conseillère fédérale.
Mais rencontrer toutes ces personnalités doit provoquer une sorte de vertige. C’est un peu une drogue, non?
Pas pour moi. Je n’ai jamais compris ma fonction de cette façon. J’ai une famille, des enfants, j’espère ne pas avoir pris la grosse tête; je crois que mes proches me l’auraient dit. Comme représentante de la Suisse, il est important de rester humble, car on représente un pays où les citoyens sont partie prenante du processus politique, où l’on peut se promener dans la rue sans gardes du corps, où, dans le fond, les membres du gouvernement sont des citoyens normaux.
Normaux, certes, mais aujourd’hui vous êtes entourée de gens bienveillants. Demain, vous allez retrouver le boucher de la Migros de mauvaise humeur…
Mais je vais à la Migros, j’y suis allée toutes ces années! Et les gens n’épargnent pas leurs ministres. Parfois, ils ont envie de montrer qu’ils comptent aussi et que ce n’est pas parce que l’on est conseillère fédérale que l’on doit être traitée différemment. Je trouve de ce point de vue là que la Suisse est vraiment un pays extraordinaire.
Pas de courbettes, pas de passe-droits?
Non, les gens sont en général très gentils, plutôt bienveillants. Ils vous parlent facilement et j’aime bien discuter avec eux. On a ainsi la chance de ne pas gouverner sur un nuage, car on vit comme tout le monde.
Revenons à vos débuts, lorsque vous étiez vraiment comme tout le monde: de quoi rêviez-vous, enfant? Du Conseil fédéral?
Je viens d’un milieu où ce genre d’objectif était tout à fait inaccessible. Petite, je rêvais soit d’être avocate, mais cela n’a pas pu se faire parce que j’ai suivi l’école de commerce et que le latin était encore obligatoire, soit interprète, pour voyager, découvrir le monde. Comme je n’avais ni les moyens ni le temps de poursuivre des études à rallonges, j’ai fait l’école de commerce, puis les hautes études internationales à Genève. Je voulais être active, travailler, je ne voulais pas rester à la maison.
Pourquoi ne vouliez-vous pas être femme à la maison, vous trouviez cela aliénant?
Non, j’avais envie d’être active, de gagner ma vie, d’être indépendante.
Mais on peut rester à la maison et être actif!
Oui, bien sûr, mais pas indépendant financièrement. Et je voulais être indépendante pour la liberté de choix que cela permet, pour me donner la chance d’avoir une vie passionnante, dénuée de routine.
Vous dites qu’on ne pouvait rêver de Conseil fédéral dans votre famille. Pourtant, votre sœur, Marie-José, de deux ans votre cadette, a toujours eu l’impression de vivre à côté de quelqu’un au destin exceptionnel…
Ah bon, elle a dit ça? Mon Dieu… Probablement parce que j’étais l’aînée de la famille et qu’elle m’admirait comme les petites sœurs admirent souvent les grandes.
Et vous, à quel moment vous êtes-vous dit que vous pouviez avoir ce genre de destin?
Je n’ai jamais fait de plan de carrière. J’étais responsable des Finances à Genève quand Mme Dreifuss a quitté le Conseil fédéral. Le parti socialiste cherchait des prétendants et je me suis dit que c’était un joli challenge de porter ma candidature, même si elle était sans grand espoir…
Vous rappelez-vous la première personne qui a prononcé le mot «conseillère fédérale» vous concernant?
Oui, je m’en souviens très bien. Cela m’a frappée. Mme Lüthi et moi étions dans la même pièce durant l’élection qui a duré six tours. A un moment donné, je suis partie me laver les mains. Dans les toilettes, une dame qui, paraît-il, hante les couloirs du Palais fédéral, m’a dit: «Madame, Dieu vous bénisse.» Je suis alors revenue en me disant que j’allais être élue. Au bout du sixième tour, un grand monsieur de la chancellerie ouvre la porte et, avant même que les résultats soient annoncés, se place en face de moi et me dit: «Madame la conseillère fédérale, veuillez me suivre.» Avec Mme Lüthi, nous avons entendu ça, toutes les deux. C’était un moment très fort et très dur en même temps, pour elle et pour moi. Ensuite, vous êtes pris dans le tourbillon.
«Je souhaite à la Suisse d’avoir plus confiance en elle»
C’est le plus beau moment de votre vie?
Non, je ne peux pas dire ça. C’est le moment où les responsabilités tombent sur vos épaules et, en même temps, le moment où vous savez que vous allez réaliser, donc un moment plein de promesses.
Le plus intense émotionnellement?
