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PHILIPP HILDEBRAND
DÉMISSION SANS GLOIRE
PORTRAIT INTIME A 20 ans, il rêvait d’être président des Etats-Unis. Mais, comme il était Suisse, il est devenu président de la Banque nationale suisse (BNS). Ancien champion de natation puis «golden boy» à Wall Street, Philipp Hildebrand, 48 ans, avait conservé un rapport très décomplexé à l’argent: il a démissionné sans gloire, victime de ses placements en dollars.

Par Robert Habel - Mis en ligne le 17.01.2012

«Il aurait fallu filmer la scène, se rappelle le Genevois Dano Halsall, ancien champion et recordman du monde de natation. Philipp Hildebrand était complètement ivre, il s’est foutu à poil et il est monté sur une table: il nous a fait son premier discours de nouveau président des Etats-Unis. C’était en 1984, c’était minuit, on était à l’armée à Genève, à la caserne des Vernets, avec tous les grands nageurs de l’époque, Stefan Volery, Etienne Dagon… Son obsession, à l’époque, c’était de devenir «le premier président non-américain de l’histoire américaine». Il avait passé plusieurs années aux Etats-Unis, car son père était cadre chez IBM, et disait qu’il se sentait plus Américain que Suisse. Ça lui donnait un côté atypique et très sympathique.»

Pendant une dizaine d’années, de 1980 à 1990 environ, Dano Halsall a côtoyé, parfois presque tous les jours. Philipp Hildebrand, 48 ans comme lui, l’ancien président de la BNS qui a dû démissionner, lundi 9 janvier, après des opérations sur des dollars peu compatibles avec son rôle de gardien de la monnaie. «Il venait de Lucerne mais habitait à Genève. Il faisait partie de l’équipe de Suisse de natation et on s’entraînait à Genève-Natation. Il devait faire 1 m 88 pour 84 kilos, il avait de la prestance… Moi, à l’époque, je pensais surtout aux nanas, mais lui, il se voyait déjà avec un bon métier et une situation privilégiée. Il avait une grosse ambition, il voulait devenir quelqu’un d’important!»

Autre champion de natation, le Neuchâtelois Etienne Dagon, médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Los Angeles en 1984, a été lui aussi très proche de Philipp Hildebrand. «On s’est connus en 1982 et on s’est retrouvés, deux ans plus tard, à l’armée. Il avait apporté son ballon de football américain, il nous avait appris à faire des passes. Je sortais avec sa sœur, Franciska, et j’allais souvent chez eux, à Hombrechtikon. Je me rappelle cette famille complètement américanisée: même entre eux, ils parlaient anglais. Philipp, ils l’appelaient Phil; Thomas, le frère, c’était Tom; Franciska c’était Frenzie… C’étaient des gens géniaux, très dynamiques! C’étaient déjà des citoyens du monde!»

Philipp Hildebrand, se souvient Etienne Dagon, admirait Ronald Reagan, élu président en 1980. «Il connaissait et il récitait par cœur son discours d’investiture. Quand je l’ai revu, beaucoup plus tard, à la télévision, dans son rôle de patron de la BNS, j’ai été surpris par son allure austère: j’ai eu l’impression qu’il avait choisi la BNS par patriotisme, parce qu’il voulait être utile mais qu’il ne pouvait pas être président américain.»

 

«Complètement ivre, il s’est foutu à poil et nous a fait son premier discours de président américain»
Dano Halsall, ancien recordman du monde de natation

 

Dans un premier temps, en tout cas, Philipp Hildebrand va montrer qu’il y a une vie après la natation et qu’elle ne passe pas forcément par la Suisse. Ce qui l’attire irrésistiblement, c’est Wall Street, c’est l’envie d’être au cœur de cette finance plus imaginative et plus puissante que jamais: le communisme est mort, la mondialisation triomphe, les marchés baignent dans l’euphorie, c’est le règne de l’argent facile!

En 1994, Philipp Hildebrand entre chez Moore Capital: le fondateur, Louis Bacon, est un génie des hedge funds, ces nouveaux produits financiers qui assurent des rendements souvent fantastiques, 20 ou 30% par année. Des produits complexes et hypersophistiqués, des produits à hauts risques dont les banquiers suisses, toujours aussi poussifs, commencent à peine à entendre parler.

