«L’art est une affaire sérieuse», prévient Bernard Fibicher, directeur du Musée cantonal, dans l’introduction du bel ouvrage reprenant toutes les oeuvres accrochées à Lausanne. Parce que les beaux-arts en particulier ne donnent guère l’occasion de se fendre la pipe. Sauf peut-être quand Marcel Duchamp la met en bouche de la Joconde sous le célèbre titre allographe LHOOQ (1919)... Contrairement à la littérature, qui cultive depuis longtemps des formes d’humour éprouvées comme la satire et le pastiche; ou le théâtre qui, depuis l’Antiquité, se livre volontiers à la farce, ou encore au cinéma qui, dès les premiers tours de manivelle, inscrit le burlesque et la comédie parmi les chefs-d’oeuvre du genre, la peinture et la sculpture carburent rarement à l’humour comme moteur de création.
Peut-être parce que très longtemps au service quasi exclusif de l’Eglise, des rois, des empereurs ou simplement des riches bourgeois, les peintres et les sculpteurs n’ont pas souvent pris le risque de se moquer de leurs commanditaires... Ou alors de manière discrète, souvent codée donc inintelligible aux non-initiés.
LE SENS DE L’HUMOUR
Il aura fallu presque deux ans à Fibicher et à ses deux cocurateurs, Marco Constantini et Federica Martini, pour réunir et installer leurs propositions de réflexion: dix salles d’exposition, huitante-cinq artistes, du XVIIe siècle aux graffitis d’actualité que le Bulgare Dan Perte jovschi complétait encore quelques heures avant le vernissage…
Selon une muséographie qui rappelle l’excellent Comme des bêtes dans le même lieu il y a deux ans, les oeuvres sont exposées non pas du tout de manière chronologique ou didactique, mais pour se répondre, se provoquer, se stimuler… Ainsi, à la Petite machine de Tinguely, hommage à Henri Bergson et à son célèbre essai sur le rire, répond une punition géante que s’est infligée John Baldessari en copiant mille fois: «Je ne ferai plus jamais de l’art ennuyeux»! Dans «La grande galerie du rire», les vingt-cinq sculptures autoportraits rieurs de Yue Min Jun sont simplement irrésistibles. Comme l’hilarant pastiche de Valentin Carron qui transforme une sculpture de Giacometti en joueur de golf! Dans la même troisième salle («De caricatures en pastiches») apparaissent les caricatures de Daumier qui, aux côtés des juges et des bourgeois, n’a pas manqué d’épingler les critiques et les marchands d’art. De manière plus triviale, Peter Saul ridiculise la Joconde en lui faisant vomir des macaronis. Beaucoup plus drôle: Sylvie Fleury qui revisite de fourrure rouge un presque Mondrian.
PLEURER DE RIRE
Acide, amer, caustique, l’art rit souvent jaune, a l’humour noir. Un des clous de l’accrochage, soit la vidéo de Bruce Nauman qui montre un clown torturé, est peut-être trop éprouvante pour être regardée jusqu’au bout. Le Bulgare Nedko Solakov a lui aussi le rire résolument triste dans sa grande installation un peu confuse à propos des idéologies. Même remarque pour le travail de Yoshua Okon qui a mis le rire en boîte de conserve. Sens de l’humour et goût du rire. Mort de rire ou, comme notaient Taroop & Glabel dans leur Texte pour mégaphone, «la fête est finie: les confettis sont passés au destructeur de documents»! Notez encore qu’un audioguide gratuit prend les enfants (de 8 à 12 ans) par les sentiments pour les accompagner à travers ce à boire et à manger.
Incongru, quand l’art fait rire. Lausanne, Musée cantonal des beaux-arts. Jusqu’au 15 janvier 2012. www.mcba.ch