Un vaste appartement de la rive gauche, parquet en chêne ancien. Juste un discret LP sur la porte. Le Pensionnat n’est pas une école pour jeunes filles fortunées, même si le règlement affiché les met en ordre de marche serré pour passer l’aspirateur, nettoyer les toilettes, faire la lessive. C’est ce qui frappe d’emblée lorsqu’on pénètre dans cet endroit où des femmes bavardent autour d’une tasse de café. On se dirait dans un épisode de Desperate Housewives, alors que nous sommes dans un salon de prostitution. Nous entrons sous la houlette de Mlle L., responsable du lieu, piquante brune dans la quarantaine, qui mélange bonhomie et sophistication. Quinze ans de métier pour cette femme qui n’emploie, si l’on en croit sa publicité, que des occasionnelles. Des femmes pour la plupart mères de famille et pourvues d’un autre emploi. Un constat qui peut scandaliser, mais dont il est impossible de nier la réalité: entre la rue des Pâquis et l’escort de palace, la prostitution genevoise a plusieurs visages.
«C’EST RASSURANT, ICI»
Planning affiché au mur de la cuisine. Beaucoup font du 11-19 heures. Un écran de contrôle permet d’apercevoir le client sur le palier, comme cet homme plongé dans la contemplation de ses souliers. Les prix affichés (300 francs la demi-heure) ne sont pas à la portée de tous. Sodomie et SM exclus. «C’est rassurant d’être ici. Les clients sont polis et respectueux.»
«Je ne ressens pas ce travail comme dégradant. Mon souci, c’est l’anonymat»
SOPHIE, 28 ANS, MÈRE D’UN ENFANT
On fixe dans les yeux Vanessa, jolie brunette de 28 ans qui se dit secrétaire et mère de deux bambins. A ses côtés, Camille et Sandrine affichent aussi un naturel tout aussi déconcertant. Comment ces femmes en sont-elles arrivées à monnayer leurs charmes deux ou trois jours par semaine? Comment le besoin d’argent vous mène-t-il à s’affranchir d’un tabou? Au Pensionnat, une hôtesse triple facilement son salaire de la vie courante. Mlle L. prend 40% des gains.
Vanessa répond sans baisser les yeux. «Je suis seule à élever mes enfants, j’ai des dettes, je sais pourquoi je fais ça. Bien sûr, mes proches ne sont pas au courant.»
On s’en aperçoit vite, le mot prostitution sera souvent éludé lors de la conversation, comme pour éviter son sens négatif; il en va de même pour le côté zen de la décoration des chambres, de nature à faire oublier l’aspect plus cru des relations qui s’y pratiquent. Toutes ces femmes ont pourtant dû s’enregistrer à la brigade des mœurs. Vingt minutes un peu difficiles, admettent-elles. «Mais je peux me regarder dans la glace après chaque prestation.» C’est Camille, 28 ans, qui s’exprime. Elle vient de passer une robe plus sexy que ses jeans. Conseillée par Mlle L., qui veille minutieusement à l’allure de ses «collaboratrices».
Combien d’occasionnelles comme elle à Genève? Aucune statistique à ce jour, mais Joanna Pióro Ferrand, psychothérapeute et permanente de l’association Aspasie, solidaire des prostituées, admet que la crise, la pression sociale, peut expliquer que des femmes franchissent plus vite le pas qu’il y a dix ans. «On a peu affaire aux occasionnelles, parce que justement elles ne se considèrent pas comme des prostituées. Le fait de conserver un métier leur permet de ne pas s’identifier à cette étiquette.»
«Mes proches ignorent la nature de ma deuxième activité, mais je sais pourquoi je fais ça, je n’en ai pas honte»
VANESSA, 28 ANS, MÈRE DE DEUX ENFANTS
Retour au Pensionnat. Le téléphone sonne et Mlle L. a un client potentiel au bout du fil. «Aujourd’hui vous avez Sandrine, 31 ans, une vraie femme, excellente prestation, vous ne serez pas déçu. Si vous préférez Camille, blonde aux yeux bleus, elle me semble très libérée, une juriste brillante!» Le ton est donné. Les filles sont proposées comme on le ferait d’une voiture ou d’un vin. L’observateur s’en offusque, elles en rigolent, Mlle L. plaide le deuxième degré. De même pour les notes qu’elle leur met sur le site internet, rapport à leur physique et à leurs prestations. «Votre patron ne met pas en avant les meilleurs d’entre vous?» ironise la responsable du Pensionnat.
midi, on se partage un gratin de pâtes, tandis que clients et filles se croisent sans se rencontrer entre les espaces privés et les «trois chambres de travail». On en profite pour tester les connaissances juridiques de Camille. Le dol éventuel ou le for d’un litige n’ont effectivement pas de secret pour la juriste française qui n’a pas trouvé de boulot dans sa branche. «Je vis en Valais, en attendant de faire venir mes gosses. Ma sœur et une amie sont au courant de mon activité. Elles ne jugent pas, ne me considèrent pas comme une prostituée.»
Ludivine, elle, cadre bancaire (elle en a les tics de langage), avoue n’avoir pas besoin du Pensionnat pour vivre, mais s’amuser beaucoup à jouer les occasionnelles. «C’est mon petit secret. J’aime les hommes, j’aime le sexe. Je le dis franchement, il y a certains de mes clients que je payerais volontiers», lance-t-elle dans un éclat de rire, sans crainte de choquer. Un avis largement partagé par Carole, aide-médicale d’origine tchèque, 25 ans, une plantureuse jeune femme qui proclame aimer le luxe et «les expériences sexuelles qui sortent de l’ordinaire. Mes parents seraient mortifiés s’ils savaient!»
