La déroute tragique de la centrale de Fukushima n’aura pas fait fondre que ses propres réacteurs. Le deuxième accident majeur de l’histoire du nucléaire civil a également pulvérisé les projets de renouvellement des centrales nucléaires helvétiques. Car on voit mal le Parlement, en dépit de ses liens très étroits avec les compagnies d’électricité, s’opposer à la volonté de quatre Suisses sur cinq de tourner définitivement le dos à la production d’électricité nucléaire domestique. Faute de nouveaux mastodontes français ou américains devisés à plus de 10 milliards de francs pièce, il va falloir donc désormais exploiter les cinq vieux réacteurs helvétiques jusqu’aux limites de leur endurance. Et c’est là que se pose la première des deux grandes questions «atomiques»: est-ce raisonnable d’accorder près de dix ans de sursis aux deux plus vieilles centrales du pays, celles de Beznau et de Mühleberg?
UN SURSIS RISQUÉ
«Nos centrales ont été construites pour rester en activité durant quarante ans, rappelle le professeur Walter Wildi, de l’Université de Genève, ancien président de la Commission fédérale de sécurité nucléaire. La proposition du Conseil fédéral de leur offrir un sursis de dix années supplémentaires est peut-être lourde de conséquences. Car les matériaux d’une centrale s’usent sous l’effet conjugué de la pression, de l’irradiation et des températures élevées. Les matériaux deviennent cassants. Bien sûr, on peut faire durer une vieille voiture en la conduisant sagement et en l’entretenant dans les règles de l’art. C’est ce qui a été fait avec nos centrales. Mais, tout comme une vieille voiture, en cas d’accident ces usines seront pénalisées par leur vieillissement. Ce sursis représente donc une prise de risque bien réelle, surtout avec les deux plus vieilles installations, celles de Beznau et de Mühleberg.»
«Si cela ne tenait qu’à moi, je fermerais rapidement ces deux vieilles centrales»
Walter Wildi, ancien président de la Commission fédérale de sécurité nucléaire
La centrale qui suscite le plus de crainte est justement celle qui fait l’objet de ce photoreportage de Régis Colombo. La cuve du réacteur bernois est fissurée. Elle a certes été étayée par des câbles. Il n’empêche que tout bricolage affecte la sécurité du système: «Il est capital que la géométrie d’un réacteur nucléaire soit parfaitement maintenue, explique Walter Wildi. Car, en cas d’arrêt d’urgence, il faut que les systèmes de sécurité puissent être opérationnels immédiatement. S’il y a des déformations, ces systèmes peuvent se bloquer. Et puis il y a le problème des piscines de stockage du combustible nucléaire. Leur sécurité en cas d’incident a été critiquée par le dernier rapport fédéral. Si cela ne tenait qu’à moi, je fermerais rapidement ces deux vieilles centrales. Elles ne représentent en effet qu’une petite part de la production. On pourrait s’en passer sans mettre en péril l’approvisionnement électrique du pays.»
É-CO-NO-MI-SER!
Et c’est là que se pose la deuxième question, celle à 1000 milliards de kilowattheures: comment va-t-on remplacer ces 40% de production électrique pour compléter notre or bleu, nos fidèles centrales hydroélectriques, qui assurent 60% du courant suisse?
Avant même de proposer des pistes et de célébrer le potentiel encore inexploité des énergies renouvelables, Walter Wildi revendique surtout un enthousiasme optimiste: «La décision du Conseil fédéral permet d’envisager de formidables perspectives pour l’économie et l’industrie suisses! Le pire aurait été de se contenter d’un moratoire qui aurait encouragé une inertie collective d’une décennie. Cette décision va encourager tous les acteurs à innover, à développer des technologies, à communiquer. Et ces 10 milliards de francs qu’aurait coûté une nouvelle centrale resteront ainsi en Suisse au lieu d’être payés à des intérêts étrangers. Ils financeront des recherches et des infrastructures qui seront à terme des atouts industriels pour notre pays. Je suis persuadé que nous saurons éviter une crise énergétique électrique avec un alliage de bon sens et d’innovation. Et il reste toujours possible de recourir à des solutions transitoires sous forme principalement de centrales thermiques à gaz, à condition qu’on les équipe avec des dispositifs de stockage du CO2 pour rester cohérents sur le plan de l’écologie du climat.»
Plus proche de nos petits besoins individuels d’électricité, René Longet, conseiller administratif en partance de la ville d’Onex et pionnier du développement durable populaire, a toute une batterie de conseils dans son sac pour rassurer les citoyens: «J’ai pu vérifier dans ma commune qu’une politique active en matière d’énergie permet de réduire sensiblement la consommation. Encore fautil informer les citoyens et les accompagner. Cette décision du Conseil fédéral est, sans jeu de mots, un électrochoc bienvenu pour chacun de nous, du simple citoyen au chef d’entreprise. De la fausse bonne solution des pompes à chaleur aux réseaux informatiques en passant par nos équipements électroménagers et aux climatisations, tout ou presque est à repenser. Alors fonçons!»
La Suisse et les Suisses ont désormais une vingtaine d’années pour repenser leur production et leur consommation d’électricité pour éviter la panne.