MYRET ZAKI: «LA SUISSE EST CONDAMNÉE À S’APPAUVRIR»
Affaiblie par la fin du secret bancaire et les scandales à répétition, la place financière suisse s’enfonce dans la crise. Licenciements, chômage, récession: tout le pays sera touché.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 24.07.2012

La tempête ne se calme pas: un employé d’UBS France accusé d’avoir établi une double comptabilité dans une affaire d’évasion fiscale, des banques qui dénoncent leurs propres collaborateurs à la justice américaine, de nouveaux CD bancaires dérobés et vendus à certains pays européens, des gestionnaires de fortune basés à Genève qui seraient compromis dans le scandale du Libor qui secoue la place financière britannique… Journaliste et rédactrice en chef adjointe du magazine «Bilan», auteure de plusieurs livres sur le système financier helvétique, Myret Zaki analyse les dernières affaires qui frappent les banques suisses.

Assiste-t-on à la fin de la place financière suisse?

Il y a deux choses distinctes: d’un côté, les grandes banques suisses; de l’autre, la place financière suisse. Les grandes banques suisses ont un destin bien à elles, qui est celui de l’internationalisation: elles vont continuer de se développer partout, à New York, Singapour, Shanghai, dans toutes les places financières… Mais la place financière suisse, qu’est-ce que c’est? C’est l’ensemble des comptes en banque domiciliés en Suisse. C’est le nombre d’emplois créés dans les banques en Suisse. C’est l’institution qui dépend vraiment du territoire suisse et dont les clients viennent ici, physiquement. Là, on va connaître une descente aux enfers.

Pourquoi?

Parce que cette place financière bénéficiait de la stabilité juridique suisse et, surtout, du secret bancaire, qui ne protège plus l’évasion fiscale depuis 2009, quand les Etats-Unis ont obligé la Suisse à leur livrer les noms de 4500 clients américains, et que la Suisse a accepté l’échange d’informations fiscales fondé sur le standard OCDE. Elle a perdu une grande part de sa compétitivité et va subir des pertes d’emplois très importantes: on a parlé de 20 000 places de travail, mais ce sera sans doute davantage.

Les clients étrangers partent déjà?

On assiste, dans toutes les banques, à un démantèlement complet de la gestion de fortune offshore européenne, c’est-à-dire des avoirs non déclarés au fisc déposés par des clients étrangers venus d’Europe, mais une grande prudence se développe aussi envers des marchés comme la Russie ou le Brésil. Des clients quittent la place financière suisse et les gérants de fortune se retrouvent littéralement sans portefeuille. Ils n’ont plus de clients. Ils n’ont plus d’emploi.

La place financière suisse ne peut-elle pas, en quelque sorte, suivre ses clients à l’étranger?

Les grandes banques oui, mais pas les plus petits acteurs de la place. Les comptes des gros clients étrangers, on les a transférés depuis longtemps ailleurs, principalement dans les paradis fiscaux de droit anglo-saxon ou à Singapour, où ils sont protégés par le secret bancaire singapourien. Quant aux comptes moyens, d’à peu près un million d’euros, ils sont en train d’être fermés: les banquiers suisses n’en veulent plus parce qu’ils leur font courir trop de risques pour une rentabilité insuffisante.

Ce déclin est donc inéluctable?

Oui, d’autant que le Conseil fédéral va proposer, en septembre, de rendre obligatoire l’autodéclaration fiscale des clients étrangers: les clients étrangers devront déclarer leurs avoirs en Suisse au fisc de leur pays ou accepter que la Suisse livre à leur pays toutes les informations sur leurs avoirs dans nos banques. On est quasiment dans un système d’échange automatique d’informations. Les étrangers fortunés n’auront plus aucun intérêt à mettre de l’argent chez nous.

Le paradis fiscal qu’était la Suisse va-t-il devenir un enfer fiscal?

Oui, les Américains ont aboli notre secret bancaire et sérieusement affaibli notre place financière. C’est d’autant plus paradoxal que le nombre de contribuables américains concernés était infime: moins de 2% d’Américains cachaient leurs avoirs chez nous, alors que 98% d’entre eux les cachent dans des places financières anglo-saxonnes! Et, après les Etats-Unis, les pays européens se sont engouffrés dans la brèche. Eux, ils avaient beaucoup plus d’argent à récupérer, puisqu’on estime qu’il y avait environ 1000 milliards d’euros d’avoirs non déclarés qui venaient essentiellement d’Allemagne, de France, d’Italie et d’Espagne.

La Suisse va-t-elle cesser d’être un îlot de prospérité?

Il ne faut pas se leurrer: la Suisse va s’appauvrir. Du point de vue du parti socialiste, on aime bien dire: «La Suisse peut s’en sortir très bien, elle peut développer d’autres secteurs économiques…» C’est peut-être vrai, mais je leur laisse le soin de trouver des sources de revenus qui parviennent à compenser ces pertes. En attendant, la Suisse avait un secteur bancaire qui représentait à lui seul 12% du PIB, dont la moitié provenait de la gestion de fortune offshore. Le banquier privé Ivan Pictet avait prévenu: ce secteur allait fondre de moitié, de 12 à 6%. En trois ans, il a déjà perdu 3%. C’est très rapide, c’est énorme.

