Pas de doute: c’est bien vu du ciel, c’est-à-dire depuis le point de vue même du Soleil, son unique carburant, qu’il est le plus beau, ce bateau. Le bleu azur des 530 mètres carrés de silicium, les lignes prédatrices de cette large carcasse, cette force tranquille émanant de ce catamaran apparaissent comme un hommage à cette étoile sans laquelle la Terre ne serait qu’une amorphe boule minérale.
Mais c’est aussi depuis cet hélicoptère affrété par L’illustré pour immortaliser la bête solaire au large de Monaco que la devise du principal mécène de PlanetSolar, le financier allemand Immo Ströher, prend tout son sens: «L’optimiste et le pessimiste ont tort tous les deux. Mais la vie est plus agréable pour le premier.»
La sentence de son sponsor majoritaire, Raphaël Domjan l’a en effet faite sienne avant même de la connaître. La vie, cet homme de 38 ans ne lui attribue qu’un seul sens: réaliser ses rêves. Si ce navire sans précédent s’est matérialisé après une décennie de laborieux démarchages, c’est bien parce que ce Neuchâtelois est littéralement hanté par un optimisme quasi pathologique. Les centaines de refus polis ou désagréables qui ont accueilli ses demandes de sponsoring n’ont jamais altéré ni sa gentillesse ni sa foi. Et maintenant qu’il a enfin embarqué son rêve sur la vraie mer, ce parfait polyvalent n’a pas pris le moindre centimètre supplémentaire de tour de tête: «Ce n’est en tout cas pas avec les médias que je vais changer, explique-t-il. Sans eux, rien n’aurait été possible. C’est en effet grâce à eux que M. Ströher a eu connaissance de mon projet de bateau solaire, qu’il m’a contacté et a décidé d’assurer la plus grande partie du financement. Et maintenant ce tour du monde d’une année peut démarrer. C’est génial la vie, non? A part ça, montre-moi ton passeport! Car, PlanetSolar battant pavillon suisse, on peut considérer que nous sommes sur territoire suisse et que je peux contrôler ton identité!»
DÉPART AVANCÉ
Au fond, Raphaël Domjan incarne mieux que quiconque cette énergie renouvelable qu’il veut promouvoir avec son bateau: constance, mesure, rayonnement, efficacité. Séverine Bonvin, sa compagne depuis sept ans, appartient de toute évidence à l’espèce d’abonnés au positivisme: «Non, je n’ai pas la moindre inquiétude. J’ai une confiance totale en Raphaël et je partage sans aucune retenue son bonheur d’avoir réussi à réaliser ce projet dans lequel il s’est tellement investi. Et ce tour du monde d’une année ne signifie pas une séparation d’une année. Nous nous retrouverons déjà vers Noël, quand PlanetSolar fera escale en Amérique latine.»
A l’heure de mettre en scène un petit-déjeuner sur le pont du bateau, Raphaël ne peut s’empêcher d’apporter sa bouteille de Coca. «C’est sa seule drogue, au Raph», s’esclaffe sa compagne. L’ambulancier-informaticien ne boit en effet pas une goutte d’alcool et ne fume pas. Tout comme d’ailleurs le nouveau capitaine, Patrick Marchesseau, qui remplace le rameur de l’impossible Gérard d’Aboville. Ce tour du monde a en effet été avancé de trois bons mois pour cause de concurrence: l’irruption d’un trimaran électrosolaire français, Solar Odyssey, a bouleversé le programme du catamaran germanosuisse. Pas question de renoncer à la primeur historique de ce premier tour du monde 100% solaire. Et tant pis pour la période d’essais et de certification autour de l’Europe. Tant pis aussi pour le truculent d’Aboville. Retenu à terre par ses obligations professionnelles et politiques, le Breton rejoindra sans doute PlanetSolar en cours de route.
Ce tour du monde sera aussi celui de la météorologie, comme le fut naguère celui de Bertrand Piccard en ballon. Car les deux principaux ennemis de cette première mondiale seront les nuages et les tempêtes. Les premiers contraindront le bateau à réduire drastiquement sa vitesse, faute de pouvoir assurer une recharge des batteries garantissant une bonne autonomie. Quant aux dépressions et à leurs vents, PlanetSolar a beau avoir été conçu pour y résister, il s’agira aussi de les contourner, aussi bien par sécurité que pour des raisons énergétiques.
