C’est un spectacle de désolation, comme si la montagne s’était effondrée sur la ville. Des pluies diluviennes dans la nuit, et c’est un véritable tsunami de boue qui s’est abattu sur Nova Friburgo, ce 12 janvier, emportant les maisons, ensevelissant les corps. Avec 389 morts et une centaine de disparus, la cité du nord de Rio de Janeiro paie un lourd tribut à ces glissements de terrain, qualifiés de plus meurtrière catastrophe naturelle du Brésil moderne. Mais les plaies béantes laissées dans les collines de la Serrana ne font pas saigner que le cœur des Brésiliens, mais aussi celui, à 10 000 kilomètres de là, de nombreux Fribourgeois. Car comment oublier que c’est des pâturages de la Gruyère ou de la Veveyse que viennent une majorité des 2000 colons partis en 1819 pour fonder cette «Nouvelle Fribourg». Un voyage douloureux qui représentera le plus important exode de l’histoire suisse.
FAMINE DE 1816
«Nova Friburgo est un symbole, il rappelle que nous avons été de 1819 à 1939 une terre d’émigration», insiste l’historien Martin Nicoulin, auteur d’une thèse en 1973: «C’étaient les années Schwarzenbach, je voulais sensibiliser les gens à cette Suisse-là, où la misère poussait les habitants à quitter leur patrie. Durant cette période, beaucoup plus longue que ce que l’on pense, les réfugiés économiques, ce fut nous.» C’est ainsi qu’en 1816 le pays connaît une terrible disette. Les produits bon marché venus d’Angleterre ont ruiné l’industrie des villes. Dans les campagnes, les récoltes sont catastrophiques, à cause – on le sait aujourd’hui – de l’éruption du volcan indonésien Tomboro, dont les cendres vont bouleverser le climat jusqu’en Europe: trop de pluie, trop peu de soleil. Cette année-là, pour alléger la misère des Helvètes, le tsar Alexandre fera envoyer des milliers de roubles, ainsi que du blé d’Ukraine.
Face à la famine, les autorités fribourgeoises optent alors pour un audacieux projet d’émigration au Brésil. Le diplomate Sébastien-Nicolas Gachet, originaire de la Gruyère, est chargé de négocier et d’organiser la création de la colonie. Dans tout le canton, on diffuse des descriptions de cette région lointaine. On y promet un pays de cocagne, au printemps perpétuel, où le paysan peut réaliser «deux récoltes de pommes de terre par année». On s’inscrit de partout: Semsales, Albeuve, Ursy, La Tour-de-Trême, Chésalles, Grandvillard... Sur les listes, des familles jusqu’à onze enfants, des bébés d’à peine 2 mois. «Cette migration ne concerne pas que les Fribourgeois, qui ne représenteront «que» 830 des quelque 2000 colons qui s’embarqueront pour le Brésil», précise Martin Nicoulin. On compte également 500 Jurassiens, 160 Valaisans, 90 Vaudois, 5 Neuchâtelois, 3 Genevois et 420 Suisses alémaniques (venus de Soleure, Lucerne, Argovie et Schwytz).
«En 1819, Fribourg s’est débarrassé de ses pauvres»
Gérard Bourgarel, secrétaire général de Pro Fribourg
Le samedi 3 juillet 1819, ce seront plus de 6000 personnes qui assisteront à Estavayerle-Lac au départ des «Brésiliens». Il y a le conseiller d’Etat Charles de Schaller, l’évêque Mgr Yenni. Avant le départ, on confirme les enfants, on marie Pierre Oberson, de Villaraboud, et Marguerite Fornerod, de Domdidier. A midi, les embarcations s’ébranlent au son des canons, direction Bâle et les ports de Hollande. Sur le pont, les colons chantent Le ranz des vaches. «C’était une aventure incroyable, raconte Raphaël Fessler, président de l’Association Fribourg-Nova Friburgo (AFNF). La plupart de ces personnes n’avaient jamais mis le pied sur un bateau. Et là, elles allaient traverser l’océan vers un pays mystérieux au cours d’un voyage qu’elles savaient sans retour.»
