Il était devenu une pure image, un être désincarné et invisible, un homme sans âge. Mais ils ont fini par l’avoir. Près de dix ans après le 11 septembre, les services secrets américains ont accompli ce que toute l’Amérique, dans ses tréfonds, considérait comme un devoir sacré et auquel plus personne ne croyait: l’exécution d’Oussama Ben Laden, le chef du réseau terroriste al-Qaida, l’organisateur des attentats contre le World Trade Center, à New York, et contre le Pentagone, à Washington, qui avaient fait près de 3000 victimes innocentes. «Justice est faite», a déclaré, avec une émotion contenue mais aussi une dureté et une fierté à fleur de peau, le président américain Barack Obama.
NÉ DANS UNE GRANDE FAMILLE SAOUDIENNE
Ce n’est pas seulement une longue et mystérieuse traque qui s’achève, ce n’est pas seulement la fin brutale d’un homme longtemps insaisissable et devenu mythique; c’est une longue, une lourde séquence historique qui se termine comme elle s’est déroulée, dans la violence et dans le sang: l’invasion soviétique de l’Afghanistan, en décembre 1979, la résistance islamique soutenue par les Etats-Unis, la montée de l’islamisme radical et du terrorisme, les guerres américaines en Afghanistan puis en Irak, le choc des civilisations…
Oussama Ben Laden naît le 10 mars 1957, dans une grande famille d’Arabie Saoudite. Son père a fait fortune dans le bâtiment et les travaux publics, c’est un proche du roi, un homme puissant et respecté qui vit selon le Coran: de nombreuses épouses et plus d’une cinquantaine d’enfants. Le destin du jeune Oussama semble tout tracé – il sera un héritier –, mais l’histoire va vite le rattraper pour ne plus le lâcher. En 1980, le chef des services secrets saoudiens, le prince Turki Al-Fayçal, cherche des volontaires pour aider les moudjahidin afghans qui se battent contre l’occupant soviétique. Oussama est un jeune homme très pieux, assez timide, à la foi incandescente et rigoureuse. Alors que sa famille vit dans un milieu hyperprivilégié – les voyages, l’argent, les plaisirs de la cour –, il abandonne tout pour la croisade contre les «mécréants» et les «athées». Il organise alors, depuis Peshawar, la ville-frontière pakistanaise devenue la base de la résistance, l’envoi de jeunes combattants et l’acheminement d’armes dans les montagnes afghanes. Le futur fondateur d’al-Qaida a 25 ans, il est le protégé des services secrets saoudiens et le précieux allié de la CIA qui, dès l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir, en janvier 1981, soutient massivement la résistance afghane. Ben Laden est un idéaliste, mais il est aussi, à sa manière, un auxiliaire ou un pion des services occidentaux.
Ce que le jeune homme découvre alors, diront ses compagnons de l’époque, c’est la camaraderie, la fraternité face à l’ennemi, l’ivresse de la bataille. Il manifeste déjà ce curieux mélange d’audace spectaculaire et de prudence quasi paranoïaque qui ne le quittera plus, alternant coups de main contre les Soviétiques et longues planques au fond des grottes. Invérifiable, la légende rapporte que, encerclé un jour avec ses hommes dans une montagne et promis à une mort certaine, il est sauvé quand les troupes soviétiques cessent inexplicablement leur attaque. Pour le jeune croyant, c’est un miracle, le signe que son combat est juste et qu’Allah lui donnera la victoire. Ben Laden racontera aussi au journaliste anglais Robert Fisk, qui l’a rencontré plusieurs fois, que pendant une attaque contre une base soviétique à Jalalabad, un obus de mortier est tombé à ses pieds sans exploser. «Il a alors ressenti un grand calme, une impression d’acceptation sereine qu’il a attribuée à Dieu.» Quand le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev décide de retirer ses troupes, en février 1989, Oussama Ben Laden est devenu un héros national. De retour en Arabie Saoudite, il donne des conférences, s’exprime dans des mosquées…
Aurait-il pu, alors, renouer avec la vie facile qui lui semblait promise? Aurait-il pu rester l’ami des Américains et devenir, comme son père, un homme d’affaires prospère? C’est la guerre du Golfe, en fait, qui va figer son destin. Après l’invasion du Koweit par Saddam Hussein, en 1990, le roi Khaled accueille des bases américaines pour protéger le royaume saoudien, la patrie des lieux saints islamiques. Un sacrilège pour Ben Laden, qui se brouille avec la famille royale, est déchu de sa nationalité et s’exile au Soudan, avec une poignée de fidèles. Il n’a plus de pays, mais il a mieux que cela: le Coran, la foi brûlante, la rage de la révolution. Il a aussi de l’argent, beaucoup d’argent.
