«VOUS PENSIEZ QUE J’ÉTAIS LÀ POUR FAIRE JOLI?!»
Deux jours après le décès de Nicolas Hayek, c’est sa fille Nayla qui était nommée présidente du conseil d’administration de Swatch Group. Une surprise pour le public qui, jusque-là, n’avait pas entendu parler d’elle.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 28.07.2010
Une sorte de conglomérat de blocs de béton gris empilés les uns sur les autres, des stores qui devaient être modernes dans les années 80, une réception simple, limite soviétique dans son dénuement: l’immeuble ne paie pas de mine. Seuls des drapeaux flottant devant l’entrée indiquent que l’on ne s’est pas trompé. C’est bien ici, faubourg du Lac 6, à Bienne, le siège de Swatch Group, l’une des entreprises de luxe les plus prestigieuses du monde, écrin de marques aussi chics que Breguet, Blancpain, Tiffany ou Omega. «C’est typiquement quelque chose qui plaisait à mon père, glisse Nayla Hayek en souriant. Cela n’a l’air de rien, mais c’est le siège principal du groupe.» Elle avance d’un pas tranquille; elle a la peau mate, quelque chose d’oriental dans le visage tiré des origines libanaises de son père, des cheveux longs et blonds et des yeux clairs soigneusement fardés. C’est elle qui, il y a un mois, deux jours après le décès de son père, a été nommée présidente du conseil d’administration de Swatch Group, à la surprise du public qui connaissait son frère Nick depuis son accession au poste de directeur général, mais qui ignorait jusqu’à la présence de Nayla, pourtant vice-présidente du groupe. Etonnant dans un pays qui se reconnaît autant dans la Swatch que dans le chocolat ou les Läckerli.

Le public vous connaît finalement très peu en Suisse romande, pourquoi?

C’est plutôt moi qui devrais vous le demander… Je ne sais pas, je crois que j’étais un peu invisible pour les journalistes. Ces trois dernières années, chaque fois que mon père était officiellement présent quelque part, j’étais de la partie. Mais personne ne s’est demandé une fois pourquoi. Même mon père s’était énervé en remarquant que nul ne faisait référence à sa fille quand on parlait de sa succession, accusant le monde horloger de misogynie. Récemment, un personnage politique m’a dit avoir quand même été étonné de ma nomination. Je lui ai répondu: «Mais quand vous me voyiez à tous ces meetings, vous pensiez que j’étais là pour faire joli?!»

Il faut dire que votre père prenait beaucoup de place…

Oui, mon père était immense! Dans tout ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, par sa personnalité, il était incroyable. Je crois que quiconque rencontrait mon père ne pouvait qu’être impressionné. Il était le personnage principal à la fois de la famille et de Swatch Group.

N’est-ce pas difficile de vivre à l’ombre d’un tel personnage?

Pas du tout! Jamais je n’ai eu le sentiment d’être dans son ombre, et personne de notre famille non plus, je crois. Avoir le bonheur d’être à ses côtés durant de nombreuses années m’a apporté énormément d’expériences, de connaissances et m’a enrichie de nombreuses rencontres. Quand vous faites de l’alpinisme et que vous montez derrière un guide, vous ne vous sentez pas dans son ombre. Pour moi, c’était la même chose.

Avec un père pareil, les exigences devaient aussi être très grandes…

Oui, c’est vrai. J’ai toujours voulu que mon père soit fier de moi, déjà à l’école, ensuite dans les concours hippiques. Mais ce n’est jamais venu de lui, c’est moi qui me mettais beaucoup de pression pour faire le mieux possible afin qu’il soit content. Et je continue encore aujourd’hui.

Qu’est devenu le bureau de votre papa?

Cela va devenir la salle de réunion N. G. Hayek, où flottera encore son esprit. Mon père était un homme vivant, un homme de mouvements, d’idées, il n’aurait pas aimé que son bureau soit transformé en mausolée. Il faut que cela reste un lieu de vie.

Vous siégez depuis 1995 au conseil d’administration de Swatch Group. Qu’avez-vous fait avant?

J’ai travaillé chez Hayek Immobilier et Hayek Engineering. En fait, j’ai toujours travaillé dans l’entreprise familiale. Sinon, comme vous le savez, j’avais un fils et, même si tout le monde dit qu’il a été élevé chez mes parents – ce qui est vrai –, j’étais toujours là et c’était aussi mon boulot.

Vous avez eu un enfant très jeune, à 19 ans. Comment cette expérience vous a-t-elle marquée?

Je me réjouis d’avoir eu un enfant jeune. Pour Marc, je suis à la fois sa maman mais aussi un peu sa grande sœur. Avec mon frère Nick, on forme un peu la bande des trois, comme le dit mon fils. J’ai eu la chance qu’il soit élevé dans notre famille et que l’on s’entende très bien avec son père. On a été mariés cinq ans et puis on s’est séparés, c’est la vie.

Vous avez aussi une passion pour les chevaux arabes. Vous y consacriez-vous de manière professionnelle?

Les chevaux ont toujours été mon hobby, depuis que j’ai acheté mon premier poney à 9 ans. Ensuite, j’ai fait des concours hippiques et, il y a trente ans, j’ai dû arrêter le saut d’obstacles à la suite d’une opération au dos. Je suis depuis longtemps responsable de tous les sponsorings qui ont à voir avec les sports équestres dans Swatch Group, et je me suis prise de passion pour les chevaux arabes. En Suisse, il est difficile d’avoir un élevage assez grand, car le pays est petit, les terrains chers. Pour faire de l’élevage professionnellement, ça serait plus facile d’aller en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Mais moi, j’ai toujours continué à travailler ici et mon élevage, qui comprend quand même 60 pur-sangs arabes, se trouve près de Zurich. De plus, ma station d’insémination artificielle est la seule station privée suisse reconnue par l’Union européenne.