«J’ai préféré venir au Pensionnat plutôt que de demander l’aide sociale. Je veux m’en sortir seule»
JOHANA, 31 ANS, MÈRE D’UN ENFANT
Et que dire de Pauline, une Vaudoise de 29 ans, qui reconnaît avoir hésité longtemps avant de franchir le pas. «Je sais que je vais choquer, mais j’avoue que le fait d’être respectée, désirée par un client m’a redonné confiance dans ma féminité. Je n’avais connu que des histoires sordides, alors qu’il m’arrive de partager des moments de tendresse avec un client!» Aujourd’hui, cette aide-comptable, mère d’un garçonnet de 7 ans, est sortie de sa galère financière et se réjouit de pouvoir offrir des vacances à son fils. Entre deux clients, cette blonde au regard mélancolique joue à la Wii ou fait un sudoku.
A les écouter, on se surprend à penser que les filles du Pensionnat ont posé un voile pudique sur l’aspect le plus sordide de leur activité, choisi de se considérer comme des battantes, même si leurs armes sont réprouvées par la morale. Toutes nous assurent ne pas vouloir s’éterniser dans cette activité. Elles ne deviendront jamais professionnelles, ne se mettront pas à leur compte. «Trop dangereux. Mieux vaut se reposer sur l’expérience de Mlle L.», clament-elles en chœur.
Une Mlle L. mystérieuse dont on saura juste qu’elle élève seule, elle aussi, un enfant parfaitement éduqué. Un cursus qui aurait pu lui faire prétendre à un poste de cadre supérieur, qu’elle a refusé parce que la prostitution rapporte plus.
«Je sais que je vais choquer, mais je suis mieux dans ma peau aujourd’hui. Le fait d’être désirée m’a redonné confiance dans ma féminité»
PAULINE, 29 ANS, MÈRE D’UN ENFANT
A ce propos, au Pensionnat, la fellation non protégée est proposée pour 100 francs de plus. N’est-ce pas faire courir un risque inacceptable à des mères de famille? «Elles sont libres de refuser. Je ne prends aucune commission là-dessus, se défend Mlle L. Mais elles ne sont pas là non plus pour enfiler des perles.» Dont acte.
Dans la salle de bain des clients, la patronne a affiché ce poème de Kipling, Tu seras un homme, mon fils, sans crainte de mélanger un côté «maquerelle» à un aspect plus fleur bleue. «Vous voulez connaître la devise du Pensionnat? «Les promesses de la nuit ne voient jamais le jour.» Je dis souvent aux filles qu’il ne faut pas rêver qu’un banquier les épouse, il n’y a pas d’avenir dans ce métier! Le film Pretty Woman a fait beaucoup de mal à la profession.»
«Je pensais qu’il fallait tomber bien bas pour le faire. Mais si j’avais su, j’aurais commencé plus tôt»
SANDRINE, 32 ANS, MÈRE D’UN ENFANT
Justement arrive Sophie, 27 ans, qui ressemble étonnamment à Julia Roberts. Cette jolie brune mère d’un petit garçon de 3 ans a toujours su qu’elle plaisait aux hommes. Elle s’est inventé une activité annexe dans l’hôtellerie pour expliquer ses absences. «Mon souci, c’est l’anonymat. Je ne ressens pas ce travail comme dégradant. Si je tombe amoureuse un jour, j’arrêterai.» At- elle perdu ses illusions sur les hommes? «Je sais maintenant qu’ils sont tous capables de franchir cette porte!»
«PROSTITUÉE MAIS DIGNE»
Même constat pour Johana, 31 ans, une graphiste genevoise mère d’un enfant, vantée en permanence par Mlle L. au téléphone pour «ses jambes à la Nicole Kidman». Elle ne se voit pas travailler ici au-delà de quelques mois. «Pour retrouver une situation financière acceptable, dit-elle. Cela peut paraître bizarre, mais j’ai trop de fierté pour m’adresser au service social. Je veux régler mes problèmes toute seule!» Sandrine, 32 ans, tient, elle, une boutique de seconde main dans la banlieue genevoise. Son commerce marche bien mais, comme pour ses collègues, la prostitution occasionnelle permet d’améliorer l’ordinaire de son enfant dont elle assume seule la charge. «Je pensais qu’il fallait être tombée bien bas pour le faire. Finalement, j’aurais commencé plus tôt si j’avais su!»
«J’aime le luxe, je ne prends pas la vie au sérieux et je saurai arrêter quand je rencontrerai l’homme de ma vie»
CAROLE, 25 ANS, AIDE MÉDICALE, CÉLIBATAIRE SANS ENFANTS
On referme la porte du Pensionnat avec l’écho de cette phrase qui désarçonne. Sandrine, Pauline, Vanessa… autant de femmes et de destins qu’il ne nous appartient pas de juger, reflets d’une société où l’évolution des mœurs, la crise, le rapport au sexe ont changé le visage de la prostitution. «On peut vendre son corps et rester digne dans sa tête», tiennent-elles à m’assurer avant que l’on se quitte. Oui, mais jusqu’à quand?