C’était son rêve absolu: courir avec les athlètes valides. Et il vient d’obtenir le droit de le réaliser! Oscar Pistorius, 24 ans, est né sans péronés à Pretoria, en Afrique du Sud, et a dû être amputé des deux jambes à 11 mois, à la hauteur des genoux. Mais il est devenu un sportif et même un champion de niveau mondial. Courant avec des prothèses en fibre de carbone, celui qui se surnomme Blade Runner (le coureur aux lames) a trusté, ces dernières années, les titres mondiaux dans les compétitions paralympiques, du 100 mètres au 400 mètres en passant par le 200 mètres.
En janvier 2008, Pistorius espérait participer aux Jeux olympiques de Pékin, mais la Fédération internationale d’athlétisme lui avait interdit de prendre part aux mêmes épreuves que les athlètes valides, sur la foi d’une expertise d’un professeur allemand qui affirmait que ses prothèses lui donnaient «un avantage indu». Mais le Tribunal arbitral du sport, saisi par l’athlète sud-africain, avait annulé cette décision. Seul problème, Pistorius n’avait pas atteint le minimum nécessaire pour se qualifier.
Mardi 19 juillet dernier, lors d’un meeting à Lignano, en Italie, Blade Runner a pulvérisé son temps personnel sur 400 mètres, passant de 45’’61 à 45’’07, un temps qui lui aurait valu la 5e place aux Jeux olympiques de Pékin (le record du monde sur cette distance est détenu depuis 1999 par l’Américain Michael Johnson en 43’’18). Oscar Pistorius a donc atteint le chrono exigé par la fédération sud-africaine (45’’25) et s’est qualifié pour les Championnats du monde de Daegu, en Corée du Sud, qui se dérouleront fin août. Il espère bien participer aussi, l’année prochaine, aux Jeux olympiques de Londres! Juste ou injuste, le débat fait rage…
«Ça fausse quand même un peu le jeu»
Anita Protti 47 ans, vicechampionne d’Europe du 400 mètres haies en 1990
«Humainement parlant, je trouve extraordinaire que Pistorius ait la volonté et le courage de se battre avec les athlètes valides. Je ne sais pas si ses prothèses lui donnent un avantage ou non, mais elles constituent un élément extérieur qui donne une autre valeur à sa performance. Ça n’enlève rien à son mérite qui est énorme, mais ce n’est plus tout à fait la même chose. C’est la technologie qui parle aussi, ce n’est plus uniquement le corps humain. D’une certaine façon, ça fausse quand même un peu le jeu. On pourrait dire qu’une personne qui a un handicap, par exemple un sourd ou un aveugle, pourrait courir sans autre avec les valides. Mais dans le cas de Pistorius, avec cet élément extérieur que sont les prothèses, on ouvre la porte à la performance technologique.» Pistorius a d’abord été refusé, il a fait ensuite tout ce qui était en son pouvoir pour être accepté, il y a eu des études poussées pour savoir si les prothèses jouaient en sa faveur ou pas… Moi, je ne peux pas me prononcer sur ce point. Maintenant, il a réussi ses minimas et il s’est qualifié pour les Championnats du monde. Il est clair qu’on ne va pas le rejeter aujourd’hui! C’est un sacré défi pour lui! Il a fait un très bon temps, le quinzième de l’année je crois, mais ça veut dire aussi qu’il n’est pas encore au niveau des tout meilleurs. C’est positif pour lui, puisqu’il a réussi un défi incroyable, mais espérons qu’il ne jouera pas sa carte tout devant.»
«Ça compense tout juste son énorme handicap»
Luc Recordon 46 ans, avocat, conseiller aux Etats vert
«J’ai une assez bonne idée de ce que sont les prothèses de Pistorius, puisque je porte aussi des prothèses et que la nouvelle paire que j’utilise est équipée du même système que les siennes. D’habitude, le bas d’une prothèse est formé d’un tube (en métal ou en bois rigide), mais là, c’est une espèce de lame épaisse et légèrement galbée, qui a un peu un effet ressort.»