Non. Bien sûr, c’est un moment fort. Je m’étais préparée à un échec, car je suis quelqu’un de pessimiste. Ma fille était là, une voiture était prête, les billets d’avion réservés: en cas de non, on partait en vacances au Portugal. Mais j’ai vécu émotionnellement des moments beaucoup plus forts.
Par exemple?
Au Darfour, ou lorsque j’ai visité le camp de réfugiés de Daadab, au Kenya. Je croyais être blindée, car on a tous vu ces images d’enfants malades de la faim, avec de gros ventres et des mouches dans les yeux. Mais, dans l’hôpital tenu par Médecins sans frontières Suisse à Daadab, il y avait un petit garçon qui pesait 7 ou 8 kilos à 2 ans. Il regardait sa maman. Comme on avait un interprète, j’ai parlé avec elle. Mais, à un moment, j’ai dû partir, car j’étais à deux doigts de tomber par terre. Parfois, vous ne vous rendez même pas compte à quel point vous êtes touchés, et soudain vous vous sentez mal.
Et les moments forts positivement?
Même ces moments douloureux vous motivent encore plus à faire bouger les choses, vous savez. Le pire, c’est l’impuissance. Dans un tout autre registre, j’ai vécu des instants de stress terribles lors de la signature du Protocole de Zurich entre l’Arménie et la Turquie. A la dernière minute, les uns et les autres ne voulaient plus signer. Il y avait Hillary Clinton, Sergej Lavrov, Bernard Kouchner, Javier Solana, et on pensait que devant la communauté internationale réunie nous, Suisse médiatrice, allions devoir dire que l’on n’y arrivait pas. Ce furent des heures extrêmement dures. Lorsque la situation s’est finalement débloquée, le bonheur a été à la hauteur des craintes que l’on a pu avoir.
Quand on devient présidente, que ressent-on à l’intérieur? On doit être fière?
Je suis fière de représenter mon pays, bien sûr. Mais, là encore, c’est une responsabilité. Peut-être serais-je fière en janvier 2012, en me retournant et en me disant que finalement cette présidence ne s’est pas trop mal passée.
Ce concept de neutralité active que vous avez développé, en avez-vous parlé au Conseil fédéral ou est-ce la marge de manœuvre laissée à un ministre?
La neutralité active n’est pas un concept que j’ai inventé. C’est un terme que Max Petitpierre (ndlr: conseiller fédéral de 1945 à 1961) avait déjà utilisé. Elle fait partie de la Suisse depuis Nicolas de Flüe, voire la bataille de Marignan. C’est une vieille tradition. A partir du moment où l’on a décidé de renoncer à utiliser les armes contre les pays tiers, la Suisse a mené une politique de neutralité. Mais la neutralité n’est pas l’indifférence, pas du tout. Nous sommes un pays qui juge les violations du droit international humanitaire ou du droit international public de manière permanente. Nous sommes un Etat prévisible et cohérent qui base sa politique étrangère sur les normes internationales, sur le respect des droits humains et sur la capacité d’apporter quelque chose à la résolution des conflits.
C’était quand même un petit coup politique de le dire?
Non, ce n’était pas un coup politique. On nous reprochait d’aller au Moyen-Orient, de condamner les uns et pas les autres. J’ai dû expliquer que l’on condamnait les violations du droit international humanitaire de la même façon, qu’elles se produisent dans un camp ou dans l’autre. Ce concept est né de ce débat-là. Je ne me suis pas levée un matin en disant: «Tiens, on va remettre ce concept sur la table.» C’est l’explication d’une politique.
On entend souvent, dans les portraits qui vous sont consacrés, les termes «dure», «autoritaire», «cassante». S’ils reviennent autant, c’est qu’il y a une part de vérité, non?
Ce qui revient sans cesse, ce sont ces critiques faites d’une manière générale aux femmes. Regardez les épithètes adressées à Rachida Dati en France, à Ségolène Royal, aux femmes de pouvoir. Si un homme tape du poing sur la table, c’est normal. Une femme dans la même situation sera tout de suite considérée comme agressive. Dans cette tâche, vous n’êtes pas là pour offrir des chocolats, vous avez une fonction d’autorité. Mais ce n’est encore pas très bien accepté. Mme Sommaruga ou Mme Widmer-Schlumpf sont affublées des mêmes qualificatifs.
Avouez que vous cultivez un certain art de la mise en scène, des tenues toujours adéquates, etc.
Je n’ai jamais su ce que cela voulait dire.
Tout ce talent de mise en scène que l’on vous prête est donc fortuit?