«La première fois que je l’ai rencontré dans le désert du Soudan, en 1994, explique Robert Fisk, son apparence était d’une humilité presque ostentatoire: robe saoudienne et turban blanc sans ornement, barbe modeste. Il finançait la construction d’une route et, manifestement, il aimait le rôle du guerrier devenu bienfaiteur aidant les pauvres, mais refusant les énormes plateaux de nourriture qu’on lui offrait. Il posait respectueusement les mains sur sa poitrine quand les anciens du village tentaient de chanter ses louanges.»
Ben Laden développe une idée fixe: il veut détruire l’Amérique comme il croit avoir détruit l’Union soviétique. «L’Amérique doit devenir l’ombre d’elle-même», s’exclame-til. La violence qu’il avait utilisée contre les troupes soviétiques, il la retourne contre les Etats-Unis. Il fonde al-Qaida, «la base», qui ne croit qu’à la violence et organise ses premiers attentats.
CLINTON EN ÉCHEC
Le président Bill Clinton essaie de le tuer, mais en vain. En 1996, Ben Laden lance un grand appel contre ceux qu’il appelle, avec son langage d’un autre temps, «les croisés et les juifs», et trouve refuge en Afghanistan, auprès des talibans. Il organise des camps militaires où il accueille tous les islamistes de la planète. Sa seule et unique obsession: le djihad!
Le 11 septembre 2001, l’Amérique découvre avec horreur qu’elle a sous-estimé le danger: quatre avions détournés par des islamistes sèment la mort et la dévastation sur son propre sol. Une opération diabolique, accomplie avec une audace incroyable. Un traumatisme d’autant plus insoutenable que Oussama Ben Laden ne cesse de narguer les Américains en apparaissant dans des vidéos à l’atmosphère douce et bucolique, comme une sorte de bon berger à l’allure sereine et à la voix douce, sur fond de montagne et de nature paisible. Après avoir négligé tous les signaux d’alerte, le président George Bush décrète la «guerre contre la terreur», qui entraînera les pires dérives (rétablissement de la torture, prisons secrètes).
Comment le leader d’al-Qaida a-t-il pu échapper, pendant près de dix ans, aux forces américaines lancées à sa poursuite? Méfiant, secret, il a soigneusement évité les pièges de la modernité (le téléphone, l’internet) et a bénéficié, à l’évidence, de la porosité de la frontière ainsi que de puissantes complicités au Pakistan. Sa disparition, en tout cas, sonne le glas d’une époque: celle de la violence aveugle et du «terrorisme international».
LES 7 PRINCIPAUX ATTENTATS D'AL-QAIDA
Formé en 1987, le réseau terroriste a multiplié les actions à travers le monde.
1993 26 FÉVRIER
Un attentat à l’explosif au World Trade Center fait six morts et un millier de blessés. L’explosion ébranle les six niveaux de soussol des tours, où se trouvaient 55 000 personnes.
1998 7 AOÛT
Deux voitures explosent près des ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie): 224 tués, dont douze Américains. Ben Laden déclaré «ennemi public numéro un».
2001 11 SEPTEMBRE
Quatre avions de ligne avec 266 personnes détournés et utilisés comme armes. Les deux tours du World Trade Center s’effondrent. Environ 3000 morts et disparus. L’attentat le plus meurtrier de l’histoire.
2002 12 OCTOBRE
Un attentat à la voiture piégée fait 202 morts, dont de nombreux touristes étrangers, dans une discothèque de Bali. Il est attribué à la Jemaah Islamiyah, un réseau clandestin qui s’inspire d’al-Qaida.
2003 16 MAI
Quarante-cinq morts (dont douze kamikazes) lors de cinq attentats quasi simultanés au Maroc, visant des restaurants et des hôtels fréquentés par des étrangers et des cibles juives à Casablanca.
2004 11 MARS
Cent nonante et un morts et près de 2000 blessés dans une série d’attentats visant plusieurs trains dans trois gares de Madrid et de sa banlieue.
2005 7 JUILLET
Cinquante-six morts (dont quatre kamikazes) lors de quatre attentats suicide dans le métro et un bus à Londres.