Il faut comprendre que, quand vous portez une prothèse classique, c’est comme un poids mort, comme un boulet que vous traînez. Une prothèse classique, c’était 7 kilos par jambe; maintenant, c’est 3 kilos. Quand vous faites un long parcours, vous devez marcher lentement, vous sentez le poids de la prothèse qui entraîne la jambe sur le sol. C’est très handicapant.»
Donc, pour en revenir à Pistorius, c’est comme s’il courait avec des boulets aux jambes, mais que l’effet ressort de ses prothèses compensait un peu ce qui lui manque et qui est le plus important pour courir: la musculature, les articulations. Est-ce que ça le fait bénéficier d’un avantage indu? Je n’ai pas l’impression. Chaque cas de figure est différent et il faudrait analyser sa situation pour se prononcer sur le fond. Mais franchement, je ne crois pas qu’il soit favorisé par rapport à un athlète valide, je dirai plutôt que ça limite tout juste son énorme désavantage.»
«Pistorius mérite de continuer son incroyable pari!»
Philippe Clerc 65 ans, médecin anesthésiste, champion d’Europe du 200 mètres en 1967
«Je trouve assez admirable qu’un type qui a un gros handicap dans la vie se lance dans une aventure exceptionnelle. Il aurait pu ne rien faire du tout, mais il a décidé de vivre sa passion pour la course et il est arrivé à un niveau de performance où il fait peur aux coureurs valides. Les gens se plaignent toujours que leur vie est difficile et qu’ils ont des tas de problèmes. Eh bien l’histoire de Pistorius représente un exemple positif et il serait dommage de le remettre en cause. Je peux comprendre que ses adversaires puissent se dire que ça lui donne peut-être un avantage, mais à partir du moment où on l’a autorisé à courir et qu’il a réussi les minimaux, il faut l’accepter.»
Est-il juste de le laisser courir? Je ferai une comparaison avec un cas qui s’est produit aux Etats-Unis, dans les années 60. C’était un golfeur professionnel qui était atteint d’une malformation vasculaire et qui ne pouvait pas marcher plus d’une centaine de mètres. Il était obligé d’utiliser une voiturette. Or, le règlement oblige les golfeurs à marcher sur le parcours. Un tribunal a donné raison au golfeur, en estimant qu’il avait le droit d’exercer sa profession même s’il avait besoin d’une petite aide. Je dirai, en étant cynique, que, si les coureurs valides ne sont pas d’accord, ils peuvent toujours aller se faire couper les jambes!»
Pistorius mérite de continuer. De toute façon, il faut être réaliste: son histoire est exceptionnelle et il ne va pas y avoir demain une avalanche d’invalides dans les stades!»
«On ouvre la porte aux sportifs mi-hommes, mi-machines»
Dano Halsall 47 ans, nageur et ex-recordman du monde du 50 mètres
«J’ai un énorme respect et beaucoup d’admiration pour Pistorius, je trouve admirable ce mec qui s’entraîne durement et qui réalise des temps exceptionnels, qui sont au niveau des athlètes valides. Mais je suis à 100% contre le fait qu’il participe aux mêmes courses que les valides, parce que ça représente une grave injustice au niveau du sport. On ne peut pas dire en effet, de manière certaine, quel est l’effet de ses prothèses sur ses performances, mais on sait qu’elles constituent de toute façon un facteur d’inégalité.»
Et, comme la technologie progresse de manière rapide et impressionnante, on peut très bien imaginer que des prothèses de haute technologie pourront un jour avantager un athlète non valide au détriment des valides. Qu’est-ce qu’on dira demain si Pistorius, grâce à des prothèses ultrasophistiquées, met une seconde à Usain Bolt et court le 100 mètres en moins de neuf secondes? Tout le monde dira que c’est absurde et que ce n’est pas juste!» Ce qui m’inquiète le plus, c’est que si l’on entre dans cette logique, on ouvre la porte à des sportifs qui, dans vingt, trente ou cinquante ans, seront des sportifs mi-hommes, mi-machines. Quand je faisais de la compétition, des copains me disaient en riant que je devrais me faire greffer un peu de peau entre les doigts, pour augmenter la surface de contact avec l’eau et nager plus vite. Qu’est-ce qu’on dira le jour où un nageur décide de se faire couper les mains et de les remplacer par des prothèses ultrasophistiquées, comme des espèces de palmes?»