Mais c’est vous, les médias, qui le fabriquez! Prenons l’exemple de ces baskets à croix blanche lors du passage de la ligne de démarcation des deux Corées qui ont tellement fait parler. Je me suis cassé le genou deux jours avant de partir. Les médecins ne voulaient pas que je parte mais tout était organisé, il fallait y aller. Ils m’ont mis une attelle et, bien sûr, je ne pouvais pas porter de chaussures à talons. La veille du départ la vice-chancelière m’a dit: «Je viens avec toi, on va chercher des souliers.» Un magasin a accepté d’ouvrir pour nous, et ils avaient une paire de 38 rouge à croix blanche, alors je les ai achetées. Cela dit, honnêtement, je n’étais pas mécontente d’avoir trouvé des baskets avec l’emblème de la Confédération!
Que n’a-t-on pas dit sur vos cheveux et vos fameuses mèches. N’avez-vous pas eu un jour l’envie de les teindre juste pour faire cesser les commentaires?
Non, mais une fois une remarque m’a frappée. Avant que je sois élue, une dame m’a écrit une lettre me disant: «Mais Madame, changez cette coiffure, s’il vous plaît, sinon vous n’allez jamais être élue!»
Que dit-on à ses enfants et petits-enfants quand on est conseillère fédérale?
Je leur ai expliqué ce que c’était, qui je rencontrais, je les ai fait venir à Berne, leur ai montré mon bureau. J’ai expliqué tout cela à mes petites-filles parce qu’elles sont soumises à des questions à l’école. On leur demande: «Et ta grand-maman, qu’est-ce qu’elle a fait?»
Elles devaient s’expliquer sur vos agissements?
Elles ne me disent pas tout mais, oui, j’avais le sentiment que quelquefois elles devaient s’expliquer un peu.
Vos petites-filles sont-elles impressionnées par votre rôle?
Non, non. Elles ne sont pas impressionnées par leur grand-mère, pas du tout! Ça me fait du bien d’ailleurs, parce qu’elles vous remettent en place et vous permettent de relativiser. Mes enfants aussi peuvent être parfois très critiques.
Sur votre action?
Oui. Ils me disent parfois: «Tu as changé. Tu n’aurais jamais fait cela avant. Qu’est-ce qui t’a pris?» Ils pensent parfois que je fais de la realpolitik.
Que vous êtes moins fidèle à vos principes?
Je suis toujours fidèle à mes principes mais, quand on est dans un gouvernement, il faut parfois composer, surtout dans un gouvernement collégial. Ils cherchent des explications, et ils ne mâchent pas leurs mots…
Mais vous devez être la super mamie pour les petits-enfants. C’est la classe d’avoir une grand-maman présidente de la Confédération!
Vous savez, je crois qu’il est parfois plus difficile pour les proches que pour soi-même d’assumer. Quand ils réussissent quelque chose, peut-être que le regard des autres ramène leurs réussites au statut de leur parenté. Et pour les petits-enfants aussi, parfois, cela peut-être dur de voir leur grandmère critiquée. Ils seront probablement un peu soulagés.
«Mes enfants me disent parfois: «Tu as changé. Tu n’aurais jamais fait cela avant»
Pour la vie de couple, cela ne doit pas être facile non plus. Vous avez pu la préserver?
Oui, mais je faisais de la politique depuis longtemps et les exigences d’une fonction gouvernementale n’étaient pas une surprise pour mon mari. Mais je lui suis reconnaissante de m’avoir toujours soutenue.
Vous lui parlez chaque jour?
Oui, je l’ai au téléphone tous les jours. On est tout le temps en contact, c’est important. Avec les enfants aussi. On se voit et on s’appelle.
Est-ce difficile de ne pas pouvoir tout partager avec son conjoint?
Quand on est dans un gouvernement, on ne résume pas sa journée à son mari. Il y a une séparation entre vie privée et vie professionnelle.
Il faut donc endosser une certaine solitude?
Oui, absolument. La solitude est inhérente à la fonction et à la prise de pouvoir. C’est sûr.
Etes-vous heureuse?
Oui, merci. Je suis quelqu’un de privilégié de par la fonction que j’ai eu la chance d’occuper. Par ce que j’ai essayé d’apporter à mon pays, j’ai pu me sentir utile. C’est un grand privilège dans la vie.
Avez-vous réussi à influer sur la vie, les gens, le monde de la manière que vous souhaitiez le faire?
