Son horloge interne s’est arrêtée lundi 28 juin, après 82 ans d’un tic-tac sans relâche. Arrêt du cœur. Nicolas G. Hayek est mort, et c’est toute l’économie suisse qui pleure qui un sauveur, qui un maître, qui un patron. Depuis lundi, les hommages affluent du monde entier. Combien de Suisses auront ainsi marqué leur époque et leur activité?
L’image qui restera de Nicolas Hayek, c’est celle de ses manches relevées sur ses quatre montres (deux par poignet). Le symbole d’un entrepreneur qui savait autant se mettre à la tâche que se mettre en scène. Il possédait le savoir-faire et le faire-savoir. Hayek, c’était donc d’abord un style. Petit par la taille, l’homme, né en 1928 à Beyrouth, était haut en couleur. Collier de barbe impeccablement taillé, cigare au bord des lèvres, et une mauvaise humeur en sautoir. En 2008, il n’avait fêté ni les 25 ans de Swatch – «bah, il existe des marques bicentenaires...» – ni ses 80 ans. «J’aimerais autant que personne n’y pense ni ne le remarque...» espérait-il quelques mois avant l’heure.
Ce n’était pas de la modestie, car Nicolas Hayek n’était pas modeste. «Vous avez presque sauvé l’horlogerie suisse», lui dit un jour une journaliste de France Inter. «Pourquoi presque?» rétorqua-t-il le plus sérieusement du monde. C’était un fait, et personne mieux que lui n’a jamais su juger avec exactitude une situation. Comprendre, analyser, était chez lui une obsession que l’on retrouvait jusque dans la bibliothèque de son bureau où s’entassaient des dizaines et des dizaines de livres de méthodes. Il pouvait tout de même rire de lui-même et acceptait de bonne grâce son surnom d’Oncle Picsou. «Il faut savoir garder son âme d’enfant.»
Un élan de modestie
Il y a trois ans, il avait néanmoins été touché de recevoir un Swiss award décerné à titre honorifique, pour l’accomplissement d’une vie. Son épouse et sa fille avaient dû ruser pour attirer à Zurich ce fin renard sensible aux honneurs mais ennemi des discours et des mondanités. Adolf Ogi fit ce soir-là l’éloge d’un «réformateur rebelle, artiste intuitif, un industriel qui n’a jamais oublié le plaisir de jouer». Son émotion, bien réelle quand bien même il se targuait d’avoir déjà reçu les plus grands honneurs (il arborait d’ailleurs la rosette d’officier de la Légion d’honneur) fut bien vite dominée par un discours de patriarche. «Je remercie tous les Suisses et les Suissesses qui ont contribué à l’œuvre de ma vie. C’est ensemble que nous avons atteint un objectif commun: refaire de la Suisse le leader de l’industrie horlogère. C’est donc à moi de vous remercier.» N’hésitant jamais à se comparer à Picasso, Mozart, Louis XIV ou Guillaume Tell, le grand homme faisait ce soir-là montre d’un élan de modestie déroutant mais sincère. Ce qui ne l’empêchait pas quelques mois plus tard de désigner fièrement sa récompense à l’envoyée spéciale du Monde. «Les Suisses ne font pas souvent cet honneur, vous savez…»
Son nom est déposé
Hayek, dont le nom était déposé auprès de l’Institut de la propriété intellectuelle, restait un personnage insaisissable. «Pas très Suisse», disait-on parfois, plus en référence à ses talents iconoclastes de créateur-négociateur-bateleur que du fait de ses origines.
Né à Beyrouth d’une mère libanaise maronite et d’un père américain, dentiste et professeur à l’Université américaine, il s’installe en Suisse à 21 ans, via des études scientifiques en France. La maladie de son beau-père le force à renoncer à tenter sa chance aux Etats-Unis. Dès 1957, il crée sa propre affaire d’engineering et deviendra très rapidement un consultant écouté, en Allemagne puis en Suisse où il réorganise notamment les CFF, la radio, l’administration de la ville de Zurich. En 1983, Nicolas Hayek présente la Swatch. Personne n’y croit, c’est pourtant un succès fulgurant qui va sauver l’horlogerie suisse, laminée alors par les montres à quartz japonaises. Un triomphe, au mépris de toutes les lois économiques dominantes à l’époque. La Swatch est une prouesse technique (51 pièces au lieu d’une centaine) mais en plastique et bon marché, et dont toute la communication est axée sur la provocation et la joie de vivre.
Une ombre au tableau
Hayek, c’était aussi l’entrepreneur qui prenait des risques et se foutait de la Bourse, se vantait davantage de ses «50 000 emplois créés» que de ses trois à quatre milliards de fortune personnelle. Un homme qui déniait toute compétence aux analystes mais croyait à la notion de famille dans l’entreprise. Seule ombre au tableau, le projet Smart, pas totalement abouti. Il reconnaissait là s’être trop précipité en s’alliant avec Mercedes, qui ne croyait pas vraiment à la petite voiture écologique. En 2003, Nicolas Hayek avait cédé le fauteuil de directeur général à son fils Nick. Infatigable, il restait président du groupe Swatch. Dans son dernier discours prononcé à l’occasion de l’assemblée générale du groupe, le président avait annoncé que 2010 serait marqué par un nouvel exercice record, signe que la crise avait été surmontée sans trop de dégâts. Il pouvait partir la tête haute.
Une histoire personnelle
Quand Hayek m’a viré
Je n’ai rencontré Nicolas Hayek qu’à une seule reprise, mais je ne l’oublierai jamais: c’est la seule fois qu’on m’a fichu dehors pour de bon, «au revoir Monsieur, je n’ai plus envie», avec interdiction de réapparaître.
C’était en avril 2007 et il m’attendait à la Foire de l’horlogerie de Bâle, dont il était l’empereur. En arrivant, son aréopage de jolies assistantes m’avait prévenu: «Aujourd’hui, il n’est pas commode.» Il était assis, dans une petite pièce sans fenêtres. Il taillait des crayons. Bâle n’est pas Versailles, mais il avait la présence puissante d’un Louis, les yeux qui roulaient à l’orientale, une manière de décrypter les questions avant qu’on les ait terminées. Il méritait de la déférence. Je n’en ai pas eu assez. Surtout, je n’avais pas lu son livre, paru deux ans plus tôt.
Il me l’a demandé, je le lui ai dit. Depuis là, c’était perdu. Une suite de réponses sèches, violentes, brillantes. «Sentez-vous comme je suis impatient!» Il était flamboyant dans l’irritation, il taillait des crayons de plus en plus pointus. Finalement, il m’a congédié. J’ai tout de même écrit l’article, très vite, je le lui ai transmis une heure plus tard. Il a rappelé: «Ecoutez, ce qui vient d’arriver n’est pas si grave. Vous m’avez étonné, vous avez réussi à faire du bon travail malgré tout.» Puis il m’a envoyé une lettre manuscrite, généreuse et magnanime, qui transformait notre incident en une belle leçon de choses (ci-dessus).
Il me reste le souvenir d’un homme trop grand pour le quotidien, un enfant impérieux et magnifique, taillé pour le fort et le créatif. Même dans sa colère, il avait eu ce mot, qui me reste: «Rappelez-vous quand vous aviez 6 ans, en vacances avec vos parents. Vous croyiez, au papa Noël, au lapin de Pâques. La société, l’armée ou votre travail vous ont enlevé ces rêves. Je les ramène, moi.» Vous aviez une belle signature et les crayons les plus aiguisés que j’aie jamais vus, monsieur Hayek.
Marc DAVID, journaliste