Il vaut parfois la peine d’arriver en retard. Nous étions montés le vendredi au mariage civil, au sommet du rocher monégasque, aux côtés de l’horloger Yves Piaget et de sa compagne. C’était une cohorte d’invités endimanchés qui transpiraient à grosses gouttes sous un soleil digne du bagne de Cayenne.
Comme ils n’avaient pas à suivre les mêmes horaires que les journalistes, nous avons évité, sans le vouloir, le petit troupeau où les gens des médias étaient badgés, isolés. Nous nous sommes donc retrouvés là où les officiels ne voulaient pas qu’on soit: au beau milieu des simples Monégasques invités sur la place du Palais. Tout près du prince et de la princesse.
On se demande pourquoi les gens des relations publiques répugnent à montrer ces instants. C’est cet aspect populaire, cet amour sincère entre un peuple et sa famille princière qu’ils devraient éclairer, bien davantage que le bling-bling affolant des rues de Monaco ou le très impressionnant défilé de créatures botoxées devant le casino. Tout ce petit monde de l’apparence étant dûment protégé pendant ces deux jours de fête par 550 policiers en fonction, sous l’œil de 500 caméras réparties sur les 2 km2 du minuscule et ultraconcentré territoire.
Car, à voir ce prince avec ses sujets après l’événement, l’évidence saute aux yeux. Il peut être naturel, drôle, cent fois moins crispé que durant les cérémonies où, du genre réservé, il est surtout adepte du clin d’œil discret et du sourire contrôlé.
Un exemple: en pleines embrassades, Albert II, prince souverain piqueté de 20 décorations prestigieuses sur l’uniforme, aperçoit un homme légèrement en retrait. «Hé, vous! Venez par là, ce n’est pas parce que vous m’avez battu aux boules qu’il faut rester derrière…» Le type, suant et rougissant, se déplace alors pour déguster l’accolade princière.
UN PRINCE CHALEUREUX
Il est ainsi, Albert II, cordial parmi son petit peuple de 8000 Monégasques (à peu près la population de Fully ou de Bussigny) et de 25 000 résidents au PIB parmi l’un des plus élevés du monde. «Il a la mémoire des visages, il nous reconnaît», explique un homme. Il sait dire à une mère que son enfant a grandi, demander des nouvelles de la santé de tout le monde. Il sait s’émerveiller devant une photo d’amateur qu’on lui tend. Bref, il est abordable et son peuple le sait. Yves Piaget, qui le fréquente depuis longtemps, le constate sans cesse: «C’est le fils de Grace Kelly. Il en a l’ouverture. Il ne peut pas traverser une salle sans faire signe à quelqu’un, regarder les gens, parler avec eux. Je lui dis parfois d’arrêter et de penser à lui, mais impossible. Nous avons la chance d’avoir un prince extraordinairement chaleureux.»
A son côté, Charlene sourit aussi mais reste impénétrable, presque de cire. Le parallèle avec Grace est inévitable. «A mon avis, elle a même travaillé la comparaison», estime l’expert Henry-Jean Servat. Elle parle à peine le français, se fait présenter une ribambelle de personnes qu’elle ne connaît pas encore, malgré les huit ans passés à attendre son prince. Pendant les officialités, il lui arrive de se réfugier pour un moment de complicité vers la princesse Stéphanie, avec qui elle rit enfin. Le samedi, elle craquera dans la chapelle Sainte-Dévote, éclatant en réels sanglots devant une soprano et sa fille de 11 ans lors d’un chant à la Vierge lent et profond.
Cette émotion a-t-elle un lien avec le préambule infernal qu’elle a dû subir avant ses noces? Depuis le temps que Monaco fraie avec les médias, il en paie parfois la note. Trois jours avant l’heure, L’Express affirmait que Charlene aurait été rattrapée à l’aéroport de Nice alors qu’elle s’enfuyait vers son Afrique du Sud, ayant eu vent de l’existence d’un enfant illégitime d’Albert, déjà père d’un garçon de 8 ans et d’une fille de 19 ans. Le Journal du Dimanche croit même savoir que la princesse se serait réfugiée en mai dans son ambassade de Paris lors d’un essayage chez le couturier Armani. Et même que les carabiniers monégasques lui auraient confisqué son passeport sur l’héliport de Monaco. Le démenti catégorique du Palais a suivi, bien sûr, et son avocat a parlé de «délire médiatique», sans porter plainte.
