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PRÉSIDENTIELLE
AUX URNES, CITOYENS!
Pendant que les candidats à l’Elysée battent la campagne, «L’illustré» s’est immergé dans l’électorat d’une petite ville de province, Montceau-les-Mines. A soixante-huit jours du premier tour, un mot revient en boucle: changement.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 15.02.2012

Par nature, un choix est forcément subjectif. Pourquoi Montceaules-Mines? Pourquoi pas? Le nom, mélange de romantisme et de rudesse, fleure bon la France profonde et évoque tout ce que le pays offre de contrastes et de diversité. Le reste n’est que pur hasard. Ou presque. Avec sa mairie socialiste, son taux de chômage proche de 20% (le double de la moyenne nationale), celui de sa population étrangère de seulement 7% (la moitié de la moyenne nationale) et son tissu économique en pleine mutation depuis la fermeture des mines de charbon dans les années 90, la petite ville de Saône-et-Loire (20 000 habitants), blottie au cœur de la Bourgogne, à deux heures de Genève, n’est pas forcément représentative de la nation. Sauf sur un point, résonnant en écho aux six coins du pays: la recrudescence d’une certaine précarité: 2315 euros de revenu par ménage en moyenne nationale contre 1986 euros à Montceau-les-Mines. L’occasion de rappeler qu’en France 10 millions de personnes selon le président Sarkozy, 28 millions selon Ségolène Royal, vivent avec le SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance), soit 1100 euros net par mois, alors que 2 millions d’autres se contentent du RSA, le revenu de solidarité active, et ses 418 euros net mensuels.

L’OMBRE DE DSK

Pas étonnant que la vingtaine de candidats encore en lice à ce jour, y compris les plus baroques, fassent de l’économie et du quotidien des Français leurs principaux chevaux de bataille. Et dans ce domaine, surprise, c’est Marine Le Pen qui répond le mieux aux attentes des personnes sondées. Mais faut-il réellement s’en étonner? Avec son discours populiste emballé dans son sourire Marianne et ses attaques frontales, la candidate du Front national séduit les masses besogneuses. Un réflexe qui traduit un désenchantement certain et un ras-le-bol exprimé sans la moindre équivoque. Une adhésion par défaut, voire par frustration, car le fantôme de Dominique Strauss-Kahn (DSK) plane sur cette élection. Sur les dix personnes interrogées, six affirment en effet qu’elles auraient jeté leur dévolu sur l’ancien patron du FMI.

«Il faudra peut-être une guerre pour que ça change»

Roland Praile ne le cache pas. Après cinq ans d’usine et trentetrois ans à bourlinguer comme chef d’équipe aux cheminots, il imaginait couler une retraite plus tranquille, épargné par les soucis financiers au moins. Hélas, la crise a bouleversé ses plans. «Il y a dix ans, on vivait encore dignement. Mais notre situation s’est constamment dégradée. A tel point qu’aujourd’hui, malgré la petite retraite de Monique (580 euros), nous sommes contraints de compter au centime près et de nous passer de plus en plus de choses.» En pleine santé, cet ancien communiste qui a rejoint les rangs socialistes faute de leader, refuse pourtant de se plaindre. «Nous sommes propriétaires de notre maison et nous cultivons nos légumes. Un privilège si l’on songe aux millions de familles vivant dans la précarité.» Pour Roland, la crise économique n’est pas la seule responsable de ce déclin. Le déséquilibre croissant dans la redistribution des richesses ne fait qu’accentuer le clivage entre les couches sociales. «Bientôt, il y en aura plus que deux: les milliardaires et ceux qui feront les poubelles pour se nourrir», devise-t-il en accusant Nicolas Sarkozy de soutenir ce cycle infernal. «Plus qu’un nouveau président, il faudra peut-être une guerre pour que ça change...»

«Mieux vaudrait sortir les fusils!»

