Des petits chalets de bois, des allées bordées d’arbres, une médiathèque, un commerce, un accueil famille. A première vue, la maquette d’un village de vacances. Il n’en est rien. Il s’agit d’un projet de prison. Un centre pénitentiaire révolutionnaire, atypique, où les pensionnaires seront «autonomes». Où ils pourront exercer un métier dans des domaines aussi variés que le montage vidéo, l’horticulture, la télévente ou les énergies renouvelables, passer leur permis de conduire et suivre une thérapie familiale. Ce sera surtout une prison sans barreaux, sans barbelés ni miradors. «C’est fondamental», insiste son concepteur, Pierre Botton, 56 ans, président de l’association Les Prisons du cœur. «On estime qu’en France, sur 65 000 détenus, seuls 5% sont susceptibles de tenter un jour de s’évader. Moi, je veux construire des prisons pour les 95% qui ne s’enfuiront pas, même si on laisse la porte ouverte.»
RÉDEMPTION
Pierre Botton est content de sa formule. Il s’enflamme, ne tient pas en place. Ce samedi 27 août, il présentera son projet publiquement, à Paris, sur l’esplanade du Centre Pompidou. C’est un jour clé, une nouvelle étape dans sa croisade pour une détention plus humaine qui sonne comme une rédemption pour cet ancien taulard. Car comment oublier l’affaire Botton, qui éclaboussa dans les années 90 nombre de personnalités françaises de la politique, des médias et du showbiz. Trafics d’influence, malversations et – forcément – fonds cachés en Suisse enverront l’ancien homme d’affaires croupir 602 jours derrières les barreaux. Une expérience traumatisante. Il raconte, avec franchise: «J’en suis ressorti cassé, shooté aux cachetons: Lexomil, Stilnox, Deroxat, Rohypnol… Notamment, je n’en pouvais plus de devoir me déshabiller devant les surveillants, j’avais l’angoisse des fouilles corporelles intimes. Le 21 décembre 1996, ne supportant pas l’idée de passer Noël sans mes enfants, j’ai tenté de me suicider.»
Le souvenir du mal qu’il a fait à sa famille à sa sortie de prison – il est alors en profonde dépression – reste la motivation profonde de Pierre Botton. «La période d’incarcération doit être un temps utile et permettre la réinsertion dès la sortie», répète-t-il avec conviction, tel un mantra. Face à tant d’ardeur, on le prend pour un de ces prêcheurs illuminés. Ce n’est pas le cas. Son rêve n’a plus rien d’une utopie. Une première «prison Botton», dont le coût est évalué à 10 millions d’euros, devrait en effet voir le jour d’ici au 30 mars 2012. Au total, la réalisation de 25 centres de 120 places est aujourd’hui planifiée sur l’ensemble du territoire. «C’est le nombre voulu par le président», souligne Pierre Botton, qui ne cache pas que c’est grâce au «soutien essentiel» de Nicolas Sarkozy qu’il a pu imposer ses vues à la puissante administration pénitentiaire. En retour, l’Elysée lui a suggéré de limiter l’âge de ses détenus afin de mettre l’effort sur la réinsertion des jeunes délinquants. Seront donc acceptés dans ces centres uniquement des individus de 35 ans ou moins, incarcérés pour la première fois et condamnés à une peine inférieure à cinq ans. Les agresseurs sexuels en seront exclus.
Dans le sillage de l’appui présidentiel, mais aussi grâce à son carnet d’adresses, Pierre Botton a également réussi à s’adjuger l’aide de puissants groupes du CAC40: Lagardère, M6, Carrefour, Fnac, Bolloré, Axa, Schneider Electric… Certains se sont engagés à offrir des débouchés aux anciens détenus. Au milieu de ces gestes, quelques belles histoires d’amitié, comme celle qui lie le Lyonnais au Neuchâtelois Pierre-Alain Blum, ancien propriétaire de la prestigieuse marque Ebel. Ce dernier parrainera des ateliers d’horlogerie de précision. Le nom même de Prisons du cœur évoque les liens qui unirent Pierre Botton et Coluche. «De mon propre chef, je n’aurais jamais osé ce clin d’oeil. C’est Véronique Colucci, la veuve de Michel, qui m’a suggéré de l’appeler ainsi quand elle a appris que je créais une association. Je ne pouvais pas refuser.»