Philipp Hildebrand a-t-il vraiment gagné alors «des dizaines de millions de dollars», comme on le répète ici et là, à longueur d’articles? La légende est sans doute flatteuse, parce qu’elle proclame, en creux, ses qualités supposées de faiseur d’or, mais elle paraît douteuse. Selon le conseiller national UDC fribourgeois Jean-François Rime, la fortune déclarée de Philipp Hildebrand s’élevait à 9 millions de francs environ il y a deux ans, avant de redescendre à 2,5 millions de francs. Toujours est-il que Philipp Hildebrand aura au moins le bonheur de rencontrer, chez Moore Capital, une trader qui deviendra sa femme, Kashya, d’origine pakistanaise mais Américaine pur sucre, avec qui il aura une fille, Natalia, aujourd’hui adolescente.

Si Philipp Hildebrand rentre en Suisse, en l’an 2000, c’est parce qu’il est spécialiste des hedge funds et que la plus grande banque pour les hedge funds se trouve à Genève! Fondée par Edgar de Picciotto, qui en demeure aujourd’hui le patriarche, l’Union bancaire privée (UBP) est pendant un moment le plus grand acteur du monde sur ce marché hyperdynamique. Elle fait bientôt de Philipp Hildebrand son responsable des investissements.

L’AFFAIRE MADOFF

«J’ai rencontré souvent Philipp Hildebrand, raconte un gérant de fortune genevois, et il m’a toujours fait une très bonne impression, il était très pro, très compétent. Dès qu’il entrait dans la salle, on sentait que c’était quelqu’un de haut niveau.»

Le tout-puissant patron, Edgar de Picciotto, croit alors dur comme fer à un investissement miracle: les fonds Bernard Madoff! «Certains cadres lui disaient bien qu’il y avait des rumeurs et qu’il fallait faire attention, rapporte un ancien collaborateur de la banque, mais Edgar de Picciotto ne voulait rien entendre. Quand Hildebrand est arrivé, il a soigneusement évité de le contrarier.» Quand l’escroquerie Madoff explose, en décembre 2008, engloutissant au passage quelque 80 milliards de dollars, l’UBP est frappée de plein fouet: ses clients perdent une somme qui approche le milliard de francs. Sollicité par notre confrère L’Hebdo il y a trois ans, Philipp Hildebrand avait prudemment refusé de répondre sur son rôle dans cette affaire…

Dans cette ville internationale qu’est Genève, la star venue de Wall Street joue aussi la carte de la culture. Son épouse, Kashya, ouvre une galerie dans la vieille ville, qui sera fermée en janvier 2007. Son credo: l’art contemporain. «Sa galerie n’était pas très intéressante», lâche un galeriste genevois qui ne veut pas apparaître. «Je suis allé à deux ou trois vernissages, observe un banquier. Il n’y avait aucun tableau à moins de 10 000 francs, c’était le genre de chose qu’on trouve dans une étude d’avocat ou dans une fiduciaire.»

Mais Philipp Hildebrand ne va pas rester longtemps à Genève. En 2003, il devient vice-président de la BNS, à Berne. «Je crois que c’est Jean Zwahlen, qui avait été numéro trois de la BNS et était alors vice-président de l’UBP, qui lui a mis le pied à l’étrier, se rappelle un banquier genevois. Mais, en arrivant à la BNS, Hildebrand a ressenti tout de suite le choc des cultures: les dirigeants de la banque l’ont détesté immédiatement. C’étaient tous des nains de jardin, des types complètement ternes qui n’avaient jamais travaillé dans une salle de trading.»

En procédant à une opération douteuse sur le dollar, puis en se défaussant sur son épouse, Philipp Hildebrand a-t-il fauté et porté atteinte aux valeurs mythiques de la Suisse (rigueur, intégrité), comme son prédécesseur Jean-Pierre Roth, qui se targue de n’avoir jamais eu que des comptes en francs, le suggérait méchamment la semaine dernière dans une interview au quotidien Le Temps?

Il semble avoir validé, en tout cas, son billet de retour pour les Etats-Unis…



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Tags: Philipp Hildebrand, BNS, démission, Kashya Hildebrand Aller en haut de page Haut de page

 

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