«Combien d’animaux devront-ils encore souffrir et mourir pour que les autorités réagissent et mettent un terme à ce commerce d’un autre âge? Ce delphinarium est une honte pour la Suisse.» Président de la Société suisse d’étude et de protection des cétacés, ONG à but non lucratif basée à Lausanne et dévouée à la conservation des océans et à la préservation de la faune et de la flore marines, Max-Olivier Bourcoud ne décolère pas après la mort étrange, les 8 et 13 novembre derniers, de Shadow (8 ans) et de Chelmers (29 ans), deux des cinq dauphins du parc de Connyland. Ce spécialiste reconnu des mammifères marins, dont la structure rassemble 5000 membres en Suisse romande, n’a pas de mots assez forts pour décrire la torture que subissent les animaux, et plus particulièrement les dauphins, dans les parcs d’attractions. «Ils aiment certes le contact avec l’être humain. Pour autant, cela ne justifie pas de les enfermer dans des prisons barbares pour les contraindre à amuser les gens. A ce propos, dites à vos lecteurs que ce n’est pas par plaisir, mais pour mendier leur nourriture que les dauphins acceptent de réaliser les exercices stupides et contre nature qu’on leur impose. Dites-leur aussi qu’entre deux sessions de travail (six par jour à Connyland), la plupart des individus sont tellement déprimés qu’ils traînent comme des troncs d’arbre. Le dauphin est joueur et exubérant mais se lasse très vite. Ce business est vraiment scandaleux!»
LE LAXISME DES AUTORITÉS
Un business particulièrement lucratif pour les 308 parcs recensés sur la planète, 50 en Europe. Selon Sigrid Lüber, présidente d’Oceancare Suisse, association de défense des animaux et des océans qui a déposé jeudi à la Chancellerie fédérale une pétition munie de 78 000 signatures demandant au Conseil fédéral et au Parlement d’interdire l’importation des dauphins dans notre pays, plus d’un demi-million de personnes fréquentent chaque année Connyland (de mars à fin octobre), assurant au parc un chiffre d’affaires de plusieurs dizaines de millions de francs. Un résultat que Roby Gasser et sa soeur Nadja, propriétaires des lieux depuis la mort de leurs parents, Conny et Gerda, fondateurs du site à la fin des années 60 et du delphinarium en 1985, ont refusé de nous confirmer. Prétextant un manque de temps et le fait que les médias déformeraient systématiquement leurs propos, le duo nous a poliment mais fermement éconduits.
A 50 ans, Roby Gasser est pourtant rompu aux polémiques. Entre les dénonciations des protecteurs des animaux pour maltraitance et ses propres démêlés judiciaires, la saga dure depuis une vingtaine d’années. Morceaux choisis: en juillet 2000, une femelle, Cheespa, met au monde un bébé dauphin qui meurt rapidement, au terme d’une mise bas éprouvante. Les dresseurs, dont Nadja, la contraignent à reprendre les six shows quotidiens. Comble du mauvais goût, le parc émet une carte publicitaire sur laquelle figure le petit qui vient de mourir. Attaqué après ce décès, Roby rétorque «qu’on ne peut pas mettre des préservatifs aux dauphins». Toujours en 2000, au mois de décembre, une dénonciation pour maltraitance est déposée à la suite des révélations d’anciens employés. Une plainte qui restera lettre morte. Et pourtant, onze ans après, Graziella Blatter-Bianca, dresseuse et porte-parole du parc à cette époque, persiste et signe: «Il y avait vraiment matière à enquêter, affirme l’ex-épouse de Sepp Blatter, président de la FIFA. La qualité de l’eau et l’hygiène laissaient gravement à désirer. Pour s’amuser, des employés se jetaient dans le bassin avec leurs vêtements et leurs chaussures, ce qui faisait courir de graves risques d’épidémie aux dauphins et aux otaries. Il y avait aussi ces substances chimiques acides déversées dans l’eau pour la rendre plus translucide. Enfin, le pire de tout, l’administration, aux mâles, d’un médicament hormonal, l’Ovarid, pour réduire leur activité sexuelle, que des collaborateurs sous-qualifiés donnaient parfois à des femelles portantes.» Rien de dramatique, apparemment, pour la justice thurgovienne.
Rebelote en mars 2001. Mais cette fois, accusé d’avoir frappé son otarie prénommée Adolph (!) et de consommer de la cocaïne, Roby Gasser est arrêté et mis en détention préventive. L’affaire s’aggrave encore quelques semaines plus tard, lorsqu’il est accusé d’avoir abusé, quatre ans auparavant, dans les toilettes d’un restaurant, de la fille d’une ancienne secrétaire du parc, âgée de 13 ans. Bien qu’il finisse par avouer sa relation avec la fillette, à qui il a également donné de la cocaïne, il est libéré trois semaines après son incarcération. En juin 2003, le procureur thurgovien requiert une peine minimale. Le verdict tombe en août 2003: dix mois avec sursis. Une clémence qui étonne et surprend. Après une période de calme, les événements s’enchaînent de nouveau à partir de septembre 2006, lorsque le coeur de Lucy, un bébé otarie, lâche six semaines après sa naissance. En août 2008, c’est au tour d’un bébé dauphin de mourir d’une crise cardiaque. Deux ans plus tard, un plongeur volontaire chargé de nettoyer le bassin des dauphins décède en plein travail pour les mêmes raisons. Il avait 47 ans. Enfin, Shadow et Chelmers meurent mystérieusement il y a deux semaines.
Mais rien n’y fait. Malgré ces drames à répétition, le parc continue à surfer sur la vague du succès et son patron à plastronner. Au point que les protecteurs des animaux accusent les autorités locales et cantonales, heureuses des rentrées financières générées par le parc, de complicité. Une connivence qu’Adrian König, nouveau président de la commune que forment Lipperswil et les quatre villages environnants, ne récuse pas, bien au contraire. «Avec ses 70 employés et la publicité qu’il assure à la région, Connyland profite à tout le monde. Que les autorités soient derrière une entreprise aussi importante me paraît donc logique», confietil sans sourciller. Un soutien qui commence néanmoins à se fissurer. Face aux reproches de conflit d’intérêts dont fait l’objet le procureur qui a classé la plainte déposée par Oceancare en 2010, le Ministère public a fait savoir qu’il pourrait réétudier le dossier.
BRIGITTA GADIENT, LA COMBATTANTE
Connyland rouvrira-t-il ses portes en mars prochain? Rien n’est moins sûr. Car, cette fois, c’est de Berne que devra venir le feu vert. Déjà à l’origine d’une motion repoussée par le Conseil des Etats en 1995, la conseillère nationale PBD grisonne Brigitta Gadient a en effet remis ça cet été. Avec le soutien de 50 députés de tous bords, elle espère bien convaincre le gouvernement d’interdire une fois pour toutes l’importation des cétacés en Suisse. Par la voix de son directeur, Hans Wyss, l’Office vétérinaire fédéral a déjà fait savoir que les conditions sévères imposées à Connyland par la loi ne justifiaient pas une telle décision. Argument qui n’ébranle pas la politicienne grisonne, plus déterminée que jamais. «C’est une vision dépassée. La mort de Shadow et de Chelmers démontre que ces exigences se révèlent encore insuffisantes et qu’il est impossible de garder ces animaux en captivité.»