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PHILIPPE LEUBA
UN NOËL EN PRISON
Tournée: Chaque année, le conseiller d’Etat vaudois passe sa soirée du 24 décembre sur le terrain aux côtés des gardiens. Une manière de les remercier, une tradition qu'il partage aujourd'hui avec son fils Baptiste. «L’illustré» l’a suivi au cours de ce Noël insolite.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 04.01.2012

L’autoroute est quasi déserte en cette froide nuit du 24 décembre. Il est 21 heures. En costume-cravate, impeccable, Philippe Leuba roule silencieux en direction d’Orbe. Sur la banquette arrière, son fils Baptiste, 6 ans, joue au foot sur sa console portable. Au loin, on commence à apercevoir les projecteurs du pénitencier de Bochuz. La destination du conseiller d’Etat. «C’est mon cinquième Noël en prison», glisse-t-il. Depuis 2007, année de son accession au gouvernement vaudois, le libéral met un point d’honneur à faire la tournée des prisons du canton la nuit du 24 pour saluer le personnel de service. «C’est important d’être aux côtés de ceux qui bossent à Noël», insiste-t-il. Un geste qui permet également à Philippe Leuba de perpétuer une tradition, celle de son père Jean-Fançois Leuba, figure de la politique romande et président du Conseil national en 1995.
Il faut ainsi remonter à 1978. Philippe Leuba a alors 13 ans. Le 24 décembre, son père, au Conseil d’Etat depuis le mois de mars, l’emmène, lui et son frère cadet Jean-Samuel, rendre visite aux agents des différents centres pénitenciers. Le garçon découvre la prison, ses gardiens, son ambiance. Un Noël particulier, à plus d’un titre. C’est le premier que la famille passe sans la maman Lisely, emportée par un cancer. «Ensuite, de 13 à 18 ans, j’ai suivi mon père le 24. Il me répétait que ces gens auraient préféré rester avec leurs proches près du sapin, mais qu’ils travaillaient. Et que nous étions en droit d’aller les remercier pour cela. Cette droiture m’a marqué.»

Père et fils

C’est tout naturellement que Philippe Leuba tiendra à reprendre le flambeau lorsque, élu à son tour au Conseil d’Etat, il héritera du Département de l’intérieur, donc du Service pénitentiaire. A une différence près. «Mon père apportait des bouteilles de vin blanc, sourit-il. C’était une autre époque. Aujourd’hui, ce n’est plus possible.» Le magistrat offre des bûches de Noël, que se charge consciencieusement de distribuer Baptiste. «C’est la deuxième année que je l’emmène avec moi, explique le politicien. Je peux lui faire découvrir une facette de mon travail. Cela nous permet de partager des moments privilégiés entre père et fils. Je crois que c’est important.»
Tout joyeux, Baptiste, avec sa jolie frimousse et sa coupe de cheveux à la Beckham, a fait son petit effet un peu plus tôt dans la soirée, à 19 heures, lors de la première étape, à la prison de La Tuilière, à Lonay. Philippe Leuba y rencontre des détenues, ravies de cette visite qui anime un peu leur routine. Pour ces femmes, à part un peu de musique et quelques décorations, cette soirée du 24 décembre ressemble fort à toutes les autres. Alors, on vient saluer «monsieur le conseiller d’Etat», lui dire quelques mots. Une, un peu plus quérulente, en profite pour se plaindre des conditions. «Ça manque de prisons VIP en Suisse», lance t-elle. Une ancienne arrive clope au bec, bravant l’interdiction de fumer. Les gardiens fermeront les yeux. C’est Noël. L’ambiance est détendue. «Il faut rester à l’écoute, prévient Jacky Chabloz, le chef de maison adjoint. C’est une période émotionnelle. Beaucoup de détenus ont des enfants. Ils sont fragilisés, plus enclins aux idées noires.»

Tournée d’adieux

Le timing est serré. Il est déjà temps de partir pour Lausanne et la prison du Bois-Mermet. Juste avant que le conseiller d’Etat ne quitte Lonay, Jacky Chabloz, qui comme un clin d’œil du destin fut à l’époque assermenté par Jean-François Leuba, ose: «Votre décision m’a fendu le cœur. On va vous regretter.» Le magistrat change en effet de département le 11 janvier et reprend celui de l’Economie, laissant l’Intérieur – et les prisons – à l’écologiste Béatrice Métraux, fraîchement élue en remplacement de Jean-Claude Mermoud. «Ça n’a pas été un choix facile», se défend l’élu. Il évoque un mélange d’envie, mais aussi de devoir, les milieux économiques ayant fait pression pour que l’économie reste aux mains de la droite.
De remerciements en petits mots d’encouragement, les différentes visites de Philippe Leuba se transforment en tournée d’adieux. Lui qui donne une image souvent dure ne peut cacher une certaine émotion. En particulier à Bochuz, où il retrouve l’un des gardiens mis en cause dans l’affaire Skander Vogt, du nom de ce détenu mort étouffé par la fumée dans sa cellule en mars 2010. «Dans cette épreuve, je me suis rapproché de ces agents de détention. Nous avons partagé des moments forts. Une estime mutuelle en est née.» Les deux hommes évoquent le recours déposé par la famille de la victime au Tribunal fédéral, après deux premiers non-lieux rendus par la justice vaudoise. Le gardien espère pouvoir tourner la page, du moins juridiquement. «On ne sort jamais indemne d’une telle affaire, confie de son côté Philippe Leuba. C’était un drame humain, et l’échec du système. Cette histoire questionne notre société: que devons-nous faire de ces gens qui n’ont pas commis de délits graves mais qui, pour des raisons de sécurité, ne peuvent pas être libérés?»

 

«Cette soirée me permet aussi de partager des moments privilégiés avec mon fils»

«Juste des matons»

La dernière visite, à la prison de La Croisée, se déroulera sur une note plus festive. Les agents attendent le conseiller d’Etat pour une fondue bourguignonne organisée à son intention. En bras de chemise, le politicien semble apprécier ces instants, seul avec les gardiens. Pas l’ombre d’un chef de service ou d’un conseiller. «Le rapport est direct, ils me parlent franchement.» Les gardiens lui font part de leur amertume, l’impression de n’être pas reconnus. «Pour le public, on est juste des matons», regrette Jean-Marc. Philippe Leuba les écoute. Il tombe de fatigue. Mais le magistrat retarde pourtant le moment de rentrer, comme pour rallonger ces instants. Il est presque minuit quand il repassera la grille d’entrée. C’était son dernier Noël en prison.



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Tags: Philippe Leuba, prison, conseiller vaudois, tradition Noël Aller en haut de page Haut de page

 

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