De son côté, Gérard Bourgarel, secrétaire général de l’Association Pro Fribourg, met en garde contre une lecture par trop idéalisée: «On érige cet exode en une sorte de poya mythifiée, alors qu’en réalité il s’est agi d’une quasi-déportation. Le canton s’est débarrassé de ses pauvres, de ceux qui pesaient sur les finances communales.» La traversée de l’Atlantique se révélera également tragique et coûtera la vie à plus de 300 personnes. L’un des sept navires, l’Urania, perdra un quart de ses passagers, ce qui constitue un pourcentage de mortalité supérieur à celui des navires négriers. A leur arrivée, dès novembre 1819, les colons déchanteront. A Nova Friburgo, 900 mètres d’altitude, le climat est froid et la terre ingrate. La ville est néanmoins fondée officiellement le 3 janvier 1820. Les conditions restent difficiles, le nombre de morts élevé. En 1822, les églises fribourgeoises organisent des collectes pour les 300 orphelins de la cité brésilienne.
Au milieu du XIXe, la ville s’offrira un nouveau destin en devenant le lieu de villégiature des Cariocas fuyant la chaleur étouffante de Rio. Mais petit à petit, dans les cantons d’origine des colons, on va oublier jusqu’à l’existence même de la ville. Une perte de mémoire due en partie, selon Martin Nicoulin, au fait que «le canton de Fribourg, grand perdant de la guerre du Sonderbund, sera dédaigné par la nouvelle Suisse officielle, qui vantera la réussite d’une New Bern aux Etats-Unis, mais ne s’intéressera pas à une Nova Friburgo».
RETROUVAILLES DE 1977
C’est seulement en 1936 que l’histoire de cette émigration au Brésil refera surface sous la forme d’un récit historique, Terre! Terre!, écrit à quatre mains par le professeur staviacois Robert Loup et Georges Ducotterd, jeune ingénieur agronome. Publié sous la forme d’un feuilleton dans Le Paysan fribourgeois, le livre se révèle un succès populaire considérable.
Il faudra cependant encore attendre 1973 et la thèse de Martin Nicoulin pour donner l’idée aux autorités de Fribourg de renouer le contact avec la «ville sœur». En novembre 1977, près de 300 Fribourgeois feront ainsi le voyage du Brésil. Ils sont accueillis par les descendants des immigrés de 1819, qui portent des pancartes avec leur nom de famille, des noms qui sentent bon le terroir romand. Les retrouvailles sont fortes en émotion, la fête mémorable.
De visites officielles en échanges d’étudiants, les attaches se renouent. En mai 1998, un accord de coopération culturelle est signé. Président de l’AFNF, Raphaël Fessler projette aujourd’hui un accord de coopération économique avec cette cité de plus de 200 000 habitants, active dans le textile et pôle du tourisme écologique. Des plans pour l’heure mis entre parenthèses devant l’urgence de la situation. Nova Friburgo est exsangue. Tant la Confédération que Fribourg ont promis une aide. Raphaël Fessler espère que la catastrophe aura au moins comme conséquence de resserrer durablement les liens entre les deux pays. Et de rappeler le slogan de son association: «deux villes, un cœur».
«Il faut aider la famille»
L’Association Fribourg-Nova Friburgo veut permettre à la cité brésilienne de mieux prévenir les catastrophes naturelles.
Moteur des échanges entre les deux villes depuis plus de trente ans, l’Association Fribourg-Nova Friburgo (AFNF) se devait de réagir après les intempéries qui ont durement frappé la cité brésilienne. «C’est un peu la famille, il faut les aider», martèle son président, Raphaël Fessler. Il coordonne aujourd’hui un fonds d’aide, qui servira en priorité à la reconstruction des infrastructures publiques: écoles, hôpitaux... «Nous voulons également éviter qu’une telle tragédie ne se reproduise, en nous attaquant aux causes de la catastrophe, soit la déforestation et l’anarchie dans les constructions», poursuit le Fribourgeois. Il projette donc d’inviter cet été deux géologues brésiliens et leur offrir une formation sur les glissements de terrain donnée à Genève dans le cadre des Nations Unies. «L’objectif est de réaliser une carte des zones à risque de la région de Nova Friburgo.»
De leur côté, le canton et la ville de Fribourg ont débloqué respectivement 100 000 et 30 000 francs. «L’usage de cet argent sera strictement contrôlé sur place par les responsables de la Maison suisse, notre ambassade à Nova Friburgo», promet Raphaël Fessler. Les membres de l’association préparent enfin un voyage au Brésil pour aller témoigner toute leur solidarité à leurs amis brésiliens.
SOS Nova Friburgo, CCP 17-5500-9 ou Banque cantonale de Fribourg CH40 0076 8250 1146 2720 4
www.novafribourg.ch