Annoncée comme l’édition de tous les dangers, cette première Coupe du monde africaine a été impeccablement organisée. Pourtant, par peur, des centaines de milliers de visiteurs l’auront boudée. Qu’en disent les premiers concernés?
Par
Christian Rappaz - Mis en ligne le 07.07.2010
Où sont les grincheux qui présentaient l’Afrique du Sud comme un far west sans foi ni loi? Où sontils, ceux qui claironnaient que l’ancien pays de l’apartheid était d’abord le terrain de jeu des malfrats et des incapables avant d’être celui du football? Qu’importe, le mal est fait, visible à l’œil nu à travers des affluences au stade parfois modestes.
Combien de billets, sur les 2,9 millions d’unités en vente pour les 64 matchs, sont-ils restés sur les bras de la FIFA? On ne le saura sans doute jamais.
Pourtant organisée de main de maître, cette première Coupe du monde africaine n’a attiré que 200 000 visiteurs étrangers au lieu des 450 000 espérés.
Le 20 juin, date du pic de fréquentation, il n’y avait que 100 000 touristes de plus qu’un an auparavant à la même date. En 2006, l’Allemagne a accueilli 3 millions de visiteurs et dénombré 8 millions de spectateurs dans les fans zones (400 000 à ce jour en Afrique du Sud).
La faute aux prix, un peu, à l’hiver, beaucoup, au matraquage médiatique sur le thème de l’insécurité, énormément.
Dommage. Car, comme souvent, les absents ont eu tort. Sur le plan du jeu, ils n’ont pas manqué grand-chose. Mais le reste valait le déplacement. A commencer par les stades. Dix bijoux construits ou rénovés pour 1,5 milliard de francs. Que deviendront-ils? Sept, voire huit d’entre eux, à l’image du mythique Soccer City, n’ont pas de locataires annoncés. On parle de franchises de rugby. A voir. Dans les journaux, sur des blogs, on rappelle qu’en Corée du Sud certaines enceintes construites pour l’édition 2002 ont été démolies, faute de rentabilité.
Les autres infrastructures ne courent pas ce risque. Pour le Mondial, l’Afrique du Sud a lancé un programme d’investissement de 3 milliards de francs. Rien n’a été oublié: aéroports, réseau routier à faire pâlir d’envie les pendulaires helvétiques, hébergement, hôpitaux, télécommunications, eau, électricité, tout est passé par la case lifting ou construction.
La majorité des 49 millions de Sud-Africains en est très fière. La Coupe du monde n’a certes de loin pas résolu tous leurs problèmes (10 millions de chômeurs, 300 000 décès par année dus au sida). Mais elle leur a au moins rendu leur dignité.
«LA COUPE DU MONDE NOUS A DONNÉ DU BOULOT»
RODGERS
DEKEYA, 28 ANS, électricien spécialisé dans la sonorisation des stades,
originaire du Zimbabwe. Réside à Mamelodi. Pose devant le mythique
Soccer City, à Johannesburg.
Rodgers Dekeya passe son temps dans
les stades de la Coupe du monde mais n’a jamais vu un match. Grand fan
de foot, il se réjouissait de combler cette lacune grâce à un billet
offert par la FIFA en reconnaissance de son travail. Las, le train qui
l’amenait au Soccer City pour assister au choc entre la Hollande et le
Danemark est tombé en panne et son rêve parti en fumée. Malgré ce
crève-cœur, Rodgers, venu du Zimbabwe voisin en 2001 en laissant au
pays sa femme et son fils de 2 ans, jette un regard bienveillant sur ce
Mondial: «Il m’a donné du travail et, grâce à cette mission, mon patron
m’a offert un nouveau contrat.» Rodgers est payé 22 francs par jour, il
loue 60 francs par mois une chambre de 9 m2 sans eau courante. Mais,
lassé des attaques xénophobes qu’il subit perpétuellement dans son
township, il songe à rentrer au Zimbabwe.
«CEUX QUI NOUS ONT MANQUÉ DE RESPECT NOUS DOIVENT DES EXCUSES»
PINKY
KEKANA, 44 ANS, ministre des Transports pour les régions nord et ouest,
membre du gouvernement fédéral. Réside à Polokwane, à 260 km au sud de
Pretoria.
