L’imposant bâtiment est toujours là. Posé au bord du Rhône, enserré par ses quatre tourelles orange, il surplombe les forêts de l’Isère du haut de ses 80 mètres de béton. Superphénix. Arrêtée en 1998 par le gouvernement Jospin, l’ancienne centrale nucléaire, et ses tonnes de sodium liquide radioactif, ne sera totalement démantelée que dans une vingtaine d’années. Face au «monstre», une frêle silhouette. Celle d’un homme, Chaïm Nissim, 62 ans. Cela faisait longtemps que le Genevois n’était pas revenu sur le site de Creys-Malville. Les souvenirs se bousculent. L’œil pétille. Il n’a rien oublié de cette froide nuit du 18 janvier 1982 où, caché dans les roseaux, il tira cinq roquettes sur le chantier du réacteur. Un attentat qui fera de lui un terroriste: «Je suis passé de l’autre côté du miroir.»
Rien ne prédestinait cet ingénieur craintif, chantre de la non-violence, à une telle action. «Aujourd’hui encore, je n’arrive pas y croire», confie-t-il. Pour tenter de comprendre, il faut revenir au début des années 70. Nous sommes au lendemain de 1968. Les débats sont animés dans les couloirs de l’EPFL où le jeune Chaïm étudie l’électronique et l’informatique. Lui, le fils d’un directeur de banque, se dit anarchiste, dénonce «le scientisme aveugle» de la société et les dangers du progrès. L’atome sera son combat. Creys-Malville, sa bataille.
COCKTAIL EXPLOSIF
La centrale, située entre Lyon et Genève, est d’un type nouveau. Il s’agit d’un surgénérateur, un cocktail explosif plutonium- sodium, qui, de l’aveu d’un ingénieur d’EDF en 1976, pourrait, en cas d’accident, tuer plus d’un million de personnes. Superphénix focalisera la contestation antinucléaire. Des rassemblements monstres sont organisés. Chaïm Nissim est au nombre des organisateurs. Il se rappelle ces familles assises dans les prés, mangeant du riz bio à côté de hippies qui chantent San Francisco de Maxime Le Forestier. «Nous avons même joué une mémorable partie de foot contre les CRS.»
Pourtant, le 31 juillet 1977, tout va dégénérer. Le chantier a débuté. La tension est montée d’un cran. Près de 60 000 manifestants, dont une partie veut en découdre, vont se retrouver face à 5000 CRS appuyés par des hélicoptères, des véhicules amphibies et un régiment de gendarmes-parachutistes. Ce sera la «bataille de Malville»: une centaine de blessés, plusieurs mutilés et un mort, Vital Michalon, 31 ans. «Tout a basculé. Après ça, plus personne ne voulait organiser de manifestations. Le mouvement était cassé.»
Mais Chaïm Nissim ne veut pas être de ceux qui «vont manifester et qui rentrent après allumer tranquillement la télé». Il a l’illusion de pouvoir changer le monde, que David peut encore une fois terrasser Goliath. Avec un petit groupe, il va entrer en clandestinité, incendier des bureaux, faire sauter à la dynamite des pylônes de ligne à haute tension. Ce seront dix ans de vie parallèle, à côté de son travail de l’époque, informaticien au CERN. «Nous étions tout sauf des durs, tient à corriger l’écologiste.
«Nous étions tout sauf des durs. Nous avions un côté très pieds nickelés»
Chaïm Nissim
Nous faisions attention à ne blesser personne. Nous avions un côté très pieds nickelés.» Il évoque les échecs et les idées farfelues, comme pénétrer dans la centrale en homme-grenouille par l’arrivée d’eau ou l’attaquer avec un avion télécommandé. Il raconte surtout «la trouille», omniprésente. Il y a la peur d’être dénoncé et arrêté, de s’estropier avec les explosifs.
