Ils sont habillés comme des jumeaux, sobrement, en bleu marine. Ils s’avancent main dans la main et s’enlacent, comme les héros d’un film d’amour des années 50. Acquis à leur cause, le public jubile, applaudit et scande le slogan Yes we can à la demande d’une Michelle Obama flamboyante, qui doit avoir été pom-pom girl dans une autre vie.
C’était à Chagrin Falls, Ohio, le 17 octobre dernier. Le couple présidentiel était en campagne pour les élections de mi-mandat.
Tous deux savaient parfaitement que les analystes prédisaient une débâcle démocrate cuisante pour le 2 novembre. Ils ne trahissaient pas le moindre désarroi pour autant.
Après avoir rappelé tous les progrès accomplis en presque deux ans, Flotus (l’acronyme pour First Lady of the United States), comme la surnomment joyeusement ses supporters, a conclu: «J’ai l’honneur et le privilège de vous présenter mon mari, un très beau jeune homme, l’amour de ma vie, mais aussi, et c’est plus important, le président des Etats-Unis!»
Barack Obama a bien entendu complimenté son épouse – sa science en la matière renverse bon nombre d’hommes. «En chemin, nous avons eu une merveilleuse conversation et elle m’a dit ce que je devrais faire. C’est vrai, ne riez pas, j’ai des témoins!» Plus sérieusement, il a abordé la question du chômage, qui tutoie les 10% depuis dix-sept mois, du jamais vu depuis 1948. Une épine qui va lui coûter sa majorité. Mais cette épine, argumente-t-il, c’est l’administration Bush qui la lui a plantée dans le pied, avec 4 millions d’emplois perdus au cours des six mois précédant son entrée en fonction, ce qui l’a obligé à agir dans l’urgence et à prendre des mesures parfois impopulaires.
LES PEURS DE MICHELLE
«Les républicains ont jeté la voiture dans le fossé, résume-t-il. Alors, nous avons enfilé nos bottes et tenté de la remettre sur la route. Nous avons poussé, poussé tant et plus, pendant qu’ils se croisaient les bras. Finalement, nous avons réussi. C’est alors qu’une main nous a tapé sur l’épaule. Les républicains. Ils nous ont dit: «Excuseznous les gars, on voudrait récupérer nos clés!» Nous leur avons répondu: «Mais nous ne voulons pas vous les rendre, vous ne savez pas conduire!»
Le président a de l’humour. Pourtant, les observateurs le ressentent comme froid, coupé de ses émotions. Sa cote de popularité s’est effritée à 45% d’opinions favorables, ce qui est mieux que ses prédécesseurs, mais insuffisant pour empêcher sa déroute aux élections de mi-mandat. C’est la raison pour laquelle, à son corps défendant, Michelle Obama a été appelée à la rescousse de son mari par les stratèges du parti. Son charisme, le registre compassionnel qu’elle affectionne et sa discrétion politique lui valent l’adhésion d’une forte majorité de citoyens, entre 65 et 78% d’avis favorables, une sorte de record.
«C’est vrai, ne riez pas, j’ai des témoins!»
Barack Obama
«Je n’avais pas envie de participer à la campagne. Je n’aimais pas l’idée d’abandonner mes filles pendant des jours entiers. Je n’avais pas d’expérience. Et, pour vous dire la vérité, j’avais peur. Peur de mal m’exprimer, de ne pas savoir répondre à une question.» Cela, Michelle Obama l’a avoué le 26 octobre dernier à Long Beach, lors de la Woman’s Conference organisée par Maria Shriver, première dame de Californie, épouse d’Arnold Schwarzenegger et nièce de John Fitzgerald Kennedy.
Elle faisait allusion à sa première campagne, la présidentielle, durant laquelle elle avait commis une belle gaffe en affirmant que, pour la première fois de sa vie, elle était fière d’être Américaine. Ses adversaires, John McCain et son épouse en tête, n’avaient pas manqué de le lui reprocher. Depuis, elle s’est aguerrie, elle a pris confiance en sa puissance de conviction et de séduction, elle a trouvé ses marques. «Pour vaincre mes peurs, j’ai décidé de me concentrer sur ce que je sais», a-t-elle expliqué à Long Beach
Et ce qu’elle sait, la majorité des femmes sont heureuses de l’entendre en parler: le calvaire des épouses de militaires, la double journée d’une mère qui gagne sa vie, le stress, le sentiment de mal faire et son travail de mère et son travail professionnel, la frustration reportée sur le conjoint, le recours à la nourriture industrielle, le manque d’exercice.
