Ils sont un millier à crier leur colère ce samedi midi à l’ombre de la cathédrale de Bâle. Au milieu de cette foule bruyante, presque seul au monde, un jeune couple se tient par la main. Ils auront bientôt 30 ans, sont amoureux et ont toute la vie devant eux. Employés de Novartis, Elisabeth Prallet, laborantine, assure le contrôle qualité des médicaments, Erwan Venot, lui, est aux machines sur les lignes de production. Ils seront parmi les premiers à être virés. «On détruit notre famille. Nous venons d’acheter un appartement à Gaillard, juste après la frontière genevoise. Nous avons des projets de mariage, d’avoir un enfant.» Des rêves aujourd’hui sacrifiés sur l’autel de la mondialisation. Le géant pharmaceutique va engager une restructuration à l’échelle planétaire et supprimera 1100 emplois en Suisse (10% des effectifs), dont 320 à Prangins. L’usine vaudoise, l’ex-Zyma, sera carrément fermée.
Révoltés, les deux jeunes Français n’ont pas hésité à se joindre samedi à la délégation partie au petit matin de Prangins retrouver les collègues alémaniques pour une grande manifestation au centre-ville de Bâle. Ils sont 80 «Vaudois». Il y a Antonio Cajada, qui a écourté ses vacances au Portugal, Farid Zidi, venu malgré une clavicule cassée au foot, ou encore Evelyne Durussel et ses quarante ans de boîte. «Je suis là pour mes collègues, ils sont ma seconde famille», glisse-t-elle de sa voix douce. Plus à l’aise sur la scène d’un théâtre – sa passion, qu’elle a notamment pratiquée avec la troupe de l’entreprise –, elle ne sait pas trop comment se comporter au milieu des sifflets et des banderoles. «C’est ma première manif», glisse-t-elle sur le ton de la confidence. Mais l’habitante de Tolochenaz tenait à être présente.
«L’objectif principal est de maintenir le site de Prangins et toutes les places de travail»
Celio Rodrigues, président de la commission du personnel
VIRÉS EN ANGLAIS
Encore sous le choc, Evelyne Durussel n’oubliera pas ce mardi matin 25 octobre 2011, où elle a vu débarquer les «Américains» (Nyon appartient à la division OTC de Novartis, spécialisée dans les médicaments sans ordonnance, dont le siège se situe à Parsipanny, dans le New Jersey). C’est en anglais que le personnel de Prangins apprendra la fermeture du site d’ici à 2016. Se fondant sur un rapport d’une grande société de consulting, la direction de la multinationale se justifie en parlant surproduction, franc fort, pressions sur le prix des médicaments. Pourtant, ce même 25 octobre, hasard ou arrogance, le groupe annoncera 2,49 milliards de dollars (2,2 milliards de francs) de bénéfices rien que pour le troisième trimestre 2011, en hausse de 7% (depuis le début de l’année, le bénéfice net se monte à 8 milliards de dollars). Il rendra également publique la création de 700 places de travail en Chine.
LA FIERTÉ DE LA ZYMA
Sur la Côte, l’annonce de la fermeture de l’emblématique usine, la dernière grande industrie de la région, est un séisme. Construite en 1917, l’entreprise est une institution. C’est dans ces murs qu’ont été conçus les désinfectants Merfen à la base de l’essor économique de la société, tout comme le Pulmex ou les fameuses pastilles Zymafluor que l’on a longtemps distribuées aux écoliers. Aujourd’hui encore, Prangins est un pôle d’excellence, très bien noté lors des derniers audits, dont les produits phare tels le Voltaren, le Vibrocil ou le Fenistil sont exportés dans plus de 125 pays. «Le site était largement profitable, il dépassait chaque année les objectifs donnés», enrage Claude Dupertuis, vice-syndic de Nyon mais surtout trente ans de carrière à Zyma/Novartis, dont vingtsept comme président de la commission du personnel. Du côté des syndicats, on tombe des nues. «Je m’attendais à de telles restructurations de la part de toutes les autres entreprises du coin, mais pas de celle-là», assure Jean Kunz, secrétaire régional d’Unia Vaud.
Que dire de la surprise des employés, qui trois semaines auparavant étaient encore félicités par la direction européenne? «Trahison» est le mot qui revient le plus sur les lèvres. «Ces trois dernières années, nous avons travaillé le samedi, bossé de nuit, insiste Nicola Mirra, à la chaleur toute napolitaine. On nous a poussé au cul. Nous avons amélioré la productivité. Pour quelle récompense?» Ce joyeux Italien arrivé en Suisse à l’âge de 16 ans se souvient avec nostalgie de son engagement, il y a vingt ans de cela. «On me proposait un salaire inférieur de 1000 francs par mois que mon emploi d’alors. J’ai accepté!» racontet- il, fier de préciser que son fils a effectué son apprentissage dans l’entreprise. «Il y avait une fierté à dire en ville que l’on travaillait à la Zyma, confirme Claude Dupertuis. C’était quelque chose.»
«A Prangins, il y a le château et l’usine de pharma. On pensait à tort qu’ils étaient les deux immuables»
François Bryand, syndic
Dans la maison de commune de Prangins, une vitrine rappelle au visiteur cet attachement et l’importance historique de l’entreprise. C’est à elle que l’on doit le doublement de la population de la commune (près de 4000 aujourd’hui) entre 1980 et 2010. «Pour les gens, il y a le château et l’usine, relève son syndic, François Bryand. On pensait à tort qu’ils étaient tout deux immuables.» L’ancien directeur de Genève Tourisme s’inquiète des douloureuses retombées économiques du départ de la société qui assure 10% des recettes fiscales de la commune. «Mais plus que les impôts, je pense à tous les fournisseurs, soustraitants, sociétés de nettoyage ou jardinage, transporteurs, jusqu’aux hôtels et restaurants.» On estime qu’un emploi chez Novartis procurait trois emplois dans la région.
SAUVER LES EMPLOIS
Mais, si les perspectives sont sombres, les employés ne veulent pas baisser les bras. «L’objectif numéro un est de maintenir le site et toutes les places de travail», martèle Celio Rodrigues, opérateur de fabrication, l’actuel président de la commission du personnel. Il veut garder espoir. Il reçoit des messages de soutien de toutes parts: partis politiques – y compris de droite –, gouvernements cantonaux, parlementaires fédéraux, patrons de PME… Le combat ne fait que commencer. D’autres manifestations sont prévues. A Bâle, à l’avant du cortège, Patrick Reymermier et ses vingt-trois ans de service comme magasinier, l’assure: «Nous nous battrons. Même si cela ne doit être que pour notre dignité, nous nous battrons.»