Casa Sutlarisch. Ici, chaque maison porte un nom. Celle-ci est en bois, un toit en tôle, des volets rouges et devant, un petit jardin grillagé qui la sépare de la route principale. A l’arrière, de vieilles granges, une laiterie désaffectée et la nature, déjà. A Ruschein comme dans l’ensemble des Grisons, cette adresse est désormais célèbre. Il s’agit du foyer d’Astrid Bühlmann, mère de Jan Bühlmann, «uuhsa Mister Schwiitz» (notre Mister Suisse), comme on dit là-bas.
Dénicher le plus bel homme de Suisse dans sa tanière grisonne vaut bien une chasse au loup. Le trajet jusqu’à Ruschein, charmant hameau de 360 âmes perché à 1200 mètres d’altitude, juste au-dessus d’Ilanz, à l’ouest de Coire, est un peu à l’image des hivers. En un mot: interminable.
AU BOUT DU MONDE
Une route étroite et sinueuse relie les rives sauvages du Rhin antérieur, dans la vallée, aux premières maisons de Ruschein. Celle où Jan Bühlmann se cache, loin de Buchrain (LU), où il vit avec Daniel, son père, informaticien, est située non loin du restaurant-pension Alpina, prisé des randonneurs.
Une chapelle se dresse à côté. Rien ne vaut la protection divine lorsque, comme en ce jour d’août, l’orage est annonciateur de déluge.
«Pour moi, la vie ici a un petit air de vacances, parce qu’on me sollicite moins qu’ailleurs. Je me retrouve plus seul», confie Jan Bühlmann, jetant un regard complice à sa mère. Cette jolie rousse de 47 ans, comportementaliste pour animaux, a amorcé ici une nouvelle vie, il y a un an tout juste. Séparée de son époux, pour qui, à 19 ans, elle a sacrifié ses études pour faire quatre enfants, Astrid Bühlmann a eu un coup de cœur pour Ruschein«J’ai choisi ma maison sur l’internet, explique-t-elle. C’était la plus jolie.» En août 2009, elle quitte donc Buchrain (LU) pour emménager à 170 kilomètres de là, avec ses quatre chiens et son poulain.
FORMATION TARDIVE
«Cette vie de paysanne, j’en ai toujours rêvé, poursuit la mère de Mister Suisse. Aujourd’hui, je la tiens, mais c’est dur, surtout sur le plan matériel.» Dans sa voix, pourtant, pas l’once d’un regret. Son fiston l’écoute, épaté. D’ici à deux ans, elle aura décroché son brevet d’agricultrice de montagne à Landquart (GR). «J’aurai alors droit à des subventions.
Il faut dire que tout coûte cher, soupire-t-elle, à commencer par les machines, même d’occasion! Le plus drôle, c’est que des gens du village ont cru que j’avais de l’argent, simplement parce que je roule dans un 4x4, mais c’est une croûte...
Et de toute façon, sans une telle voiture, la vie ici serait tout simplement impossible.»
«Ma mère réalise son rêve, elle suit sa propre voie et, franchement, je trouve ça formidable»
Jan Bühlmann
Astrid Bühlmann paie cher son indépendance. Le chemin de croix est loin d’être terminé. A Ruschein, elle occupe une maison de cinq pièces minuscules – le salon fait une douzaine de mètres carrés –, «très mal isolée».
Ainsi la température des deux chambres d’amis est-elle régulièrement négative l’hiver (!) et par grand froid, mieux vaut ne pas traîner aux toilettes... Unique moyen de chauffage, le fourneau à bois, qui exige de solides réserves.
En plus de la maison, le domaine inclut deux granges, dont une est réservée aux trente-deux moutons du cheptel, et un terrain en pente de deux hectares et demi. Anticipant la colère du ciel, la mère de Jan a fait les foins la veille.
Ses mains ont souffert. «C’est une vie dure, mais je l’ai choisie, souligne-t-elle. Je sais bien que la plupart des hommes d’ici étaient convaincus que je renoncerais, mais pas question. De toute façon, ce que je fais, je le fais pour moi!»
Janosch, comme on le surnomme volontiers dans sa famille, s’efforce de rendre visite à sa mère tous les quinze jours. «Quand je suis là, je l’aide beaucoup», assure-t-il.
Astrid rectifie: «Il pourrait faire plus.» Eclat de rire. La maison n’est guère pratique pour Jan qui, par exemple, ne peut se tenir debout dans la cuisine. Le plafond est à 180 cm et Mister Suisse mesure 192 cm! Cela ne l’empêche pas de faire du feu, de sortir les chiens, d’aider aux champs. Le 11 août, il y a fêté ses 23 ans, dans l’intimité. Au programme: pizzas maison, jass et repos.
Jan Bühlmann aime la montagne. Il grimpe jusqu’à la ruine Frundsberg, un vestige datant du XIIIe siècle, courant entre les mélèzes et les chênes rouvres et guettant quelque espèce animale menacée: le pivert ou la huppe fasciée par exemple.
«Quand je rentre chez mon père, à Buchrain (LU), je m’empresse de me mettre au piano»
Jan Bühlmann
Mister Suisse est très admiratif de sa mère. «Elle réalise son rêve, elle suit sa propre voie et, franchement, je trouve ça formidable. Cela correspond à ma philosophie de la vie, confie-t-il. Surtout, elle l’a fait au bon moment.» Au village, si les premiers temps, rares étaient ceux qui lui adressaient la parole ou simplement lui souriaient, personne n’ignore désormais l’identité de la petite dame aux cheveux de feu! «Le fait que Jan a été élu Mister Suisse et plus encore que, dans la foulée, on l’a vu partout, dans les journaux, à la télé, m’a beaucoup aidée à nouer des contacts», avoue-t-elle.
A Ruschein, on s’enorgueillit désormais de compter parmi ses administrés la maman du plus beau garçon du pays.
Du coup, on lui pardonne de vivre seule, et même d’avoir osé un métier d’homme. Les gens sont fiers. Comme si ce titre de Mister Schweiz avait valeur de certificat d’origine face aux millions de Zurichois qui vont et viennent le weekend.
Jan Bühlmann, lui, apprécie son abri grison. Les cloches des vaches grisonnes remplacent les cris hystériques des citadines. Quant au public féminin de la Casa Sutlarisch, il est constitué d’Easy, Gael, Amy et Heaven, les quatre border collie du gîte. Mister Suisse ne manque donc de rien? Si, de son piano. «Quand je rentre chez mon père, à Buchrain (LU), je m’empresse de jouer», avoue-t-il, mimant une gamme sur la table de la cuisine.