Il a beau vivre dans l’Hexagone depuis près de quarante ans et brandir son passeport français, Enzo D’Ambrosio a ses origines calabraises à fleur de peau. Licencié en cinq minutes pour raisons économiques à son retour de vacances, en 2002, après vingt-cinq ans de service, cet ancien cadre commercial monte vite les tours quand on lui parle de l’élection présidentielle. «Il faut dégager Sarkozy. Il nous massacre financièrement. On bosse seize heures par jour, sept jours sur sept pour des clopinettes. En quinze ans, notre vie est devenue un enfer», affirme Enzo, péremptoire et certain qu’élire François Hollande ne résoudrait rien. «Il faut tous les sanctionner en votant Marine. C’est notre dernière chance de faire bouger les choses avant de sortir les fusils et de faire la révolution.» Plus mesurée, Yannic, sa compagne, n’en pense pas moins. Pour elle, les sommes colossales englouties dans une politique sociale beaucoup trop dispendieuse et la paupérisation des classes moyennes représentent autant de scandales avec lesquels il faut en finir. «On ne compte plus les clients qui paient avec des poignées de pièces de 1, 2 et 5 centimes. Submergés par les crédits, ils sont raides le 15 du mois. La misère est réelle», assure le couple, bien décidé à s’établir en Italie à l’heure de la retraite. «La France est devenue invivable.»

«Une crise sociale majeure nous pend au nez»

Le thermomètre affiche 13 °C au mur de la cuisine. En quittant sa petite maison quelques heures auparavant, Philippe ne pensait pas revenir avec des visiteurs. «Comme je suis souvent seul, je coupe le chauffage. Une économie parmi d’autres qui me permet de partir tous les ans en vacances avec les enfants», confesse-t-il. Prof depuis trente ans, Philippe s’estime pourtant plutôt bien loti et dit ne pas craindre pour son emploi à dix ans de la retraite. «Les jeunes ne peuvent malheureusement pas en dire autant. Leurs conditions de travail ne cessent de se dégrader et le nombre de postes de diminuer. La pression est maximale et on annonce encore des réformes pour 2013.» De gauche par conviction, comme beaucoup d’enseignants, précise-t-il, Philippe est convaincu que François Hollande rétablira une certaine justice sociale. «C’est l’une de ses priorités pour éviter la crise majeure qui nous pend au nez. Aujourd’hui, on sacrifie et on privilégie toujours les mêmes. L’écart entre les plus riches et les plus pauvres a explosé. Plus d’un million et demi de personnes se logent dans des caves, des greniers ou des caravanes. Ajouté à la politique va-t-en guerre du gouvernement, ce n’est plus tolérable.»

«On vit au jour le jour, avec le système D»

«Vous êtes Suisse? Vous avez de la chance. En plus des banques et du chocolat, vous n’êtes pas dans l’Union européenne. Pour nous, ç’a été le début de la misère. Tout a augmenté depuis, sauf les salaires.» Père de cinq enfants, dont deux sont encore à la maison, Didier Michaud galère depuis plus d’une décennie, entre chômage et missions de courte durée. Pas de vacances, peu ou pas de loisirs. Le quinquagénaire ne recule pourtant devant aucun sacrifice. «Si on m’appelle, je démarre au quart de tour. Je n’ai jamais refusé un boulot. Où que ce soit en France, en Belgique ou en Allemagne.» Du job parfois lucratif. Entre 3000 et 6000 euros brut. Frais compris. Pour limiter ses dépenses, Didier se déplace avec sa caravane. Deux mois, trois, quatre au plus. Puis retour à la case chômage, avec son lot d’angoisse: «Je n’ai pas 1 euro devant moi. On vit au jour le jour, avec le système D. Alors, si je vote, ce sera Le Pen. Elle a de bonnes idées, qui peuvent peut-être sortir mes gamins du pétrin.» Lui ne croit plus aux promesses de la classe politique. «Des voleurs et des menteurs, qui multiplient les impôts.» Cause de tous les maux, Nicolas Sarkozy, qu’il s’agit de chasser au plus vite. «Cinq ans de plus et on sera tous à la rue.»

