UNE FEMME FORTE
Son mari vient de remporter Wimbledon et de reconquérir la place de numéro un mondial de tennis. Ses jumelles vont fêter leurs 3 ans le 23 juillet. Mirka Federer semble avoir réussi l’impossible exploit: concilier une vie de famille normale tout en se dédiant à la carrière d’un des plus grands champions de l’histoire.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 17.07.2012

Semaine de repos au soleil de la Sardaigne pour les Federer. Une petite pause farniente avant de reprendre la route de Wimbledon, cette fois pour le tournoi olympique de tennis. Comme toujours, Roger sera sur le terrain et Mirka dans les tribunes. Comme souvent, il sera souriant, ouvert, disert, acclamé. Elle restera mutique, discrète, concentrée sur le jeu et sur ses filles. Il évitera de la regarder après l’échange, parce qu’il estime qu’un joueur de tennis doit être capable de se débrouiller tout seul sur le court. Il lui doit pourtant beaucoup. Enormément, même. Il le sait. Elle le sait. Et c’est tout ce qui importe pour elle.


De Sydney à Londres

Les JO de Londres rappelleront sans doute de vieux souvenirs à Mirka et Roger. Leur idylle a débuté le dernier soir des Jeux de Sydney. En 2000, déjà. Le lendemain, chacun repartait dans un avion. Ils se sont retrouvés trois semaines plus tard et ne se sont pour ainsi dire plus quittés depuis. L’an 2000, c’était il y a un siècle. Federer n’était qu’une promesse et Mirka Vavrinec une obsession. Il avait le talent, elle ne devait son 76e rang mondial qu’à un travail acharné. Il avait les cheveux longs, des potes pas très recommandables, deux jeans et des T-shirts dans sa valise; elle sentait toujours bon, aimait la mode et les belles choses, avait une volonté de fer et une cheville de cristal.
Aujourd’hui, Mirka et Roger ne forment plus qu’un. Elle a arrêté sa carrière à cause d’une blessure mal opérée pour, progressivement, se consacrer à celle de son compagnon. Leur union a donné naissance à deux petites filles et à la destinée la plus phénoménale de l’histoire du tennis. «Remporter un tournoi du Grand Chelem, cela veut dire ne penser qu’à ça», prévient l’ancien champion suédois Mats Wilander. Avec 17 titres majeurs gagnés, Roger Federer est sans doute un grand égoïste, que son épouse a toujours encouragé, soutenu, voire poussé dans cette voie. «Grâce à elle, j’ai grandi plus vite, je suis allé plus loin. Je lui dois beaucoup», reconnaît-il. Le plus extraordinaire aura été d’avoir réussi à mener de front carrière et vie de famille, deux projets contradictoires. «Elle est toujours disponible pour lui. Mais elle est aussi une mère à part entière pour Myla et Charlene», souligne Lynette Federer. Heureuse que Mirka «fasse partie de notre famille».


La part invisible du Job

Partager la vie d’un tennisman n’est pas juste s’asseoir dans une loge, mettre de grosses lunettes noires et regarder des matchs en lâchant çà ou là des «come on» convaincus. D’ailleurs, Mirka ne brandit pas le poing… Mais elle fait toute la partie invisible du job. Organiser les déplacements, planifier l’agenda, réserver les vols, les hôtels. Prendre les affaires des petites, leur recréer un chez-elles dans les chambres d’hôtel, trouver une activité sur place, leur faire rencontrer des enfants, se lever la nuit quand elles pleurent. Faire les valises, défaire les valises, refaire les valises. Soutenir, attendre, encourager, attendre, ne pas poser trop de questions, attendre. «Elle fait en sorte qu’il y ait de l’harmonie, observe, admirative, Lynette Federer. Elle est patiente et endurante. D’un autre côté, elle est décidée, consciencieuse, tout en étant d’une grande sensibilité. Tout ce que Mirka prend en charge dans le quotidien compliqué de Roger et la manière avec laquelle elle le soulage de nombreuses charges, cela mérite une grande admiration.»
«Aucune autre épouse n’aurait supporté autant de tennis, lâcha Mirka en 2006, lorsqu’elle donnait encore des interviews. Le tennis est omniprésent dans notre vie. Chaque jour. Chaque minute.» Sa force est de ne jamais essayer de raboter une absence, de l’aimer sans jamais lui demander de rentrer plus tôt. A Bâle, l’automne dernier, Roger lui fait part de son envie de jouer le double en plus du simple. «Tu n’as pas à me demander la permission», lui répond Mirka. «Maintenant que nous sommes une famille, j’estime que je dois lui poser la question. Si elle avait dit non, je ne l’aurais pas fait», expliquera-t-il par la suite.
Mais Mirka ne dit jamais non lorsqu’il s’agit de tennis. «Si je lui dis que j’ai besoin de m’entraîner, elle me répond: «Je sais que tu en as besoin. Et encore, tu n’as besoin que de 20% de ce dont j’avais besoin.» Elle m’a toujours poussé à ne pas gâcher mon talent. Je sais combien je suis chanceux de l’avoir à mes côtés. Je suis heureux et motivé sur le court parce que je sais que je suis un privilégié, que ce n’est pas une situation normale. La situation normale, ce serait de rester à la maison avec les filles.»


