Le célèbre Palais Mascotte, à Genève, ouvre une semaine par mois les portes de son boudoir à un spectacle de strip-tease burlesque. Provocant mais jamais vulgaire, l’effeuillage à la mode des années 50 est furieusement tendance.
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Laurent Favre - Mis en ligne le 29.04.2011
Dit crûment, c’est l’histoire de filles qui se déshabillent au Palais Mascotte. Mais attendez avant de soustraire ce magazine de la vue des enfants. Il est certes question ici de striptease, donc forcément un peu de nudité, mais pas du tout de sexe ni de sexisme. Ce n’est pas glauque mais joyeux, pas vulgaire même si un peu provocant. Ce serait même plutôt féministe, en tout cas très féminin. Quant au Palais Mascotte, cet ancien point de chute obligé des visiteurs du Salon de l’auto venus s’encanailler aux Pâquis, il est devenu une adresse respectable, voire carrément branchée. Vous entrez?
Une semaine par mois, le célèbre établissement de la rue de Berne, entre la gare et le lac, ouvre les portes de son boudoir à la mode du burlesque. Un boudoir est une petite pièce située entre le salon et la chambre; le strip-tease burlesque évolue dans cet exact entre-deux. Nous sommes à mi-chemin entre l’intime et le social, l’amour et le désir. C’est un sas, un espace suspendu dans le temps, où la séduction est encore pleine de mystère et d’incertitude.
LES FEMMES SÉDUITES
Les spectacles burlesques sont composés de saynètes de personnages et de numéros de strip-tease plus ou moins déshabillés, richement costumés, très souvent accessoirisés et dansés au son de standards des années 50. Les filles finissent généralement nues, mais on ne voit jamais ni leur sexe ni leurs tétons, cachés derrière de ravissants patchs en forme d’étoile, de coquillage ou de papillon. Tout cela est très innocent, plutôt charmant, un brin désuet et pourtant furieusement à la mode. Les filles sont d’ailleurs des artistes professionnelles, réclamées partout en Europe, et qui, depuis quelques années déjà, parviennent à vivre de cet art qui est pour elles un art de vivre.
La première semaine du Boudoir burlesque, mi-mars au Palais Mascotte, a fait salle comble. Dans le public, une majorité de femmes, venues souvent entre copines. Quelques couples. Miss Anne Thropy, Lila O, Lada Redstar et Loulou D’vil enchaînent leurs numéros dans les bulles de savon et les paillettes. Trois heures de maquillage et de coiffage pour quelques minutes de déshabillage savamment exécuté. On rit, on observe, on admire.
L’effeuillage burlesque séduit surtout les femmes, parce qu’il s’affranchit des codes de séduction imposés par les hommes (minceur, soumission). Il célèbre le corps féminin quel qu’il soit. C’est l’art de l’acceptation de soi et de ses formes. Le phénomène est purement américain, même s’il puise sa source dans les cabarets parisiens du XIXe siècle. Ses héroïnes se nomment Betty Page (sa frange noire est toujours imitée), Betty Grable (dont les jambes furent assurées pour un million de dollars) ou Rita Hayworth. Dans les années 50, le monde entier a admiré ces filles dont on punaisait (en anglais to pin up) les posters. Mortes avec les trente glorieuses, les reines du glamour sont revenues sur le devant de la scène au début du siècle. L’Américaine Dita Von Teese leur a fait traverser l’Atlantique. Les pin up ont également été popularisées par le film Tournée, du Français Matthieu Amalric, dont les plantureuses vedettes firent sensation au dernier Festival de Cannes.
Hollywood a tenté de surfer sur la vague, mais le film Burlesque a fait un four, peutêtre parce que Cher et Christina Aguilera ne seront jamais des pin up. Peut-être aussi parce que le burlesque n’est pas un produit et qu’il se niche plutôt dans la contre-culture. A en croire ses adeptes, chaque geste a sa légitimité, son histoire. Dita Von Teese, par exemple, n’est pas qu’une danseuse un peu exhibitionniste. Cette fausse brune (elle est naturellement… blonde) a acheté son premier corset à 17 ans et a étudié l’histoire des costumes.
Aujourd’hui, des écoles de burlesque ouvrent dans les villes. On y donne des conseils de coiffure et de maquillage, on y apprend bien sûr comment faire tourner les fameux nippies qui masquent les tétons, on y enseigne l’art de savoir enlever un gant ou celui de s’asseoir sans jamais prendre appui sur les deux fesses. Dans l’esprit, on est plus proche de la cérémonie du thé à la japonaise que du pole dance façon Las Vegas.
