Des paparazzis de stars qui photographient des poubelles d’anonymes, n’est-ce pas antinomique? Car les Français Pascal Rostain et Bruno Mouron sont d’abord connus pour leurs clichés de people, que ce soit Carla Bruni ou Serge Gainsbourg. «Pas du tout, répond Pascal Rostain, c’est dans la suite logique d’une démarche. C’est un projet qui nous suit depuis des années.»
Tout a commencé en 1988. Un article du Monde les intrigue. Il évoque une expérience menée par un sociologue de Montpellier: ses étudiants doivent récolter et analyser le contenu des poubelles de divers quartiers, les déchets étant un merveilleux thermomètre de nos vies. «A l’époque, avec Bruno, nous étions les photographes de Serge Gainsbourg. Alors un jour, par curiosité, on a pris la poubelle que son majordome était en train de sortir.» Résultat: c’est une véritable «caricature»! Des bouteilles de Ricard et des paquets de Gitanes comme seuls déchets. «On a eu un moment d’hésitation… C’était presque trop gros!»
Mais l’idée était née. Les deux compères vont chiper les ordures de nombreuses stars françaises: Brigitte Bardot, Jean-Marie Le Pen, Gérard Depardieu ou Yannick Noah. Le contenu est soigneusement disposé puis photographié. Seul interdit: tout ce qui concerne la santé ou le sexe est écarté. «On n’était pas là pour créer de polémique.»
Puis ils s’attaquent à Los Angeles, où ils éventrent les poubelles de Liz Taylor, de Michael Jackson ou encore de Jack Nicholson – «celle-là, je l’ai dans mon salon!» avoue Pascal Rostain.
DOUANIERS INTERLOQUÉS
Il y a trois ans, les photographes sont rattrapés par le monde scientifique. «Mon frère, archéologue au CNRS, m’a dit que je préparais du précieux matériel pour ses confrères du futur», poursuit Pascal Rostain. C’est parti pour une nouvelle aventure de rudologie – l’étude des déchets – à travers le monde. Les détritus d’une famille ordinaire et anonyme sont récoltés aux quatre coins du monde. Du simple Pékinois au Russe aisé, en passant par le Français des banlieues. Jusqu’à présent, un quinzaine de pays ont été décortiqués. Les contenus sont rapatriés en France – «je ne vous explique pas la tête des douaniers lorsqu’on passait avec 20 kilos de déchets» – puis disposés sur un velours noir, «comme un bijou dans son écrin». Car l’expérience est avant tout artistique. «Ce qu’on veut montrer, complète Bruno Mouron, c’est que des détritus, à la base pas beaux, qui sentent mauvais, peuvent devenir un peu sacrés.» Les artistes l’avouent: ils veulent «rendre leurs lettres de noblesse aux déchets». «Vous entendez bien: «ordure», «poubelle», ce ne sont pas de beaux mots, s’enflamme Bruno Mouron. Et pourtant le résultat est presque pop art!»
Prochaines étapes: des régions reculées, pourquoi pas dans l’Himalaya ou chez les Inuits. Car, là, force est de constater que les identités culturelles des pays tendent à s’effacer. «On a évidemment retrouvé Coca, McDo et Nestlé partout.» Malawi inclus, avec la bouteille de Coca qui côtoie trognons de maïs et autres cosses évidées. Pascal Rostain s’amuse à raconter ces voyages dans les ordures: «Yann Arthus-Bertrand a photographié la Terre vue du ciel. Et nous, c’est la Terre vue à travers les poubelles!»