Tout en continuant à parler, Pierre Botton n’est pas peu fier de faire visiter la celluletémoin montée pour l’occasion. Elles seront toutes individuelles, de plain-pied, avec un lit, un bureau, une étagère et une salle de bain. Et, chose peu banale pour une prison, elles se fermeront de l’intérieur. Pierre Botton se défend cependant de tout angélisme: «Les règles seront strictes: les détenus s’engageront à travailler, devront être debout à 6 h 30, faire leur lessive, se montrer ponctuels à tous leurs rendez-vous.» L’évolution de chacun sera suivie de près par un tuteur. Un soutien médical sera mis en place pour lutter contre les dépendances, en particulier drogue et alcool.
À CONTRE-COURANT
«Ils purgeront leur peine», rassure encore Pierre Botton, conscient qu’il va à contrecourant d’une certaine volonté populaire. «Aujourd’hui, ils sont nombreux à penser que les délinquants doivent en chier en prison, poursuit-il, toujours cash. Mais la peine, c’est la privation de liberté, c’est de voir sa vie régulée par d’autres. La peine, c’est de ne pas voir ses enfants grandir, c’est de ne pas pouvoir serrer sa compagne dans ses bras le soir. Je vous parle d’expérience, c’est très dur. En revanche, la peine, ce n’est pas l’humiliation permanente.» Rappelons que, tous les trois jours, un homme se suicide dans une prison en France.
Pourtant, Pierre Botton n’a rien inventé. Il le reconnaît. Au Danemark et en Finlande, un tiers des détenus sont ainsi déjà placés dans des prisons «sans barreaux». Mais l’homme a su porter ce concept, grâce ses convictions, son énergie et ses relais, tout en étant conscient d’être arrivé au bon moment. Au printemps 2010, un rapport du Secrétariat d’Etat français à la justice soulignait l’efficacité de tels centres en matière de réinsertion et de diminution de la récidive. Le dernier avantage d’un tel choix est économique: il évite la mise en place d’un système sécuritaire coûteux. «C’est horriblement cher les barreaux en titane, sourit Pierre Botton. Surtout quand 95% des détenus n’essaieront jamais de les ouvrir.»
«PRISON BOTTON»: MODE D’EMPLOI
Chacun des centres aura pour but d’aider les délinquants à construire un projet de vie et de diminuer ainsi le risque de récidive.
En entrant, sur la base du volontariat, dans une de ces «prisons Botton», chaque détenu devra s’engager à être actif de 6 h 30 à 22 h 30. Après une période probatoire de quatre à huit semaines, il pourra suivre une formation et travailler dans différents domaines (cuisine, entretien, énergie, informatique, électronique, vente, assurance, sport…). Basés sur un contrat de travail, tous les emplois proposés sont payés selon le SMIC français (salaire minimal, soit environ 1100 euros net par mois), dont 10% seront retirés pour indemniser leurs victimes. Avec l’argent restant, comme à l’extérieur, le détenu paiera son loyer (100 euros), son chauffage, son électricité et ses activités. Il devra laver lui-même son linge, se faire à manger.
La gestion au quotidien des centres sera conduite et supervisée par l’EPIDE, un organisme public qui gère déjà vingt établissements de réinsertion pour jeunes adultes (18-25 ans) en difficulté. S’ajoute tout un staff de médecins et de psychologues.
Enfin, l’une des idées fortes du projet réside dans la création, au sein de la prison, d’un bâtiment avec commerces et bureaux ouverts au public, permettant ainsi aux détenus de garder, sous surveillance, le contact avec des personnes en liberté et avec la société.