«A ce jour, nous n’avons aucun rapport faisant mention
d’un crime ou d’un accident grave en relation avec la Coupe du monde ou
ses visiteurs.» Dans son bureau du 7e étage où elle nous reçoit, Pinky
Kekana affiche sa satisfaction. «En faisant l’unité autour d’un projet
commun, l’Afrique et l’Afrique du Sud en particulier ont démontré
qu’elles étaient aussi performantes que n’importe quelle autre région
du monde. A cet égard, j’estime que ceux qui nous ont manqué de respect
en nous disqualifiant par avance nous doivent des excuses.» Convaincue
que la planète regardera désormais le continent tout entier d’un autre
œil, la ministre des Transports accepte en revanche les critiques
adressées à des transports publics totalement inefficaces: «Si des
spécialistes suisses de la mobilité peuvent nous aider à résoudre ce
problème, ils sont les bienvenus.» L’appel est lancé.
«POUR RIVALISER, L’AFRIQUE DOIT PROFESSIONNALISER SON FOOTBALL»
BJÖRN
GUGGER, 30 ANS, ex-footballeur professionnel reconverti consultant pour
la télévision. Double national, Africain du Sud et Suisse, vit à
Pretoria. Pose ici dans les studios de la TV alémanique.
Cheveux
bouclés au vent, Björn Gugger fait son show quotidien sur la deuxième
chaîne alémanique. De père suisse et de mère sud-africaine, comme
Federer, l’ancien joueur de YB et Kriens est aussi à l’aise dans son
rôle de guide-reporter qu’en schwyzerdütsch. Cette Coupe du monde,
Björn dit l’avoir vécue comme un cadeau du ciel. «Le pays s’est offert
une extraordinaire vitrine publicitaire, qu’elle avait d’ailleurs les
moyens de se payer. Les retombées, j’en suis certain, seront à la
mesure de l’investissement.» Côté sportif, il ne perçoit pas
l’élimination des Bafana au premier tour comme un échec. «Je ne croyais
pas à cette équipe, je craignais qu’elle ne soit humiliée. Finalement,
son panache m’a épaté», rapporte-t-il, plus circonspect sur la
prestation des nations africaines. «Si elle veut rivaliser un jour,
l’Afrique doit professionnaliser son football de toute urgence.»
«J’AI ENFIN VU OÙ PASSAIENT MES IMPÔTS»
TABO
MOMTSHE, 36 ANS, patron du Jack Buddha Bar, à Mamelodi, le township de
Pretoria: «Jamais je n’avais vu autant de Blancs dans mon bar, et
autant de Noirs fraterniser avec eux.»
Tabo Momtshe espérait
bien rentabiliser les 20 000 francs investis pour agrandir et
rafraîchir son bar pendant le Mondial. Raté. L’élimination prématurée
des Bafana a eu raison de son optimisme. Forcément déçu, Tabo, dont
l’étincelant coupé Mercedes trône devant l’établissement situé au cœur
du township de 500 000 habitants, dont plus de la moitié sont sans
travail, se réjouit pourtant des effets positifs de l’événement.
«Jamais
je n’avais vu autant de Blancs dans mon bar et autant de Noirs
fraterniser avec eux, par exemple.» Enthousiaste, il relève aussi la
nette amélioration des infrastructures. «J’ai enfin vu où passaient mes
impôts», confiet-il, malicieux. Mais ce dont il est le plus fier, c’est
du message laissé sur le mur à signatures par des clients mexicains et
argentins de passage. «Votre pays est plus sûr que le nôtre.»
«TOUT LE MONDE EN SORTIRA GAGNANT, MÊME LES PLUS DÉMUNIS»
AUBREY
BOTHA, 45 ANS, CEO d’une société de travail temporaire. Vit à
Veereniging, où la Nati résidait. Il pose avec sa femme Adri, leur
fille Anzél, et leur AC Cobra de 500 ch, construite à la main.
Des
clopinettes. C’est ce qu’a rapporté la présence de la Nati et des
Eléphants de Côte d’Ivoire à la région industrielle de Vaal, où
séjournaient les deux délégations.
Riche entrepreneur et fermier
à ses heures, Aubrey Botha n’en espérait pas plus. «C’est à l’échelon
national et sur le long terme que nous attendons un retour sur
investissement. Et, là, c’est déjà gagné. En termes d’image, la thèse
selon laquelle notre pays serait sans foi ni loi a été balayée.
L’Afrique
du Sud a montré de quoi elle était capable, et ce succès changera la
perception erronée que le monde en avait. Tout le monde en sortira
gagnant, même les plus démunis. En nous présentant sans tabou, nous
avons attiré le regard de la planète sur nos problèmes. La pauvreté et
le sida notamment. Grâce à la Coupe du monde, je suis persuadé que nous
rallierons de nouveaux soutiens pour venir à bout de ces fléaux.»