Le savon de Wimbledon

La force de Mirka n’est pas juste d’être patiente et compréhensive. «Elle est là depuis le jour 1», rappelle Paul Annacone, le nouvel entraîneur de Roger. Ancienne joueuse, elle porte un regard expert sur le tennis de son mari. Elle intervient de moins en moins, mais son avis est souvent pertinent. Le mémorable savon passé à Roger lors d’une finale pluvieuse de Wimbledon qui lui glissait entre les doigts est resté dans les annales. «Du bist Roger Federer», lui martela-t-elle comme un soigneur tentant de remettre son boxeur sur pied.
Mirka serait aussi à l’origine de la renaissance de Federer, amorcée l’automne dernier après quelques défaites douloureuses à Wimbledon et à New York. «Elle était persuadée qu’il n’était pas normal que je perde tous ces matchs de justesse. Elle était sûre qu’il y avait quelque chose. «Peut-être qu’il y a quelque chose qui ne va pas en toi…» Elle avait ses explications. Je trouvais que certaines étaient justes, d’autres fausses.» Roger n’a rien à répondre sur le moment mais, lorsqu’il revient sur les courts, il est transfiguré. Il gagne Bâle, Bercy et les Masters.
En janvier 2012, le New York Times la décrit comme «la femme la plus influente du tennis masculin». Tony Godsick, agent et ami de Roger, est d’accord. «Ce n’est pas un hasard s’il n’a pas gagné de tournoi avant de la connaître. Et regardez où il en est maintenant. Elle a fait tant de sacrifices…»


«Parce qu’elle l’aime»

La question qui vient naturellement à l’esprit est: pourquoi? Par intérêt, dirent d’abord ceux qui s’étonnaient de la voir si proche et si influente. On l’accusa de faire le vide autour d’elle, on rappela qu’elle fréquenta un prince arabe, qu’elle aimait le luxe. On insinua que son passé de fille d’émigrés tchèques (elle ne fut naturalisée qu’à la suite d’un examen digne des Faiseurs de Suisses) lui inspirait un désir de revanche sociale. Elle répliqua au début, tenta de se justifier, d’expliquer, puis Roger estima que cela ne servirait à rien. «A un moment, je lui ai dit: «C’est mieux que tu ne le fasses plus, car tu seras moins jugée, plus concentrée sur ta relation avec moi et, aujourd’hui, sur notre relation avec nos filles.»
Depuis, Mirka a fait vœu de silence et seuls ses amis proches savent pourquoi elle mène cette vie quasi monacale d’attente et de sacrifice. «Elle l’aime, tout simplement, dit Anna Wintour, la reine de la mode devenue une intime. Mais elle aime aussi cette vie. Elle aime décorer leurs résidences, s’occuper des jumelles. Et elle songe peut-être à avoir d’autres enfants.»
Mirka sait aussi que cette vie s’arrêtera un jour. «Mon temps va venir. Après le tennis. C’est ce que nous avons prévu avec Roger.» Sa force, son mérite, c’est qu’elle fera tout jusqu’au bout pour prolonger son supplice.