Perché sur un arbre d’où personne n’arrive à le déloger, un simple d’esprit sorti de l’asile de fous s’égosille jusqu’à la tombée de la nuit: «Voglio una donna! Voglio una donna!» – «Je veux une femme! Je veux une femme!» C’était en 1973, l’une des scènes burlesques, pathétiques, crépusculaires de ce chef-d’œuvre qu’est Amarcord, dans lequel Fellini égrène les souvenirs de ses jeunes années. Souvenirs réels ou fantasmés d’un cinéaste qui aimait à se présenter comme un menteur épris de sincérité.
Fellini est mort il y a dix-huit ans, mais ses donne, l’innombrable cohorte des donne qu’il a convoquées, mises en scène, sublimées ou caricaturées jusqu’au grotesque, continuent de hanter notre imaginaire comme une référence, une allégorie. Parlez d’une femme aux formes felliniennes, et aussitôt vous voyez un fessier aux dimensions coliséennes et une paire de seins niagaresques.
Giulietta Masina: «La femme de ma vie et l’inspiratrice de mes films»
Federico Fellini
«C’est vrai, dit Sam Stourdzé, directeur du musée de l’Elysée, à Lausanne, qui va consacrer une vaste exposition au génial réalisateur italien, mais si la femme est au cœur des films de Fellini, les figures qu’il donne d’elles sont très diverses. Il y a la figure maternelle, la figure maritale, la figure légère et gironde. Toute la complexité de la société italienne naviguant entre mère, épouse et putain.»
CINQUANTE ANS DE MARIAGE
La première à citer, bien sûr, c’est l’actrice Giulietta Masina. Un cas plus qu’à part: elle a non seulement tenu un rôle dans une demidouzaine de films de Fellini, parmi lesquels celui de l’inoubliable Gelsomina dans La Strada, en 1954, mais elle a été l’épouse du réalisateur pendant cinquante ans, de 1943 à sa mort en 1993, ne lui survivant que quelques mois.
Petite et frêle, Giulietta est aux antipodes des bimbos et des matrones qui peuplent les fantasmes du Maestro, mais Fellini ne cessera de lui rendre hommage, affirmant qu’elle a été «la femme de son destin» et même «l’inspiratrice de ses films». «J’en suis arrivé à penser que notre rapport préexistait même au jour où nous nous sommes rencontrés. Avec sa mimique clownesque, Giulietta incarne avec moi la nostalgie de l’innocence.» Aux Etats-Unis, ironise-t-il, «les gens la voyaient comme quelqu’un qui se situerait entre sainte Rita et Mickey Mouse…»
«Je n’avais jamais rien vu de pareil. Anita Ekberg était d’une beauté monstrueuse»
Federico Fellini
Rien à voir avec cette autre icône de l’œuvre fellinienne qu’est la blonde et sculpturale Anita Ekberg. Le bain que cette Suédoise d’alors 29 ans prend avec Marcello Mastroianni dans la fontaine de Trevi, en 1960 dans La Dolce Vita, plongera le monde dans un état proche de la catalepsie. «Je n’avais jamais rien vu de pareil, dit Fellini en évoquant leur première rencontre. Elle était d’une beauté monstrueuse. Mastroianni m’a dit qu’elle lui évoquait un soldat de la Wehrmacht, mais en réalité il ne voulait pas admettre qu’il n’avait jamais vu, lui non plus, une beauté aussi prodigieuse, aussi invraisemblable.»
Avec Anita Ekberg, Fellini renvoie le spectateur à l’incarnation de ce qui est pour lui la Séductrice, la Femme fatale. Belle à en mourir, quasi divine, donc inaccessible.
Encore trois pas sur la route des fantasmes et surgit, aux limites de la vulgarité, de la démesure et de la comédie pure, l’image délirante de la femme au postérieur et aux seins hypertrophiés. Ce sont les prostituées du bordel de Roma et de La cité des femmes; la Saraghina de Huit et demi qui émoustille les gosses dans un bunker, la vendeuse de tabac d’Amarcord sous la formidable poitrine de laquelle un ado trop curieux manque étouffer…
DES SEINS SOMPTUEUX
En choisissant ces comédiennes, le maître retrouvait à coup sûr les émotions du garnement voyeur qu’il était, reluquant avec concupiscence les dames plantureuses du Rimini de sa jeunesse. On sait – il l’a lui-même répété – que l’inspiration autobiographique est à la base de toute son œuvre, à commencer par les émois de son enfance. Il dira même avoir été entrepris sexuellement par une domestique pédophile quand il avait 6 ou 7 ans. Au lycée, il est tombé amoureux de la «dame de onze heures» dont la «robe de chambre s’ouvrait sur sa poitrine», et se souvient du Grand Hôtel de Rimini comme d’un lieu sorti des Mille et une nuits: «Pour nous, petits garçons en béret et pantalon de golf, c’était un palais enchanté. On apercevait des femmes aux seins somptueux et au dos demi-nu qui dansaient avec des hommes en smoking blanc.» Quant au Café du Commerce, il y voyait passer «la Gradisca, qui avait des bouclettes blondes collées sur sa tête comme des tortellinis, et même en plein hiver on entrevoyait ses nichons légendaires respirer, gonflés, repus, sous des chemisettes quasiment transparentes».
Bien plus tard, devenu réalisateur, il devait retrouver ses émotions d’adolescent en rencontrant Sophia Loren: «Elle était maigre, très maigre, mais avait une poitrine somptueuse. Elle portait un corsage à fermeture Eclair. Alors que je me tournais un peu, sa mère tirait sur la fermeture Eclair et faisait jaillir ses seins.»
Entre inventions et tentations, voyant défiler à Cinecittà les représentantes les plus affriolantes de sa fantasmagorie érotique, Fellini ne se bornera pas à mettre en scène ses appétits de chair féminine. «On sait qu’il a eu des maîtresses, dit Sam Stourdzé, certaines même pendant de longues années. Giulietta Masina a dû en voir de toutes les couleurs. Mais quoi qu’il en soit, c’est à elle qu’on revient toujours. Avec Giulietta, Fellini était heureux. Leur couple a eu une importance capitale pour lui. Ils n’ont pas eu de descendance, mais c’est à leur histoire d’amour qu’on doit la naissance de tant de grandes choses.»
Fellini, la grande parade, Musée de l’Elysée, à Lausanne. Du 8 juin au 28 août. Plus de 300 œuvres, documents et extraits de films illustrant le parcours et la vie du génial cinéaste italien.
Cinémathèque de Lausanne, rétrospective complète des films de Fellini. Du 6 juin au 5 juillet.