Les mamans l’ont sûrement remarqué: jusqu’ici, Stéphane Grichting a été l’un des rares joueurs de cette Coupe du monde à adresser un sourire, quelques mots gentils ou un geste affectueux à l’enfant qu’il tenait par la main en entrant sur le terrain. Une attitude qui met un peu d’humanité dans ce monde de brutes déconnecté des réalités qu’est devenu le football de haut niveau. Père de deux enfants et bientôt de trois (en janvier), le Valaisan n’est pas un footballeur comme les autres. Il ne l’a jamais été et n’a jamais eu envie de l’être, malgré une carte de visite et un palmarès parmi les plus étoffés de la Nati. Certains de ses coéquipiers, pseudo-stars autoproclamées à l’arrogance et à l’ego beaucoup plus larges que la porte d’entrée des huitièmes de finale, feraient bien de s’inspirer de l’Auxerrois. A qui, à l’instar de Steve von Bergen, son vaillant compère de la défense centrale, et de Diego Benaglio, ce héros, on ne pourra pas reprocher d’avoir manqué de cœur pendant cette campagne mondiale partie pour la gloire et conclue dans la Berezina. Une de plus après le Mondial allemand et les trois pénaltys ratés en huitième de finale contre l’Ukraine et la grotesque débâcle de l’Euro 2008.
La faute aux… minarets!
A croire que l’équipe de Suisse est condamnée au ridicule sitôt son seuil de compétence dépassé. En Afrique du Sud, c’est son non-match contre les modestes Honduriens (0-0), trois jours après un revers déjà amer concédé à des Chiliens bien plus talentueux (1-0), qui a taillé en pièces les espoirs de grandeur nés de la chanceuse victoire arrachée à l’Espagne (1-0). Et accabler le pauvre arbitre saoudien coupable, pour beaucoup, d’avoir injustement expulsé Valon Behrami (pour se venger du vote des Helvètes contre les minarets, a-t-on même entendu!), serait aussi stupide que démago. La faute à qui, la faute à quoi, alors? A l’heure de l’analyse, les raisons de l’échec foisonnent. On y trouve pêle-mêle des joueurs, les attaquants en particulier, pas à la hauteur, une tactique beaucoup trop défensive – un but marqué par hasard – et un coach, Ottmar Hitzfeld, voué aux gémonies pour ses choix calamiteux par les mêmes qui l’avaient divinisé une semaine auparavant. Cocasse. En vérité, ce fut les trois à la fois.
Une fois ce diagnostic posé et unanimement admis, reste à savoir comment la Nati en est arrivée là. Sur ce plan, les avis divergent. Pour certains, cette équipe au potentiel humain restreint, limitée dans son expression technique et offensive, a de surcroît vraisemblablement souffert de son isolement et du régime militaire imposés par Hitzfeld depuis son rassemblement, le 15 mai à Macolin. Six semaines de claustration quasi totale qui ont peut-être pesé sur le moral des troupes. En aparté, certains joueurs s’en sont ouverts. D’autres ont fait preuve d’une irascibilité qu’on ne leur connaissait pas, trahissant ainsi un haut degré de frustration.
Or, plus encore que d’attaquants capables de mettre le ballon au fond ou de demis assurant leurs dernières passes, c’est justement de feu, de joie de vivre et de passion que la Nati a surtout manqué en Afrique du Sud. Cette flamme qui, au-delà des potentialités individuelles, transcende un groupe et transforme une équipe aux moyens présumés modestes en armada redoutable et crédible. C’est ce qu’ont démontré la Slovaquie, l’Australie, la Slovénie ou la Nouvelle-Zélande.
Etre bien dans sa tête pour être bien dans ses crampons. Un état mental propice à l’épanouissement que les méthodes spartiates du coach germanique, naguère gagnantes à Dortmund et à Munich, auraient laminé. Et pas moyen d’en parler avec lui. Notre demande d’interview a reçu une fin de non-recevoir aussi sèche qu’irrévocable. Encore une spécialité helvétique.
Très affecté par cette nouvelle désillusion, Michel Pont, le plus proche collaborateur de l’Allemand, ne se rallie pas à cette hypothèse. Au contraire: «Hitzfeld a constamment répété aux joueurs qu’il était prêt à discuter de tous leurs problèmes, que sa porte restait toujours ouverte. En six semaines, aucun d’entre eux ne l’a poussée», assure le Genevois, qui préfère parler d’un groupe, avec l’Espagne et le Chili, nettement plus fort que celui de 2006 et d’une équipe diminuée par l’absence de Marco Streller et les blessures de quelques cadors pour expliquer ce fiasco. D’une Nati en pleine mutation aussi: «Il y a deux ans, des jeunes, Behrami, Inler, Lichtsteiner, ont été contraints de prendre la relève de joueurs expérimentés comme Müller, Vogel, Wicky ou Cabanas au pied levé. La transition n’est pas aussi simple que les gens le pensent. Elle exige du temps», plaide l’adjoint du chef.
«Entre champions et couillons»
A 31 ans, Grichting, confesse pour sa part avoir parfois serré les dents pour supporter ce régime souvent proche de l’infantilisme. «Il a donné des résultats, c’est pour cela qu’on le respecte», glisse l’ancien Sédunois, soulignant que l’équipe l’a vécu sans dérapage notable. Bon soldat, le Valaisan précise cependant qu’il s’accordera le temps de la réflexion avec Valériane, son épouse, et Zora (6 ans) et Ilan (4 ans), ses enfants, pour décider de la suite à donner à son engagement au sein d’une équipe qui, faute d’un réservoir de talents suffisant, continuera à évoluer sur le fil du rasoir selon lui. «On sera toujours entre champions et couillons, tantôt encensés pour nos exploits, tantôt démolis pour nos échecs.
Vu de manière positive, nous n’avons jamais été très loin du succès dans ce Mondial, mais, vu par la lorgnette négative, on s’est gravement plantés contre le Honduras. Pour autant, ce dernier déboire ne lui restera pas sur l’estomac plus longtemps qu’il ne faut. «A mon âge, quand tu traverses un pays où les enfants jouent au foot avec des cailloux ou des boîtes de conserve, tu relativises les choses. Mardi, au milieu des miens, tout cela sera évacué.»