«Il faut arrêter de noircir le tableau»

En ramenant la TVA de 19,6% à 5,5% dans l’hôtellerie et la restauration, le gouvernement Sarkozy s’est fait des amis dans la profession. «Rien à voir», réfute Jérôme Brochot, une étoile au Michelin et trois toques au Gault&Millau, qui exploite depuis douze ans l’hôtel Le France avec Maria, son épouse. «Ce qu’on gagne d’un côté, on nous le reprend de l’autre. Toutes les aides ont été supprimées», insiste le grand chef, prêt, malgré tout, à renouveler sa confiance au président actuel. «Il fait de son mieux pour le pays et a prouvé son esprit d’ouverture en s’entourant de personnalités d’autres partis. François Hollande, lui, promet beaucoup de choses, lance des slogans clinquants mais il abusera de notre système social s’il arrive au pouvoir.» N’en déplaise aux détracteurs de Sarkozy, la France reste un pays dynamique offrant une excellente qualité de vie, selon Jérôme Brochot. «Il faut arrêter de noircir le tableau. Notre modèle n’est pas si désuet. Que ceux qui envient le modèle asiatique aillent voir si celui-ci est meilleur pour le peuple», lance-t-il en accordant néanmoins certaines vertus aux idées d’Arnaud Montebourg, le président socialiste du département. «Son projet de gouvernement de coalition nationale est séduisant.»

«La France a besoin d’un électrochoc»

Joviale, optimiste, Marie-Christine est l’antithèse du Français râleur qu’on se plaît parfois à caricaturer de ce côté-ci du Jura. Même si elle évoque une situation financière toujours plus fragile, l’argent n’est pas son premier souci. Avec 2150 francs par mois, y compris les 100 francs de pension que lui verse son ex-mari pour leur fils, desquels elle déduit 500 francs pour le loyer, elle aurait pourtant de quoi se plaindre. «On compte, on jongle, on se prive mais on s’en sort», sourit-elle. Heureuse auprès des ados autistes et schizophrènes dont elle a la charge, Marie-Christine fustige le système néolibéral imposé par la droite qui réduit les gens au rang de simples ressources humaines. «Mes vingt-trois ans d’expérience professionnelle, on s’assied dessus. Ce qu’on veut, ce sont des jeunes, avec ou sans diplôme, qui coûtent le moins possible.» Peu ou plus de reconnaissance, toujours moins de libertés, une image de la France ternie par une politique extérieure agressive, Marie-Christine dit avoir honte d’un pays qui a pourtant tout pour lui. Conséquence, au premier tour, elle accordera sa voix au Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon, le seul, dit-elle, à tenir un vrai discours de rupture, et à Marine Le Pen au second si elle y est. «Pas par conviction, loin s’en faut même, mais pour provoquer l’électrochoc dont la France a besoin pour retrouver ses valeurs.»

«Marine fera ce que Sarko avait promis»

Son rêve serait de quitter le foyer des jeunes travailleurs où il occupe, depuis deux ans, un studio d’une quinzaine de mètres carrés loué 114 euros par mois et de se mettre en ménage avec Justine, sa copine. Ce n’est pas gagné. Justine est en recherche d’emploi et lui perdra son job d’aide couvreur-zingueur cette semaine. Son projet de passer son permis de conduire est encore remis à plus tard. Pas grave. Michael est un battant. «Pour bosser, je suis prêt à faire n’importe quoi. Même les poubelles. Malheureusement, ce n’est pas une garantie de trouver du boulot», devise-t-il en esquissant le projet de déménager à Chalon-sur-Saône où, comme il dit, il y a plus d’usines, plus de possibilités d’emploi avec la proximité de Beaune et de Dijon. S’il comprend ceux qui craquent, pas question pour lui de tomber dans la délinquance. Du boulot, il finira par en trouver. Surtout si, comme il l’espère, Marine Le Pen est élue. «Elle fera tout ce que Sarko avait promis. Plutôt que remettre de l’ordre, ce dernier a préféré jeter le fric par les fenêtres et engraisser ses copains. Ça dégoûte. Marine peut changer les choses. Et je ne suis pas raciste. Ou plutôt si, je suis raciste contre tous les fouteurs de merde. Français ou pas.»



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Tags: Montceau-les-Mines, présidentielle, urnes, vote, premier tour, Sarkozy, impopularité, France Aller en haut de page Haut de page

 

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