Le Boudoir burlesque, Palais Mascotte. Du 19 au 23 avril, puis du 24 au 28 mai et du 21 au 25 juin. Entrée: 15 fr. www.palaismascotte.ch
«C’est un style de vie, pas un travail»
Il y aurait un incendie chez elle, elle ne sortirait que maquillée et coiffée, toujours à la mode des années 30-50. «C’était l’âge d’or, soupire ce Dahlia noir venu de Finlande. Les femmes étaient alors de vraies femmes, à la fois féminines et féministes.» Son bras droit s’orne de plusieurs tatouages, hommages aux reines de sa discipline. Pardon, de sa culture. «C’est un style de vie, pas seulement un travail», précise- t-elle. On reconnaît Dixie Evans, «la Marilyn Monroe du burlesque», Tempest Storm, dont les seins furent assurés pour un million de dollars à la Lloyds de Londres, et bien sûr Betty Page, icône des pin up, décédée en 2008. Après avoir échauffé Tampere - «J’ai débuté en créant mon show, ça a marché» -, Loulou est devenue une artiste de réputation internationale, souvent invitée en France, en Angleterre, en Italie et aux Etats-Unis. «J’aime être un peu forte, agressive. Mais je ne suis pas en train de jouer un rôle. Le burlesque, c’est une version plus féminine et plus drôle de moi-même.»
«Ma grand-mère m’a tout appris»
Son pseudo raconte ses origines. Lada est un prénom avant d’être une marque, Red Star (étoile rouge) rappelle le communisme et un club de foot de Belgrade. Yougoslave, elle vient de Berlin après avoir habité à Londres et étudié l’histoire de l’art et l’archéologie à la Sorbonne. Comme ça, juste parce qu’elle en avait envie. Sa vocation est née lorsqu’elle était petite fille. «Ma grand-mère était une pin up magnifique. Tout était parfait chez elle, les ongles, les yeux, la coiffure, le maintien… Sur les photos, elle a une insouciance dans le regard. J’ai cette nostalgie de l’espoir.» Pour elle, on ne naît pas pin up, on le devient. «Une femme qui n’est pas consciente de sa féminité ne pourra jamais être une pin up. Ce n’est pas qu’un jeu, il faut s’être nourri d’une histoire, d’une mode. C’est une véritable culture, très intellectualisée. Si on ne la connaît pas, on ne fait pas les bons gestes. Par exemple, un coiffeur professionnel ne sait pas faire la coiffure que moi je sais faire, parce que je l’ai apprise de ma grand-mère.»
«On n’est pas sur les genoux des clients»
Anne est sans doute son vrai prénom, mais la garniture est inventée. Le pseudo fait partie intégrante de l’univers de la pin up. A cheval entre Paris, où elle a monté sa propre revue et donne des cours d’effeuillage, et Genève, où elle a conçu le projet du Boudoir burlesque avec le directeur du Palais Mascotte, cette Française vit de sa passion depuis deux ans. Elle compare. «A Paris, je fais surtout de l’événementiel. Le public est plus blasé, plus difficile à satisfaire. Ici, c’est bien plus convivial, les gens participent, le public est souvent majoritairement féminin.» Elle décrit son numéro comme «un mélange de danse, de théâtre, de séduction et d’humour». Ce qui lui plaît? «Tout! Entrer dans mon personnage, donner quelque chose au public, remettre au goût du jour un art plaisant et rétro. Et puis c’est vraiment un spectacle: on est sur scène, pas sur les genoux des clients.» Elle aime ses rondeurs et n’est visiblement pas la seule. «J’ai mes fans, des passionnés qui me suivent un peu partout…»
«J’apprends à jouer avec mon corps»
Genevoise, résidente du Palais Mascotte depuis un an et demi, cette brune piquante d’origine chilienne est chanteuse, animatrice, comédienne. Elle fait du piano-bar, chante du jazz et de la chanson française néoréaliste. Une artiste complète, ou presque. «J’avais du mal à explorer mon côté féminin. Moi, j’étais très rock, très grunge.» L’effeuillage est une couleur de plus à son arc-en-ciel. «Une amie a trouvé ça dégradant, mais c’est un jeu, je joue avec mon corps. Je l’ai pris comme une formation théâtrale, comme une manière d’apprendre à être plus à l’aise avec mon corps. La première fois que j’ai vu Anne, que je l’ai vue assumer si bien ses rondeurs, ça a été une révélation, une libération.» La mode des pin up est pour elle un «retour à l’ultraféminisation. Le symbole, c’est Rita Hayworth dans Gilda: elle enlève juste un gant et l’effet est incroyable!» Et le côté rock, finalement? «Betty Page, c’est glamour, mais aussi très rockabilly, très rock dans le tempérament.»