C’est sur ces thèmes qu’elle a concentré son action. Son programme Let’s Move, jardin potager biologique à la Maison Blanche et incitations à se nourrir plus sainement et à bouger davantage, a rencontré un énorme succès aux Etats-Unis. But: enrayer l’épidémie d’obésité chez les enfants en l’espace d’une génération. Les multinationales Kraft et PepsiCo se sont engagées à participer à sa campagne, en créant de nouvelles recettes moins caloriques, en réduisant les portions ou, comme Disney, en investissant dans la construction d’aires de jeu et de jardins dans une dizaine de villes défavorisées du pays.
INDISCRÈTE CARLA BRUNI-SARKOZY
Le magazine Forbes a d’ailleurs salué son succès le mois dernier en plaçant Michelle Obama en tête des femmes les plus puissantes du monde, alors qu’elle n’était que 40e du classement l’an dernier. Elle détrône ainsi Angela Merkel, qui avait conservé cette position prestigieuse durant quatre années. Michelle Obama est devenue un leader, une faiseuse de mode, comme on dit. D’ailleurs, un professeur de l’Université de New York a calculé qu’elle avait rapporté en un an 2,7 milliards de dollars aux entreprises textiles dont elle a porté les vêtements lors de ses apparitions publiques, un impact cinq fois plus élevé que celui d’autres stars.
Pourtant, selon des confidences qu’elle aurait faites à Carla Bruni-Sarkozy, elle détesterait son job de femme du président. Normal, disent ses admiratrices, elle a dû quitter sa maison et son travail bien rémunéré, se contenter de faire du bénévolat, être la cible de rumeurs débiles et se passer trop souvent de la présence de son mari.
Mais que pèsent ces supposés sacrifi-ces en regard des voyages, que Michelle Obama adore, des rencontres qui la passionnent, de son aura grandissante et, chose qu’elle apprécie par-dessus tout, de l’expérience passionnante que vivent ses filles, Malia, 12 ans, et Sasha, 9 ans, à la Maison Blanche?
«Il sera beaucoup exigé de ceux à qui l’on a beaucoup donné»
Michelle Obama, citant saint Luc
Carla Bruni-Sarkozy, en tous les cas, ne prétend pas rivaliser avec son alter ego américaine en ce qui concerne l’implication aux côtés de son époux. D’ailleurs, selon le journaliste américain plutôt sérieux de Newsweek et biographe de Barack Obama, Jonathan Alter, elle a raconté à Michelle Obama qu’elle avait déjà fait attendre un important chef d’Etat parce qu’elle était occupée à faire l’amour avec Nicolas. «Elle voulait savoir si cela était déjà arrivé aux Obama, écrit l’auteur. Michelle a eu un petit rire nerveux, et a répondu que non.»
Pendant que l’une chante, insouciante, «tu es ma came», l’autre indique sur son site Facebook sa citation préférée. Elle est, changement de ton, de l’évangéliste Luc: «Il sera beaucoup exigé de ceux à qui l’on a beaucoup donné.»
Cette heure d’exigence semble sonner, pour une Michelle Obama qui doit ressentir cet échec électoral comme une injustice, après que son mari et elle-même ont donné le meilleur. Car Barack Obama a, entre autres succès, réussi à faire passer en moins de deux ans deux projets qu’aucun président n’avait mené à terme avant lui. La réforme du système de santé, tout d’abord: 32 millions d’Américains de plus seront couverts à l’avenir – à terme, 95% de la population –, et les assurances n’auront plus le droit d’exclure des assurés qui tombent malades ou des jeunes atteints de maladies génétiques. La mise au pas de Wall Street, ensuite. Les banques menacées de faillite pourront être saisies ou fermées, et ce sera au monde de la finance d’assumer le coût de leur liquidation. De plus, les consommateurs de crédits seront protégés contre les prêts à taux abusifs et le surendettement. Le comble, soulignent certains observateurs, c’est que Barack Obama a dû passer un temps fou à convaincre son propre camp, les élus étant plus préoccupés par leur réélection que par la discipline de parti.