LA MALÉDICTION
Odeur de soufre et de malédiction, donc, violente. Et cette impression de déjà vécu à Monaco, d’arrangement, de contrat obscur. Resurgit le mariage devenu mythique de Grace et de Rainier, en 1956. Fulgurant et sublime, offert par la MGM, médiatisé à outrance, il servit de point de départ au renouveau de Monaco, aujourd’hui hérissé de buildings et poumon économique de la Méditerranée.
Mais, là, la rumeur va loin. Les habitants la reçoivent de plein fouet. A Monaco, il y a trois kiosques. L’une des kiosquières s’appelle Sylvie. Elle est volubile: «Je crois que cette histoire va faire beaucoup pour que Charlene conquière enfin le cœur des Monégasques. Aucune femme ne mérite cela avant son mariage. Cela dit, on ne serait pas étonné si c’était vrai. On voyait bien qu’elle avait un air triste, cette fille. On sait bien que notre prince est un homme à femmes.» Ceux qui le défendent le mieux sont ceux qui les fréquentent. Détenteur du précieux passeport monégasque et fervent ambassadeur de la principauté, Yves Piaget n’a pas assez de mots pour s’indigner: «Ces rumeurs me font bouillir. Qu’on laisse ce couple tranquille, ils nous ont offert un mariage simple et sincère, moins pompeux que les Anglais. Ce n’est pas trois jours avant un événement aussi beau qu’on lance de telles bombes puantes. Je connais assez le couple pour savoir que c’est faux. L’amour du sport les réunit. Tout cela est bas et honteux. On devrait se réjouir d’un tel moment de fête et de paix.»
De Charlene, il a l’impression «d’une fille saine, venant d’un milieu sportif, qui correspond au prince et à mes repères, moi qui suis né à La Côte-aux-Fées et retournerai un jour dans mes montagnes». Pour lui, ce mariage est le retour des valeurs de la famille, de la stabilité. «Cela me faisait de la peine, à chaque fois que nous raccompagnions le prince, de le voir remonter seul dans sa voiture, avec ses gardes.» Monaco, il a appris à l’aimer, le défendre. «Il n’y a pas que le bling-bling ici. Mais aussi la technologie de pointe, le secondaire. Nous sommes la capitale de la charité. Des centaines de milliers d’euros sont récoltés.»
Affable et distingué dans le magasin d’antiquités qu’il tient depuis trente-cinq ans, le Tessinois Adriano Ribolzi lui emboîte le pas. «Je suis souvent blessé quand je lis des articles sur Monaco. Il y a une injustice envers nous. Tout ce qu’on fait de bien, notamment dans le domaine scientifique, on n’en parle pas. Pareil pour cette histoire de rumeur. Monaco attire et suscite des jalousies. La vérité, c’est seulement que, ici, si on est content de vous, on vous le fait sentir.» La princesse Caroline, «une femme d’une grande culture», fréquente sa galerie, Albert aussi. «Il a voulu une fête populaire. La famille princière est ancrée dans la population. Ce mariage signifie la continuité.»
«MA MEILLEURE DÉCISION»
Sur le port, le dernier pêcheur de Monaco, Dédé Rinaldi, secoue la tête. «Je l’ai dit au prince, que je connais bien: «Monseigneur, je ne vous envie pas. Je n’aimerais pas être à votre place. Ma principauté, c’est la mer et en mer, moi, je suis libre.»
Il raconte avec émotion comment, un jour, le monarque l’a salué alors que le pêcheur ne l’avait pas remarqué. «Alors, on ne dit plus bonjour?» lui a lancé le prince. Dédé Rinaldi lui a fait la bise et un brin de causette devant les gardes. Son prince est déjà venu relever les filets avec lui. Les rumeurs, il les trouve «mesquines, ce qu’il y a de plus bas. Au mariage, Monseigneur a salué ma mère de 92 ans. Quand je lui ai dit que c’était la dernière fois dans une telle occasion, il a répondu: «Mais non…»
Albert a fini par se lâcher un peu. Lors de son discours au gala du samedi, plus détendu, il a dit qu’en épousant Charlene il venait de prendre «la meilleure décision» de sa vie. Le dimanche, il a reçu ses amis en un brunch joyeux. Puis, parce qu’il est ainsi, il a offert, le lundi au Palais, un repas à chaque employé ayant participé à la fête. C’est un prince partageur, marié à son peuple. A Charlene, mystérieuse, de trouver sa place. Mais, ouf, elle a dit oui.
Davantage de photos dans L'illustré de cette semaine