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OSLO
LE CARNAGE D’UN CROISÉ
Vendredi. Une bombe explose à Oslo et la jeunesse travailliste subit une fusillade d’une heure sur l’île d’Utoya. Dernier bilan: 76 morts et une centaine de blessés. Un peuple en deuil, une communauté en proie au doute. Tout cela est l’œuvre d'Anders Behring Breivik.

Par Marie Mathyer - Mis en ligne le 01.08.2011

 

Un homme blond, des yeux bleus, au sourire discret. Un Norvégien pur souche, l’air plutôt sympa, mais qui toise les visiteurs du haut de sa page Facebook. Son profil le dit célibataire, friand des séries True Blood et Dexter et des jeux vidéo de guerre on line. Il aime le bodybuilding, fait partie d’un club de tir, possède trois armes à feu et cite comme favoris des monuments de la littérature: Kafka, John Stuart Mill, Orwell. Un profil comme on en trouve des milliers d’autres sur le plus grand réseau social du monde.

Pourtant, pour les besoins de l’enquête, ce même profil est désormais inaccessible. Parce que celui qui aimait se prendre pour un tueur dans le jeu World of Warcraft a réalisé un carton dans la vraie vie. Vendredi dernier, après avoir fait exploser une bombe artisanale de 500 kilos en plein centre d’Oslo, Breivik a abattu de sang-froid 68 jeunes âgés de 14 à 25 ans. Septantesix morts au dernier décompte. Au moment où les Norvégiens sous le choc s’imaginaient victimes d’un islamiste barbu, ils découvrent effarés que leur bourreau est en réalité un concitoyen: Anders Behring Breivik, né le 13 février 1979 juste à côté d’Oslo.

CHEVALIER EN CROISADE

Enfant de la classe moyenne, Breivik vit à Skoyen, dans la banlieue bourgeoise d’Oslo. Ses parents divorcent peu avant sa naissance. Son père, un diplomate, se remarie juste après. Retrouvé après le massacre, il décrit le petit Anders comme un garçon ordinaire mais réservé, ayant vécu une scolarité sans histoire. Breivik obtient en effet un master en management, mais ses entreprises seront des fiascos. Dans ses déclarations fiscales, on ne trouve aucun revenu pour l’année 2009 et des sommes extrêmement modiques au cours des années précédentes.

«C’est un homme calme et terre à terre»
Piltavla, un ami internaute

A 15 ans, le jeune Breivik, en quête d’appartenance, se fait baptiser à l’Eglise protestante. A sa propre initiative, tient-il à préciser dans un manifeste de 1500 pages qu’il publie sur l’internet une heure avant le début du carnage. Dans ce document intitulé A European Declaration of Independence - 2083, Anders révèle sa véritable personnalité. L’homme plagie une partie de l’argumentaire de Ted Kaczynski, dit Unabomber, le terroriste américain qui avait envoyé seize colis piégés artisanaux faisant trois morts et 23 blessés entre 1978 et 1995.

Breivik explique vouloir user «du terrorisme comme moyen d’éveiller les masses». Il se représente en croisé libérant l’Occident de l’islamisation. Lucide, il s’attend à être perçu comme «le plus grand monstre depuis la Seconde Guerre mondiale». Dans ce pêle-mêle de références historiques et de détails privés, Breivik évoque aussi son père et sa mère, avec qui il a vécu jusqu’au début de l’année. Les deux étaient autrefois membres du parti travailliste, ciblé par l’attentat. Le père d’Anders soutient que, adolescent, son fils n’avait pas d’idées politiques. Mais, vers la vingtaine, le jeune Breivik adhère aux idées du parti du progrès, premier parti d’opposition norvégien, situé à l’extrême droite par certains politologues. En 2007, Anders Breivik renonce pourtant à payer ses cotisations et quitte la formation. Ses idées se radicalisent. Il n’a jamais été actif dans les mouvements néonazis et n’a pas de casier judiciaire excepté quelques délits mineurs. Mais les forums extrémistes regorgent depuis 2009 de ses contributions et de ses commentaires qui stigmatisent ce qu’il considère comme le plus grand mal qui frappe l’Europe: le multiculturalisme. Malgré ses idées qu’il partageait volontiers, ses amis s’avouent aujourd’hui abasourdis. L’un d’eux, cité par le Sunday Telegraph, jure que Breivik donnait l’image d’un être incapable de faire du mal à une mouche. «Un homme calme et terre à terre.» Un homme qui cultivait melons, légumes et tubercules dans sa ferme biologique. Mais une ferme où il s’est fait livrer 6 tonnes d’engrais chimiques, matériau de base pour sa bombe. Le monstre veut désormais témoigner en public et s’expliquer. La justice lui a d’ores et déjà refusé cette tribune. Pour l’instant, il est entre les mains des experts psychiatres.


2002-2011: HISTORIQUE D’UN CARNAGE

DE 2002 À 2009
Anders Behring Breivik rédige sous un pseudonyme son manifeste de 1500 pages intitulé Une déclaration d’indépendance européenne - 2083, longue diatribe contre le multiculturalisme et méthode de lutte contre celui-ci. C’est dans ce texte que Breivik dit avoir mis neuf ans à planifier ses attentats.

2009
Anders Behring Breivik achète une ferme biologique, Breivik Geofarm, dans les environs de la ville et de la base militaire de Rena, à environ 150 km au nord-est d’Oslo. Il y cultive des melons, des légumes et des tubercules. Il y fréquente un bar et un restaurant turc. Il est considéré comme quelqu’un de discret, gentil et poli.