Puis ils ont imaginé LE plan: tirer sur le chantier de Creys-Malville afin d’en retarder la construction. Restait à trouver un «tube», un épisode digne d’un roman d’espionnage. Après avoir tenté de dérober un mortier de 81 lors de cours de répétition de l’armée suisse, envisagé d’aller se fournir dans un camp d’entraînement palestinien à Beyrouth et rencontré quelques marchands d’armes véreux, c’est finalement auprès de terroristes allemands du réseau Carlos que les Genevois trouveront ce qu’ils cherchent.
«Ils ont accepté de nous fournir un RPG-7, un lance-roquette soviétique», relève Chaïm Nissim qui, désigné comme tireur, ira se former au maniement de l’engin à Bruxelles auprès d’un officier de l’armée rouge.
LA TROUILLE AU VENTRE
Ce sera enfin le fameux 18 janvier 1982. Ce soir-là, Chaïm Nissim a cinq roquettes à charge creuse et un objectif: toucher la cuve en cours d’installation (il n’y avait encore aucun combustible radioactif à l’intérieur). Il manquera la cible d’un tout petit mètre. Les dégâts sont minimes. C’est l’échec. «Symboliquement, il en est resté quelque chose», veut-il croire. Les jours suivants, il se sent perdu. «J’avais peur, j’étais anesthésié, mais j’existais», écrira-t-il en 2003, alors qu’il rendra publique son histoire, une fois les faits prescrits.
Entre-temps, Chaïm Nissim est devenu un «notable», comme il dit. En 1985, il est élu au Grand Conseil genevois. Il se marie et devient père de trois filles: Sylvia, Yael et Talia, aujourd’hui âgées de 27, 24 et 18 ans. L’ingénieur est aujourd’hui membre de Noé21, un think-tank actif sur les questions climatiques. De son côté, Creys-Malville s’est révélé être un immense échec. Mise en marche en 1985, l’installation sera victime d’une invraisemblable succession d’incidents: fuite de 20 tonnes de sodium, chute d’un engin d’une tonne sur le dôme du réacteur, effondrement du toit de la salle des machines sous le poids de 80 cm de neige… La centrale, qui a coûté des dizaines de milliards de francs, ne fonctionnera que durant cinquante-trois mois.
En cette matinée ensoleillée d’avril 2011, Chaïm Nissim se plaît à longer le Rhône. Une digue a remplacé le vieux chemin de halage. Dans son regard, de la nostalgie, une certaine fierté, l’assurance de la justesse de son combat. «Après Fukushima, un collègue d’études qui, lui, a travaillé pour l’industrie nucléaire est venu me voir pour me dire qu’il s’était trompé, qu’il regrettait. Ça m’a touché.» L’homme fait face une dernière fois à son vieil ennemi: «Moi, je ne regrette rien.»
«À GENÈVE, LES ANTINUCLÉAIRES ONT FAIT LE PARTI ÉCOLOGISTE»
Premier conseiller d’Etat écologiste de Genève en 1997, aujourd’hui conseiller aux Etats à Berne, Robert Cramer est un militant de la première heure du combat contre l’atome. Il revient sur l’engagement d’une vie.
Qu’avez-vous ressenti après la tragédie de Fukushima?
De la tristesse. Face à une telle tragédie, ça n’a plus aucun sens de dire: «On vous avait prévenus…»
A quand remonte votre engagement contre l’atome?
C’était en 1972. J’avais 18 ans, je faisais signer des pétitions en ville. A Genève, les services industriels avaient planifié la construction d’une centrale nucléaire à Verbois. Le projet a provoqué un mouvement d’opposition extrêmement fort.
Qu’est-ce qui vous motivait?
C’est simple. A juste titre, nous pensions qu’il s’agissait d’une technologie dangereuse et qu’il ne fallait pas y recourir.
Comment s’est ensuite manifesté votre engagement?
