ENQUÊTE RÉALISÉE PAR ARNAUD BÉDAT ET BLAISE KORMANN
Elle refuse d’apparaître au grand jour, qu’on jette son nom et sa photo en pâture à l’opinion, craignant la meute des photographes et caméramans qui pourraient faire le siège de son immeuble quelque part en Suisse romande. Ses amis, son entourage comme ses collègues de travail ne sont pas au courant de son lien de parenté avec la présumée victime de Dominique Strauss-Kahn à New York. Et, pour sa tranquillité, elle ne tient pas à ce que cela se sache. Mais pour L’illustré, son anonymat préservé, Ramata (ndlr: pseudonyme, nom connu de la rédaction) a accepté de livrer son témoignage, «pour aider Nafissatou», écœurée de tout ce qu’elle a pu lire ou entendre jusqu’ici dans les médias. «Je n’y reconnais souvent pas la femme que je connais, dit-elle. Je suis sûre qu’elle ne ment pas, je suis convaincue que ce qu’elle dit lui est bien arrivé et qu’elle ne savait pas qui était DSK – moi-même je ne le savais pas! Non, je ne crois pas une seconde au complot, ça n’a pas de sens. Nafissatou n’est vraiment pas une fille manipulable et c’est une femme honnête.»
«COMME MA SŒUR»
«Je la considère comme ma grande sœur», ajoute-t-elle d’entrée en baissant douloureusement les yeux. Ramata est âgée de 30 ans et est d’origine guinéenne. «Avec Nafissatou, nous avons quasiment le même âge, elle a deux ans de plus que moi. Je parlais encore sur Skype avec elle trois ou quatre jours avant les événements. On avait convenu de se rappeler le week-end de ce fameux 14 mai (ndlr: jour des faits présumés et de l’arrestation de DSK) mais, quand j’ai essayé de le faire, je n’arrivais plus à la joindre, ni par l’internet ni sur son portable. Toute la famille était inquiète. Depuis, ses lignes ont été coupées. Nafissatou avait le projet de venir prochainement en vacances ici en Suisse avec sa fille, je devais l’accueillir chez moi.»
«Ça n’a pas de sens. Nafissatou n’est vraiment pas une fille manipulable et c’est une femme honnête»
«Depuis cette histoire, je n’ai plus de contact avec elle. Sa page Facebook n’existe plus, ni même celle de sa fille. C’est elle qui gérait sa page, qui lisait les messages à sa mère et répondait à sa place. J’espère que tout va bien pour toutes les deux aujourd’hui.» Et Ramata d’évoquer ses souvenirs de cette cousine germaine devenue bien malgré elle la vedette invisible d’un feuilleton planétaire: «C’est une fille calme, réservée, timide, qui ne se confie pas beaucoup, vous savez. On a vécu ensemble à Ziguinchor, en Casamance, où elle est restée plus d’un an. Elle est arrivée seule en 1997 à l’âge de 18 ans après son mariage à l’âge de 14 ou 15 ans et la mort de son mari et de son second enfant. Sa fille était restée dans la famille du père, à Conakry, c’est la tradition en Guinée. Nafissatou était la seconde femme de son mari. Peu après lui, c’est sa première femme qui est morte. C’est pour ça que la rumeur a circulé dans l’entourage que c’était le sida, mais Nafissatou ne m’a jamais confié être malade. Nous dormions ensemble dans la même chambre, avec une autre de mes sœurs. Nafissatou aidait ma mère à faire la cuisine et à faire le ménage. Nous sortions parfois rendre visite à des cousins ou des cousines. Déjà, elle adorait faire les tresses et en faisait à toute la famille. Après un an passé au Sénégal, elle est repartie vivre en Guinée en 1998. Mais nous sommes toujours restées en contact, à intervalles irréguliers, mais plus réguliers depuis qu’elle est arrivée aux Etats-Unis en 2000 et qu’on peut se parler gratuitement par l’internet. Nafissatou a eu sa green card aux Etats-Unis il y a environ trois ans. Elle était heureuse, car elle pouvait désormais envisager de voyager. Sa fille Aminatou, dans la foulée, a pu la rejoindre à New York, je dirai il y a environ deux ans et demi.» «J’ai été étonnée quand j’ai appris par la TV qu’elle travaillait au Sofitel de New York, poursuit-elle. Elle me disait qu’elle travaillait notamment chez un coiffeur où elle faisait des tresses africaines. Mais il faut savoir que, dans la culture peule, faire le ménage dans un hôtel est un travail déshonorant. Donc, on ne le dit pas, on n’en parle pas.» Ramata révèle en outre que Nafissatou a été excisée à l’âge de 7 ou 8 ans en Guinée: «Elle me l’avait dit, nous en avions parlé.» Ramata affiche haut et fort ses convictions: «Moi, je suis contre l’excision! Je suis moi-même excisée et ma fille qui vit avec moi ici en Suisse ne l’est pas. Quand je suis retournée en vacances, il y a trois ans, ma mère a insisté pour que je la fasse exciser. Je m’y suis opposée formellement. C’est la honte pour ma famille, mais j’assume.»
«ON SE PARLAIT SUR SKYPE»
Ramata confirme que Nafissatou n’a jamais été à l’école, qu’elle est illettrée, ne sachant ni lire ni écrire. «Nous parlions ensemble en langue peule, mais je l’entendais parfois sortir un ou deux mots d’anglais dans la conversation. Je pense qu’elle devait quand même le parler un peu, se souvient-elle. Sur Skype, je lui ai même présenté mon mari. On parlait de tout et de rien, de la famille, de nos souvenirs en commun, elle me parlait beaucoup de sa fille, dont elle était fière qu’elle se soit bien intégrée et que sa scolarité se passe bien. Mais on ne parlait jamais de politique. On n’a même pas parlé d’Obama, qui est pourtant d’origine africaine, quand il a été élu président des Etats-Unis, c’est vous dire à quel point ça ne l’intéressait pas! C’est drôle, elle est fan de Top Models, comme moi. Comme ils ont de l’avance dans la diffusion aux Etats-Unis, je lui demandais de me raconter la suite. La dernière fois, quelques jours avant l’affaire, on a encore parlé du voyage en Suisse qu’elle avait prévu de faire.»
De son mystérieux second mari, qui serait Gambien, Nafissatou n’en parlait pas à sa cousine émigrée en Suisse, qui en avait entendu parler. «Comme elle est mon aînée, j’évitais les questions. Une seule fois, je lui ai demandé s’il était là, elle m’a répondu: «Non, il est sorti.» Elle ne m’a rien dit de plus.»
Ce que Ramata pense dans le fond de toute cette affaire? «Je suis étonnée que Nafissatou ait porté plainte, on a dû la pousser à le faire. Moi, je n’aurais rien dit, par honte. Un viol, c’est trop honteux dans la culture peule. La malchance, c’est que c’est tombé sur elle. Elle n’aura plus jamais une vie normale, désormais. DSK ? Il a tout. Il a une belle femme, des enfants, de jolies maisons, de belles voitures, pourquoi il va se faire pareillement du mal? Pour moi, dans le fond, c’est un enfant malheureux. L’argent ne fait pas le bonheur, comme on dit. Avec ses détectives, il peut aller chercher, il ne trouvera rien contre ma cousine.» Mais Ramata craint le pire et l’acharnement. «Le problème dans nos sociétés, c’est que le pauvre a toujours tort», conclut-elle mélancoliquement.
Davantage de photos dans «L'illustré», actuellement en kiosque.