 

«Nous sommes devenus des enfants de chœur!»

 

Quels sont les secteurs les plus touchés?

C’est toute l’activité économique. Tout le monde profitait des revenus générés par les banques: les restaurateurs, les hôteliers, les chauffeurs de taxi, les boutiques de la rue du Rhône, les vendeurs de voitures, les informaticiens… Tout le secteur immobilier aussi, qui était soutenu, dans l’arc lémanique, par la vigueur du secteur financier.

Combien d’emplois vont disparaître?

Alors qu’UBS et Credit Suisse prévoient des milliers de suppressions de postes, dont plusieurs centaines en Suisse, la seule place financière genevoise connaît tous les mois des vagues de licenciements. Cette année, l’Union Bancaire Privée, HSBC Private Bank, Julius Bär et BNP Paribas ont licencié chacune plusieurs dizaines de collaborateurs. Le forfait fiscal, lui aussi menacé, représente 23 000 emplois et 670 millions de recettes fiscales au niveau national.

La Suisse va reculer économiquement, mais elle aura la satisfaction d’avoir progressé moralement?

Si l’on est conseiller fédéral et que l’on raisonne comme cela, il faut faire carrière dans l’Eglise, mais il ne faut pas diriger un pays. Il n’est pas très intelligent de s’appauvrir. Les autres pays pratiquent la realpolitik et nous, nous sommes devenus des enfants de chœur! Je ne défends pas l’évasion fiscale, mais je dénonce la discrimination criante envers la Suisse: les principaux adversaires de la Suisse, à savoir les Etats-Unis, sont la première place d’évasion et de blanchiment d’argent sale.

Ne pensez-vous pas que les Suisses sont scandalisés de voir que les banques dénoncent leurs propres employés à la justice américaine?

Oui, mais il faut comprendre que les dirigeants des banques sont eux-mêmes terrorisés par la justice américaine. On est un petit pays, sans alliés, et on est attaqués par la plus grande puissance du monde qui connaît, selon moi – je l’ai dit et je le répète –, une dérive totalitaire qui s’exprime dans ses lois extraterritoriales et dans ses procédures arbitraires. Les Etats-Unis sont en guerre contre l’Europe. Leur solvabilité dépend de la poursuite et de l’aggravation de la crise de l’euro. Leur guerre contre la Suisse vise à récupérer ses parts du marché offshore, et les employés des banques suisses sont victimes de cette guerre.

Certains banquiers suisses semblent s’obstiner à vouloir capter l’argent de l’évasion fiscale: un gérant d’UBS en France est accusé ainsi d’avoir créé une double comptabilité pour camoufler les choses…

Si les faits s’avèrent, il se pourrait qu’UBS ait effectivement été responsable de 3% des montants évadés de France chaque année. Mais je n’ai toujours pas eu de réponse à cette question: qu’en est-il des banques françaises, qui font évader les 97% restants? Ont-elles été inquiétées par la justice française? J’attends de voir. On semble assister à un bis repetita de l’affaire UBS aux Etats-Unis, où seule cette dernière a payé, alors que Bank of America faisait évader depuis quinze ans des avoirs américains vers les îles Caïmans sans jamais avoir été inquiétée…

La Suisse était aussi, à l’interne, minée par la mauvaise conscience.

Je me rappelle que Mme Widmer-Schlumpf, quand elle était encore au Département de justice et police, avait écrit des chroniques où elle excusait presque nos voisins de voler des listes dans les banques. Ensuite, elle n’a demandé aucune contrepartie pour lâcher le secret bancaire, et elle n’a aucune fibre commerciale face à des adversaires farouchement commerciaux. Que voulez-vous? Elle n’était tout simplement pas la bonne personne pour occuper ce poste, en ces circonstances.

La Suisse a-t-elle encore un avenir malgré la fin de sa place financière?

Les Suisses vont devoir s’habituer à vivre un peu moins bien. La Suisse va se normaliser. A mon avis, elle deviendra un peu comme l’Autriche, ni vraiment une puissance financière, ni un pays du sud de l’Europe. Un pays qui tourne, qui a une économie assez prospère, mais qui n’a pas vraiment de paramètres spectaculaires.

Faut-il se résigner?

J’imagine, par exemple, que la rue du Rhône ne va pas ressembler à ce qu’elle est aujourd’hui. Les années 80, on s’en souvient encore. On se dit: «Ah, quand le roi Fahd venait…» Dans vingt ans, on se dira aussi: «Ah, quand il y avait des boutiques de luxe, des grands bijoutiers, des horlogers…» Le niveau de vie va baisser, on sent déjà pointer un discours de décroissance, une sorte d’aversion pour la richesse. On nous dit qu’il faut vivre plus simplement, de manière écologique. Eh bien, on va être servis.