Au Comité de coordination contre Verbois nucléaire, il y avait les «notables» et il y avait nous, les distributeurs de tracts. A un moment, nous avons créé notre propre formation: Légitime défense. C’étaient les années 75-77. La formation était assez radicale, avec un foisonnement de groupuscules d’extrême gauche. J’assurais une présence dans la rue, j’organisais des manifestations et animais un groupe de quartier à la Servette. Puis mon engagement est devenu plus institutionnel.
Est-ce à ce moment que vous êtes entré au parti écologiste?
Non. Je n’avais alors aucune envie de m’engager dans un parti. Je voulais faire de la politique autrement. Jeune avocat, je défendais le WWF. Je présidais le comité de l’initiative cantonale «L’énergie notre affaire», que nous avons déposée en 1980 avec 20 000 signatures. Le texte – il n’a pas pris une ride – demandait le rejet du nucléaire ainsi qu’un programme sur les économies d’énergie et les énergies renouvelables. Moi, ça me suffisait.
Qu’est-ce qui vous a finalement fait adhérer?
Notre initiative a été prise en otage par les partis. Personne ne voulait la soumettre au peuple. J’ai été convaincu que pour faire avancer nos projets nous ne pouvions faire l’impasse sur le débat parlementaire. En 1984, j’ai adhéré au parti écologiste. En 1985, sur les huit premiers élus verts au Grand Conseil genevois, nous étions cinq issus des antinucléaires. A Genève, ceux-ci ont structuré le parti. En 1986, ce fut Tchernobyl. Notre initiative sera acceptée huit mois plus tard.
En 2011, on est toujours dans l’atome. Avez-vous échoué?
Non. Nous avons réussi à changer le rapport de force. Il n’y a plus d’un côté toute l’intelligentsia, l’industrie, les politiciens qui assurent en bloc que le nucléaire est indispensable, et de l’autre côté des gars en sandales qui disent que c’est dangereux. Le débat d’opposition est devenu un débat d’institution.
Etes-vous toujours convaincu qu’il faille stopper le nucléaire?
C’est indispensable. Il faut y arriver le plus vite possible car, chaque jour, on produit des déchets radioactifs dont on ne sait pas quoi faire.
«L’ATOME ÉTAIT L’ENNEMI ABSOLU DANS LES ANNÉES 70»
Jean Batou, professeur d’histoire internationale contemporaine à l’Université de Lausanne
«Le nucléaire a été un thème très présent dans les mouvements de 68. Pour ces derniers, le modèle atomique, c’était le modèle des experts, du secret, de l’autoritarisme, du capitalisme, des militaires. Il était l’ennemi absolu. Il faut rappeler qu’à l’époque plusieurs pays orchestraient des essais nucléaires rejetant de la radioactivité dans l’atmosphère. Il s’opère en même temps une prise de conscience que le progrès, jusqu’ici synonyme de liberté, pouvait être porteur de risques importants. Elle n’était pas seulement liée aux dangers de l’atome, mais aussi des pesticides, des produits chimiques. Dans ce contexte de critique de la société de consommation et de production de masse se développera l’écologie politique moderne.
»C’est un peu plus tard, dans les années 70, que se produiront les grands rassemblements antinucléaires. Ils se sont organisés en opposition à des projets de construction de centrales: Kaiseraugst, dans les environs de Bâle, ou Creys-Malville, en France voisine, par exemple. Il y a eu quelques épisodes fameux comme le tir au bazooka, mais ce genre d’actes est resté marginal. Les militants étaient pacifistes, s’imaginaient volontiers en Gandhi. La victoire de ces mouvements a été d’alerter l’opinion publique. Cette pression populaire a contraint les sociétés électriques à prendre davantage de mesures de sécurité, voire à renoncer à bâtir certaines centrales. Les antinucléaires de ces annéeslà ont clairement fait diminuer les risques. Ce n’est pas un hasard si la première grande catastrophe, Tchernobyl, a eu lieu en URSS, un régime où il n’y avait aucune contestation possible.»