Recherchez
« Article précédent Article portraits n°30/88 Article suivant »
PLONGÉE SOUTERRAINE
OLIVIER ISLER, L'HOMME DES ABYSSES
Légende vivante de la plongée souterraine, le Vaudois de 61 ans vient d’être honoré du Trident d’or, la plus haute distinction du monde aquatique. Retour sur la carrière exceptionnelle d’un homme qui a su repousser les limites de la nature.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 23.10.2011

Il est grand, très grand, 1 m 96, svelte, le visage ascétique caché par une barbe de cinq jours grisonnante et un large sourire. En T-shirt noir, il est pieds nus. L’homme de 61 ans a la décontraction des sportifs de l’extrême, l’humilité de ceux qui ont fait reculer les limites de la nature. Peu connu du grand public, Olivier Isler est une légende dans son domaine, celui de la plongée souterraine. Il en fut un pionnier. La carrière exceptionnelle de l’habitant de Colombier-sur-Morges a été récompensée cet été par le Trident d’or. Attribué par l’Académie internationale des sciences et techniques sous-marines, le «Nobel» de la mer est la plus prestigieuse distinction du monde aquatique. Elle fait du plongeur suisse l’égal des plus grands: le commandant Cousteau, l’apnéiste Jacques Mayol ou − un autre Vaudois − Jacques Piccard.

L’eau, c’est son élément. Olivier Isler s’y est toujours senti à l’aise. Ses souvenirs remontent à ces vacances en famille sur les côtes espagnoles, où, adolescent, il s’essayait à des plongées avec des bouchons d’oreilles récupérés à l’arsenal de Morges (pour l’apnée) ou avec un réservoir bricolé avec un vieux jerricane d’essence et un bout de tuyau d’arrosage. A 21 ans, alors étudiant en biologie, il passe son brevet de plongée dans le Léman, qu’il perfectionnera l’année suivante au Centre international de Bandol, près de Toulon. Mais la mer ne lui suffit pas. Dès 1973, il va s’enticher d’une nouvelle discipline, peut-être la plus exigeante, la plongée souterraine. «J’aimais explorer, aller là où personne n’était allé auparavant. La découverte a agi sur moi comme une drogue», s’enflamme-t-il. Le plongeur parle de ces galeries à la beauté sidérante surgissant au détour d’un boyau étroit et obscur, de ce sentiment d’être un «globule rouge dans les veines de la terre». Il évoque «ce mélange d’excitation et d’appréhension» qui vous saisit avant chaque plongée.

RECORD INÉGALÉ

Durant plus de vingt ans, l’homme-grenouille va aligner les performances, du tunnel de lave de Lanzarote à la Doux de Coly, ce mythique siphon de la Dordogne, l’un des plus longs du monde, où Olivier Isler parcourra 4300 mètres en 1998. Cette plongée de plus de seize heures en totale autonomie (c’est-à-dire sans bouteille de secours), seul, aux limites physiologiques, est un record encore inégalé. «Mettre au point de nouvelles techniques afin de pouvoir se maintenir sous l’eau le plus longtemps possible» fut sa quête du Graal. Avec l’aide d’un ingénieur français, ce Géo Trouvetou mettra au point, après cinq ans et plus de 5000 heures de travail, un recycleur. Cet appareil recyclant une grande partie de l’air expiré − il fait gagner jusqu’à dix fois plus d’autonomie − bouleversera la discipline. Aucune plongée importante ne se fait plus sans cet instrument.
Précis, minutieux, l’enseignant en sciences naturelles à la retraite aime parler technique, insiste sur son système de triple sécurité. Il exorcise. Dans ces profondeurs, la vie ne tient qu’à un fil, à l’image de ce fil d’Ariane qui relie le plongeur à la surface. La moindre défaillance entraîne la mort. Olivier Isler ne le sait que trop bien. En 1992, son meilleur ami, son fils spirituel, se tue en Sardaigne. Emporté par le courant, il s’est assommé. Ironie, ce crack meurt dans moins d’un mètre d’eau. «C’était un jeune géologue de 24 ans, il avait tout», souffle Olivier Isler, encore attristé. Les quatre années qui suivirent le drame, traumatisé, le Vaudois n’effectuera plus aucune exploration. Cinq ans plus tard, c’est à lui qu’on demandera de s’enfoncer à 65 mètres de profondeur dans le gouffre de Chaudanne, près de Rossinière, pour remonter le cadavre d’un autre ami, un Fribourgeois de 26 ans. Une opération de plus de trois heures, aussi difficile physiquement que moralement.

Olivier Isler concède n’avoir eu très chaud qu’une seule fois, en Ardèche, lorsqu’il fut victime d’un essoufflement. «J’ai renoncé à plusieurs plongées. Dès que je ne la sentais pas, j’arrêtais tout», assure-t-il. La sécurité avant l’exploit. Olivier Isler mènera ainsi sa carrière loin du star-system, même s’il fera partie du mythique team Sector No Limits, ce qui lui vaudra une certaine médiatisation dans les années 90. Parrainée par la marque de montre italienne, l’équipe réunissait alors la fine fleur des sportifs de l’extrême, comme l’aventurier Mike Horn, le parachutiste Patrick de Gayardon ou le rameur Gérard d’Aboville. Cette aide financière est la bienvenue. La plongée engloutit le salaire d’enseignant vaudois, occupe tous ses week-ends, ses vacances. «C’était une vie intense, mais épuisante», reconnaît-il. Sans compter qu’il fallait maintenir une condition physique optimale. Natation, vélo et cross sont au programme. Un de ses exercices fut de nager 12 kilomètres dans le Léman derrière un bateau. «C’est une discipline qui demande un engagement total.»

DEVENIR PÈRE

L’usure et la naissance de sa fille Sarah, âgée aujourd’hui de 9 ans, le pousseront à mettre un terme à sa carrière. Il lui est inconcevable de prendre ces risques en étant père. Il continue néanmoins de plonger pour le plaisir, s’adonnant à la photo sous-marine. Toujours aussi fou de technique, il a conçu un casque révolutionnaire qui permet de s’alimenter sous l’eau. Le prototype est à l’étude en Ecosse, en vue d’une commercialisation. Olivier Isler sourit. On est bien loin du casque de hockey bricolé qu’il utilisait lors de ses premières plongées.



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Olivier Isler, plongée souterraine, plongeur, Trident d'or, aquatique, abysses Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

CARRIÈRE

Jean Studer, confession d'un poids lourd

Lâcheur ou sauveur? En quittant le Conseil d’Etat pour la présidence de la BNS, Jean Studer tourne le dos aux «bringues» neuchâteloises mais défend fermement son bilan aux Finances. »


RÉVÉLATION

Sonia Lacen: «Quand je chante, je ne joue pas»

Elle restera une figure marquante de «The Voice», sur TF1, diffusé chaque samedi soir. Qui? Sonia Lacen, 28 ans, qui réside à Carouge et travaille comme hôtesse de l’air. »


VEILLON ET KUCHOLL

Sur la même longueur d’onde

Succès fou chaque matin pour les deux Vincent. Sur le Net comme au micro de Couleur 3, ces deux nouvelles têtes révolutionnent l’humour romand. Portrait de deux potes insolents. »

Page générée en 151 ms.