Mais Bill Clinton a lui aussi subi un tel revers, avant d’être réélu deux ans plus tard. Si le Sénat et le Congrès barrent la route des réformes intérieures au premier président noir de l’histoire américaine, estime l’ana-lyste allemand Thomas Klau, il aura deux ans pour se consacrer à la politique extérieure, et c’est aussi important.
Quelle que soit l’issue du scrutin (que nous ne connaissions pas à l’heure de mettre sous presse), Michelle et Barack Obama s’envoleront cette semaine. Une fuite? Non, un hasard du calendrier, selon la Maison Blanche. Au programme, pour lui, deux sommets, en Corée du Sud et au Japon. En Inde, où ils se rendront tous deux, sans leurs filles, ils ont décidé de visiter un tombeau Humayun plutôt que le Taj Mahal. Dommage, se lamentent les Indiens, en imaginant la photo manquée: quel autre couple pourrait rivaliser avec eux devant ce mausolée, l’une des sept nouvelles merveilles du monde et le symbole de l’amour?
LE CAMP DES ENNEMIS D’OBAMA
Un vent de révolte souffle sur Washington: beaucoup de billets verts s’envolent vers les poches de l’opposition tandis que grondent quelques ténors.
Le Tea Party
Son égérie, Sarah Palin, fait son show, comme éditoria-liste à Fox News ou confé-rencière à 100 000 dollars les quarante minutes. «Alors, ces beaux changements, ces beaux espoirs, qu’est-ce que cela donne pour vous?» lance-t-elle, hilare, avant de faire le geste d’armer un fusil à pompe: «Lorsque nos valeurs de liberté en prennent un coup, on recharge!» Principal reproche à Obama: trop d’interventions de l’Etat. Son ambition? Devenir la première prési-dente des Etats-Unis en 2012, bien que seuls 26% des Américains aient confiance en sa capacité à gouverner.
La mouvance raciste
Le Ku Klux Klan ne compte certes plus que quelques milliers de membres actifs mais, selon la politologue franco-américaine Nicole Bacharan, auteure de Les Noirs américains - Des champs de coton à la Maison Blanche (Tempus Ed.), de nombreux citoyens américains ne supportent pas l’idée d’un président noir et déguisent leur opposition viscérale sous des arguments plus politiquement corrects. La fondatrice d’une branche texane du Tea Party, par exemple, est une ancienne du Ku Klux Klan. Victimes de la désinformation, un quart des Américains pensent qu’Obama est né à l’étranger et 18% qu’il est musulman.
Glenn Beck
Cet influent guerrier des ondes (Fox News et 400 radios locales), devenu mormon après son sevrage (alcool, cocaïne), rêve de transformer la Palestine en parking à coups de bombes nucléaires et invente en direct des tortures destinées aux suspects du terrorisme. Pour lui, Obama a une haine profonde envers les Blancs et l’assurance maladie qu’il a fait voter «mène tout droit au nazisme, par le renforcement du pouvoir de l’Etat». Problème: des millions d’Américains le plébiscitent et il a réuni des centaines de milliers de conservateurs à Washington, le 28 août dernier, dans une étrange cérémonie pour «restaurer l’honneur» américain.
Wall Street
Après avoir soutenu les démocrates, lors de la dernière présidentielle, Wall Street se retourne. Le parti républicain a ainsi récupéré au moins 60% des dons du secteur de la finance, davantage probablement sous couvert de nébuleux groupes de pression. «Ils s’appellent Les Américains pour la tarte aux pommes ou Les mamans pour la maternité et ils s’ingénient à couvrir notre voix», ironise Barack Obama. Ses mesures pour brider les appétits des spéculateurs et protéger les consommateurs de petits crédits lui ont aliéné une bonne partie des financiers, qui se méfient pourtant comme de la peste des divagations du Tea Party.
Le grand capital
Sommé par le président américain d’assumer ses responsabilités dans la terrifiante marée noire du golfe du Mexique, British Petroleum soutient financièrement plusieurs candidats du Tea Party. D’autres entreprises européennes lui ont emboîté le pas, comme BASF et Bayer. Mais, là aussi, le monde des affaires redoute que la politique extrémiste du Tea Party, désireux de brider les dépenses de l’Etat ou de contrôler drastiquement l’immigration, ne nuise à ses intérêts. De plus, l’accent mis sur la formation par Barack Obama comble les entrepreneurs qui misent sur une main-d’œuvre qualifiée pour faire face à la concurrence.