Sur la question de la politique européenne, je me suis vraiment engagée sur la voie des bilatérales et je me targue d’avoir eu une certaine influence sur le résultat des choses. Certains me surnomment même Madame Bilatérales. Sur le développement de la politique étrangère au-delà du continent européen, sur les partenariats privilégiés que nous avons avec les Etats-Unis, la Chine, la Russie, je me targue là aussi d’avoir eu une influence. J’ai beaucoup travaillé pour cela, même si ce n’était pas très facile. Je suis aussi fière d’avoir réussi à profiler la Suisse comme un pays de médiation et de bons offices, crédible sur le plan international. Notre dernière médiation s’est terminée récemment avec succès avec un accord entre la Géorgie et la Russie, accord qui facilite l’entrée de la Russie dans l’Organisation mondiale du commerce.
La Suisse existe donc un peu plus grâce à vous?
C’est ce que j’ai essayé de faire et que l’on a très souvent considéré, à tort, comme des opérations de communication. J’ai essayé de faire vivre et exister la Suisse sur le plan international. Encore une fois, nous ne sommes pas une grande puissance, on ne vient pas nous chercher pour nous demander notre avis sur les décisions qui doivent être prises, par exemple sur le conflit israélo-palestinien. Nous ne sommes pas des acteurs stratégiques, mais pourtant nous jouons un rôle. Mme Clinton a dit une fois, en parlant de l’Initiative de Genève: «Vous avez fait nos devoirs.» Nous possédons une très bonne diplomatie, nous sommes très forts dans l’ingénierie diplomatique, soit dans la capacité de trouver des solutions de compromis.
Grâce à vous, aujourd’hui la Suisse est un peu plus plus présente, plus reconnue sur le plan international et, de ce fait, mieux à même de défendre ses intérêts. Les crises traversées, notamment la crise libyenne, nous rendent-elles plus forts?
C’est ce que l’on m’a dit, qu’à toute chose malheur était bon, mais j’ai de la peine à penser comme cela. Cela étant, on a quand même acquis une certaine expérience dans la manière de traiter avec une dictature. Je suis tellement contente d’avoir réussi à tirer nos otages de là. Dans un contexte politique qui a été très, très dur. Je peux vous dire que, quand il a fallu bloquer un certain nombre de visas Schengen pour des personnes du clan Kadhafi, cela a provoqué un tollé dans l’Union européenne. Mes collègues ministres des Affaires étrangères me téléphonaient en me disant: «Mais qu’est-ce qui t’a pris? Pourquoi ne nous as-tu rien dit?» Je leur ai répondu que si je leur en avais parlé, ils ne m’auraient pas laissé faire… Il a fallu prendre des décisions stratégiques difficiles, mais cela a finalement fonctionné.
Nos institutions sont-elles toujours adaptées? On critique notamment la gestion de la crise de l’euro, on parle d’une élection du Conseil fédéral par le peuple…
Le fonctionnement de notre démocratie est complexe, mais nous sommes un des Etats les plus stables politiquement, et cela est sans prix. On avance peut-être plus lentement, mais on avance dans la même direction. Le système de concordance couplé à la démocratie directe fait l’admiration de beaucoup de monde. De plus en plus, nos sociétés sont multiples, avec diverses religions, différentes cultures. On vient souvent nous demander: «Mais comment faites-vous pour tenir tout cela ensemble?» Je trouve notre système politique très moderne, très avant-gardiste. Je ne vois pas pourquoi on devrait aller copier celui des autres.
Quels sont les dangers qui guettent la Suisse?
La peur. La peur de ce qui vient d’ailleurs, de l’extérieur. On a bâti une superbe démocratie qui laisse penser aux gens qu’ils ont leur mot à dire dans tout ce qui les touchent dans leur vie quotidienne, et maintenant on se retrouve face à des risques globaux - le terrorisme, les changements climatiques, les épidémies - qui ne peuvent être résolus par un seul pays tout seul. Regardez la crise financière: elle ne peut être gérée qu’au niveau international. Cette globalisation fait un peu peur parce qu’on a le sentiment, en tant que citoyen, de ne pas avoir de prise sur les choses. D’où l’importance croissante de la politique étrangère, car les décisions qui nous touchent sont de plus en plus prises sur le plan international.
En quoi neuf ans au Conseil fédéral vous ont-ils changée?
Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander. J’ai l’impression d’être toujours la même. Si l’on change pour devenir un notable sourd et insensible, alors l’expérience, humainement, n’est pas concluante.
Le 31 décembre vous transmettrez le flambeau à votre successeur. Que lui direz-vous: «Tu ne sais pas où tu as mis les pieds», ou «Tu verras, c’est un super boulot»?
Je lui dirai qu’il faut beaucoup de persévérance, de pugnacité et de volonté pour faire bouger le bateau.
Que souhaitez-vous à la Suisse pour l’avenir?
D’avoir un peu plus confiance en elle, d’être un pays fier de ce qu’il est, car il y a de quoi.