L'HOMME QUI FAIT TREMBLER LA SUISSE
Il est Suisse et musulman, converti à un islam des plus rigoristes. Est-il cet homme dangereux décrit par certains médias ou un inoffensif fondamentaliste? Tentative de décryptage du personnage.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 12.05.2010
Studen, paisible village aux portes de Bienne. Difficile de croire que c’est dans ce petit immeuble de quatre étages que vit «l’islamiste le plus dangereux du pays». Difficile aussi d’échapper aux photos dans les journaux de ce garçon au look de prophète avec sa longue barbe rousse, sa chéchia (bonnet islamique) et parfois sa kamis (tunique) blanc immaculé.

Ce Suisse de 26 ans à la foi musulmane fait peur aux Suisses et irrite aussi nombre de musulmans. Non seulement il leur vole la vedette dans une manifestation comme celle contre l’interdiction des minarets, mais en plus il est capable d’affirmer que «les musulmans nés musulmans ne connaissent pas toujours la valeur de leur religion». Nicolas Abdullah (serviteur de Dieu) Blancho inquiète ou agace. Il préside le Conseil central islamique suisse (CCIS) et enseigne aussi à la mosquée de Bienne un islam très radical qui milite pour la création de crèches et d’écoles réservées aux musulmans. Là où ses fils Ammar et Ubaidullah, 3 ans et 6 mois, ne seraient pas obligés d’aller à la piscine avec des filles. Et vice versa.

SERVICES SECRETS

Sur les plateaux TV, on l’a vu croisant le glaive avec Oskar Freysinger ou Martine Brunschwig Graf, se gardant bien de prendre une position tranchée sur les questions qui reviennent en boucle: Condamnez-vous la lapidation? Etes-vous pour le port de la burqa? «Je serais le premier à m’opposer à la lapidation si l’on devait l’imposer un jour dans ce pays! Il y aurait une contradiction morale à l’appliquer dans ce monde où tout est permis, où l’on peut tout faire.» Une réponse assez floue pour donner de l’urticaire. Les services secrets l’auraient mis sous surveillance. Alard du Bois-Reymond, chef de l’Office fédéral des migrations, le rencontre cette semaine. Dans la presse, le haut fonctionnaire a parlé du CCIS comme «d’un terreau possible pour de potentiels terroristes». Même le responsable de la mosquée de Neuchâtel, Ihab El Quaissi, évoque sa méfiance devant une occupation du terrain aussi rapide par ce jeune extrémiste à la foi née hors sol. «On l’a à l’œil. Il nous trouvera sur son chemin s’il prône un islam trop extrême!»

De quoi donner envie de frapper à la porte de Nicolas Blancho. Il nous accueille, main ferme et voix douce. Le duplex avec cheminée et larges sofas ressemble plus à un intérieur de quadras bobos qu’au logement d’un étudiant en islamologie de l’Université de Berne. Nada, son épouse d’origine yé-est absente. A-t-il voulu soustraire à notre regard celle qui porte le voile intégral? «Pas du tout», sourit-il, précisant qu’elle le porte par choix. Les murs sont nus. Pas de photos de famille, à part deux peintures florales. Madame devrait accoucher à l’automne d’un troisième enfant. Vêtue de son voile comme pour les précédents. Ce qui provoque toujours un petit choc culturel du côté des infirmières de l’hôpital de Bienne. On évoque autour d’un café turc le ramdam que Nicolas Abdullah Blancho a provoqué dans tout le pays.

«La femme a pour nous un statut de quasi-sainteté»
Nicolas Abdullah Blancho

Cette campagne de diabolisation est insupportable! Je ne suis pas un antimoderniste qui prône le retour de valeurs anciennes. Je veux juste suivre la parole du Prophète.» Et de quoi vit-il? Il explique bénéficier d’une bourse et du soutien de ses parents. On apprendra aussi par la suite qu’il aurait touché l’aide sociale jusqu’en 2007. Economie et Coran font bon ménage. Pas de restaurant, pas de cinéma, pas de piscine, non-mixité oblige. L’été, la famille cherche des endroits isolés au bord du lac. A la maison, on n’écoute que des chants religieux et les enfants regardent des dessins animés… sur la vie du Prophète. Dire qu’adolescent Nicolas Blancho fréquentait la scène alternative biennoise. Fumant des joints au son du hip-hop ou du rap. Que peuvent bien penser ses anciennes amies de son refus, désormais, de serrer la main des femmes? «C’est un signe de respect envers elles, la femme est quasi sainte pour nous. J’ai changé de voie mais j’ai toujours du plaisir à croiser mes amis. Ce sont eux parfois qui sont gênés!» Il fut un enfant obéissant élevé dans une grande liberté de croyance religieuse. «A tel point, nous dira son père, un Breton devenu, lui, bouddhiste, que je me demande s’il n’a pas choisi l’islam parce qu’il manquait de repères et qu’il cherchait une religion qui recadre.»