2010
Sur le site de débat document. no, réputé pour ses idéologies d’extrême droite, il poste plus d’une septantaine de commentaires clamant sa haine de l’islam et du multiculturalisme.

DÉBUT 2011
Il quitte l’appartement cossu qu’il habitait jusqu’alors avec sa mère dans la banlieue d’Oslo pour vivre à demeure dans sa ferme biologique. Il y pépare sa future «mission».

4 MAI 2011
Il commande et reçoit 6 tonnes d’engrais de la société agricole Felleskjøpet. «Cette commande n’avait rien d’inquiétant», vient de se justifier la porte-parole du fournisseur. Ce sont certainement ces engrais qui ont été utilisés pour la fabrication de plusieurs bombes artisanales. D’après les calculs de la police, Breivik aurait utilisé 3 tonnes d’engrais dans ce but.

17 JUILLET
Anders Behring Breivik se crée un compte Twitter sur lequel il cite le philosophe anglais John Stuart Mills: «Une personne avec des convictions est aussi forte que 100 000 qui n’ont que des intérêts.»

JEUDI 21 JUILLET
Cela fait deux jours que des centaines de militants et sympathisants de la jeunesse travailliste de Norvège sont réunis, comme chaque été, sur l’île d’Utoya, située dans un grand lac à l’ouest d’Oslo. Le ministre des Affaires étrangères en personne est venu leur rendre visite. Samedi, ce sera au tour du premier ministre de venir saluer ses jeunes camarades de parti.


VENDREDI 22 JUILLET

Le tueur présumé écrit dans son journal: «La première fête costumée de l’année, je me déguise en policier.»

14 H 20
Une heure avant l’explosion, Anders Behring Breivik publie en ligne sur l’internet son manifeste accompagné d’une vidéo de douze minutes sur YouTube. Dans le montage, essentiellement constitué de dessins de soldats croisés et de textes, Anders Behring Breivik rappelle ses idées antimarxistes et antimulticulturelles. La vidéo s’achève sur trois photos de Breivik, dont une, rétrospectivement inquiétante, où il pose armé d’un fusil d’assaut et une autre où il est vêtu d’un costume franc-maçon. Il termine ainsi son argumentaire: «Je pense que ceci est ma dernière contribution. Nous sommes vendredi 22 juillet, il est 12 h 15.»

15 H 26
Une énorme explosion retentit dans un quartier d’affaires du centre d’Oslo, devant le bâtiment de 17 étages du gouvernement abritant le bureau du premier ministre Jens Stoltenberg, absent à ce moment. Les fenêtres du plus grand tabloïd local, le Verdens Gang (VG), volent en éclats. Dans la rue, recouverte de débris, les victimes ensanglantées gisent à même le sol. Pendant ce temps, à l’insu de tous, Breivik quitte les lieux à bord d’un van gris métallisé de location chargé d’armes et de munitions. Il parcourt les 35 kilomètres qui le séparent de l’île d’Utoya, roulant sur la nationale E16 qui relie Oslo à Bergen.

15 H 35
Les bâtiments endommagés sont évacués. On demande via Twitter aux habitants de déverrouiller leur wifi pour que d’éventuelles victimes coincées dans les locaux puissent communiquer leur position, car les lignes téléphoniques sont encombrées. La ville résonne des sirènes des ambulances et des voitures de police. La poussière rend la respiration difficile.

15 H 46
Tout le monde croit à une attaque terroriste en lien soit avec la présence norvégienne en Afghanistan et en Libye, soit avec la reproduction dans les journaux nationaux de caricatures représentant le prophète Mahomet.

16 H 22
Le premier communiqué de police fait état d’une puissante explosion. Vingt-trois minutes plus tard, le premier décès est annoncé à la radio.

16 H 57
Arrivée de Breivik sur les bords du lac Tyrifjorden, où il prend le ferry pour se rendre sur l’île en quelques minutes.

VERS 17 H 10
Breivik, portant un pull décoré de l’emblème de la police, crie aux jeunes de se rassembler et de venir vers lui, en prétendant qu’il est là pour assurer leur sécurité. Mais il se met à tirer dans l’attroupement. Les quelque 600 jeunes membres du parti travailliste pris au piège sur l’île d’Utoya commencent à demander du secours par SMS et via les réseaux sociaux. Certains se jettent à l’eau pour échapper à la mort, d’autres se cachent comme ils peuvent.

17 H 26
La police locale affirme que c’est à cette heure qu’elle reçoit les premiers messages de demande de secours. Elle réclame l’aide de la capitale: requête officielle reçue à 17 h 38. Oslo décide d’envoyer un commando par la route, faute d’hélicoptères de transport disponibles. Pendant ce temps, de nombreux riverains possédant des embarcations risquent leur vie en se rapprochant de l’île pour secourir les jeunes fuyant à la nage.

18 H 09
L’unité spéciale arrive sur le rivage. Elle a mis officiellement quarante minutes pour se rendre sur les lieux. Mais le chef des opérations de police dans le secteur de Buskerud a reconnu qu’un problème de bateau vétuste qui prenait l’eau a retardé d’un bon quart d’heure le débarquement.

18 H 25
Les forces spéciales posent enfin le pied sur l’île.

18 H 27
Un suspect est rapidement arrêté. Il s’agit d’un Norvégien de 32 ans, Anders Behring Breivik, décrit par la police comme un chrétien extrémiste de droite. L’homme n’a montré aucun signe de résistance lors de son interpellation.

Plus d'images dans la version papier du journal, actuellement en kiosque



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Tags: Oslo, carnage, Anders Behring Breivik, tragédie, Utoya, Norvège, massacre, rescapés Aller en haut de page Haut de page

 

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