Vous étiez fan d’archéologie, pourquoi n’avoir pas continué dans cette voie?

Parce que j’ai eu un fils.

Pourquoi n’avoir pas repris ensuite?

Après, on est pris dans le quotidien. Je travaillais pour Hayek Immobilier, puis pour Swatch Group, il fallait y aller. J’ai été rattrapée par l’entreprise.

Un peu comme tous les Hayek, en fait…

Oui, c’est vrai. Mon frère s’est consacré au cinéma avant de revenir. Moi, j’avais mon enfant et les chevaux. Je fonctionnais comme juge international, ce qui m’a amenée à beaucoup voyager. J’étais vraiment très impliquée, j’ai réorganisé le monde des chevaux arabes en Suisse, ai été présidente de la fédération pendant douze ans, cela m’a ouvert d’autres horizons que les entreprises Hayek, sinon je serais certainement partie à un moment ou à un autre. Quand vous jugez des shows de chevaux arabes, vous êtes seule au milieu de la piste à décider. Il y a des cheikhs et d’autres propriétaires, très riches et très puissants, qui ne sont pas forcément contents de vos décisions. Il faut avoir du caractère et de la personnalité. C’est formateur comme expérience.

Qu’est-ce que cela fait de se retrouver aujourd’hui à la tête de Swatch Group?

Cela peut paraître étonnant de l’extérieur, mais depuis des années on travaille tous ensemble ici. La seule chose qui a changé, c’est que je ne peux pas retrouver mon père le matin, à midi ou le soir pour discuter avec lui, avoir son avis. Le reste n’a pas changé. On a des équipes bien formées avec qui on travaille et ça continue. Mon père ne faisait jamais rien sans réfléchir. Quand il a nommé mon frère directeur général, il y a sept ans, il savait exactement ce qu’il faisait. La même chose pour moi. Quand il m’a parlé de succession, il y a déjà plus d’un an, j’ai dit: «Non merci.» Sur le coup, cela fait un peu peur. Lui m’a répondu: «Mais pourquoi? Regarde ce que tu as déjà accompli.» Je me suis habituée à cette idée et, quand j’ai accepté la vice-présidence, je savais exactement ce que cela signifiait. Seulement, j’espérais que je n’aurais pas besoin de le faire avant dix ou quinze ans. Je n’ai jamais imaginé que cela arriverait si vite.

C’est vrai que votre père vous appelait tous les matins à 6 heures?

Oui. En fait, j’étais la première à qui il pouvait téléphoner, car il savait que je me lève très tôt. Je me réveille tous les matins à 5 heures pour voir mes chevaux. Cela a toujours été comme ça. C’était devenu une sorte de rituel entre nous et, s’il ne m’avait pas appelée, je me serais dit: «Il y a quelque chose qui ne va pas du tout.»

Quelles vont être les inflexions du groupe, quelle sera la patte Nayla Hayek?

J’espère apporter tout ce que j’ai de positif, mais il n’y a rien à révolutionner: don’t change a winning team. Pour moi, l’important est de faire le mieux pour le groupe. Je dois dire que les réactions que j’ai reçues à la mort de mon père m’ont donné beaucoup de force et de confiance. Deux jours après son décès, on avait la séance d’élection du nouveau président. Probablement le moment le plus dur pour mon frère et moi. L’assemblée de direction attendait la décision du conseil et tous les directeurs m’ont dit: «Si vous n’êtes pas élue, on part.» Honnêtement, cela fait chaud au coeur. Mais ce sont aussi de petites attentions, le personnel du restaurant, le concierge ou les gens à la réception qui vous glissent un mot; des gens que l’on connaît depuis des dizaines d’années. C’est émouvant, car c’est là que l’on voit que Swatch Group est vraiment une famille. C’est ce que mon père a réussi à créer et j’espère faire en sorte que cela continue de la même manière.

Maintenant que tout le monde a deux ou trois montres, comment fait-on pour en vendre encore davantage?

Mon père n’a pas seulement sauvé l’industrie horlogère suisse. Il a créé une nouvelle manière de consommer la montre, soit en en faisant un objet de mode. On est vraiment dans un produit de luxe dont l’achat est lié à l’émotionnel. Car, dans le fond, aujourd’hui plus personne n’a besoin d’une montre pour lire l’heure, chacun l’a déjà sur son téléphone portable. Heureusement, il restera aussi toujours les collectionneurs qui retrouvent leur bonheur dans les marques comme Breguet, Blancpain, Jaquet Droz ou Glashütte Original.

Vous possédez combien de montres?

Je ne sais pas! Beaucoup. Avec ma mère, on était des collectionneuses folles de Swatch. Je me souviens de matins et de soirs où l’on attendait fébrilement des modèles spéciaux que l’on n’avait pas reçus.

Vous avez une marque préférée?

Je suis responsable de Tiffany, alors je porte évidemment une Tiffany. Avant d’être chef de marque, je dois dire que j’avais un faible pour Blancpain. J’ai toujours aimé la pureté de ses modèles.

Quand vous rencontrez quelqu’un, vous regardez toujours son poignet?

Oui, c’est la première chose que je fais, mais je crois que quiconque travaille dans l’horlogerie a le même réflexe.