Nicolas passera du rap au Coran en peu de temps. Son chemin croise celui d’un imam albanais pour qui il traduit des textes d’allemand en français. «Ce fut une rencontre émotionnelle avec l’islam. Une religion qui m’a attiré parce que c’est un dogme simple, clair et rationnel. J’ai lu la Bible. Mais je n’appréciais pas cette façon trop personnifiée qu’ont les chrétiens d’adorer Dieu!» Il se convertit à 16 ans. Quitte son apprentissage d’imprimeur, reprend ses études, apprend l’arabe.

Aujourd’hui, sa famille respecte son choix de vie, même si elle ne partage pas ses convictions. «Nos débats se heurtent vite au dogme islamique», soupire Jean-Yves, son père. Sa sœur étudie le journalisme à Fribourg. «On se parle», dit Nicolas, un peu laconique.

ACCUSATIONS EN SÉRIE

Sa bibliothèque regorge de livres à reliure mordorée en arabe. Il a lu les penseurs les plus fondamentalistes de l’islam, ceux-là mêmes qui inspirent le djihad, mais condamne la violence prônée par un Ben Laden. Il y a quelques jours, la presse alémanique le soupçonnait en vrac d’être en contact avec un sympathisant d’al-Qaida, de cacher au sein de son mouvement une mineure recherchée par ses parents, d’avoir envoyé un jeune Kurde se faire islamiser en Egypte, qui est revenu onze mois plus tard dans un état mental catastrophique.

«L’islam est un dogme simple et clair. Je veux juste suivre la parole du Prophète»
Nicolas Abdullah Blancho

Trois accusations qu’il réfute en bloc. «Cette jeune fille a choisi de se cacher, la police connaît ce cas. Quant au jeune, je ne l’ai jamais incité à partir. C’est vrai qu’il est revenu plus fanatique. C’est pour cette raison qu’on l’a exclu de la mosquée!» Une version contestée par un ami de la famille Blancho. Alain Pichard, enseignant à Bienne: «Le CCIS a fait le forcing pour endoctriner le jeune Kurde. Ses parents ne savaient plus comment réagir, il avait une photo de Ben Laden sur son ordinateur. Nicolas n’est peut-être pas à l’origine de son envoi en Egypte (on évoque une association turque), mais sa responsabilité est engagée. Ce jeune est toujours très perturbé.»

L’enseignant, qui connaît Blancho depuis sa naissance, reconnaît qu’il pose de bonnes questions. «Notamment sur l’intégration difficile des musulmans de Suisse. Mais, au lieu de la favoriser, il prône l’émergence de sociétés parallèles, sur le modèle de ce qui se fait à Londres et qui le fascine. Je lui ai dit un jour qu’une femme voilée intégralement ne trouverait jamais de place d’apprentissage dans une boulangerie. Il m’a répondu que ce ne sera plus un problème quand il y aura des boulangeries ou des taxis musulmans!»

Difficile pour le CCIS, qui compte 1000 membres payant 12 francs par année de financer ses utopies. Le jeune intégriste suisse récuse pourtant toute manne étrangère en provenance d’Arabie Saoudite ou d’ailleurs. A ses yeux, aucun pays musulman n’a réussi à mettre en place une société islamique digne de ce nom. L’Iran? «Une dictature. Pour l’instant nos projets ne sont pas concrets.»

Qui est véritablement Nicolas Blancho? Un simple fondamentaliste qui est au sunnisme ce qu’Ecône est au catholicisme? Un fanatique qui menace la sûreté publique de ce pays? Alain Pichard pencherait plutôt pour la première idée. En regrettant que les médias aient diabolisé ce jeune Suisse peut-être un peu naïf, lui offrant une tribune bien trop importante en regard de ce qu’il représente. «Mais il faut continuer à combattre son interprétation rigoriste de l’islam. Je dis la même chose avec les gens qui suivent la Bible à la lettre. C’est cette violence-là qu’il faut condamner!»