«Ce sera la principale de nos tâches, confirme un des trois membres de l’équipe de Météo France basés à Toulouse et chargés de conseiller l’équipage sur la meilleure route à suivre. Mais il est clair qu’un bateau aussi lent ne peut pas être sûr de pouvoir se dérouter assez vite pour éviter une dépression qui se formerait rapidement.» Car le bateau, en dépit de ses formes aérodynamiques, sera lent. Et même plus lent que prévu en raison de l’inflexibilité de l’administration maritime allemande, qui a contraint les concepteurs à rajouter toutes sortes d’éléments structurels pesants sans lesquels ils auraient refusé l’indispensable certification.
BON POUR L’IMAGE
Reste la querelle autour de l’utilité de cette démonstration navale de l’efficacité du solaire photovoltaïque. Cette énergie renouvelable a-t-elle vraiment encore besoin d’une telle mise à l’épreuve? Cela fait près de quarante ans en effet que son potentiel est vérifié. Les faiblesses de cette énergie sont elles aussi connues depuis toujours: le ciel couvert diminue sa productivité et la nuit la rend carrément muette. L’aventure PlanetSolar a en tout cas un atout pédagogique: depuis son départ de Monaco jusqu’à son retour dans la principauté, le bateau sera en permanence dépendant de sa source d’énergie et de sa faculté à la gérer. Durant les 200 et quelques jours de navigation, 24 heures sur 24, il s’agira pour Domjan et ses cinq compagnons de profiter au maximum du soleil et des batteries high-tech. PlanetSolar permettra à ses milliers de fans (ils sont déjà plus de 12 000 à s’être inscrits sur le jeu en ligne proposé sur le site officiel) de développer un rapport plus rationnel à cette énergie.
Et si le succès est au rendezvous, si la plus prestigieuse des boucles, le tour du monde, est réalisée en parfaite autonomie, l’énergie solaire pourra aussi compter sur un bonus d’image et de crédibilité auprès des décideurs de ce monde, qui n’ont visiblement pas encore saisi les limites et les dangers d’une planète dépendante à 99% d’énergies fossiles et polluantes.
«PLANETSOLAR» EN CHIFFRES
Longueur: 31 m
Largeur: 15 m
Hauteur: 6,10 m
Poids: 95 t
Surface des panneaux solaires: 530 m2
Puissance électrique générée: 93,5 kW (soit de quoi faire fonctionner une centaine d’aspirateurs simultanément)
Chantier naval: Knierim Yachtbau, Kiel (D)
Durée du chantier: 14 mois
BONUS WEB: L'INTERVIEW DU NOUVEAU CAPITAINE
«Il faudra lâcher les chevaux solaires!»
Remplaçant Gérard d’Aboville à la barre de «PlanetSolar», Patrick Marchesseau, 43 ans, a démontré il y a deux ans qu’il savait en tout cas calmer des pirates.
Le 4 avril 2008, Le Ponant, luxueux trois-mâts de plaisance, revient d’une croisière aux Seychelles avec 30 membres d’équipage et fait route dans le golfe d’Aden. Le cinq-étoiles flottant est abordé par onze pirates somaliens lourdement armés. Après une vaine tentative de défense à coups de lance à incendie, le capitaine, Patrick Marchesseau, baisse pavillon, mais a le temps d’envoyer le signal d’alarme codé aux forces navales occidentales.
Les otages vont alors vivre une semaine d’angoisse aux côtés des preneurs d’otages rejoints par une dizaine d’autres pirates. Mais ils sont suivis à distance par la marine française. Le sang-froid et le sens de la négociation de Patrick Marchesseau seront déterminants dans le dénouement heureux de l’affaire.
Comment êtes-vous entré dans le projet PlanetSolar?
C’est Raphaël Domjan qui m’a contacté au mois d’avril, après avoir vu le reportage consacré à la prise d’otages du Ponant. Je dois avouer que je n’avais encore jamais entendu parler de PlanetSolar. J’ai découvert le projet dans un premier temps par son site internet et j’ai été rapidement convaincu par le côté défi d’une première mondiale. Il va falloir prouver que ce bateau et ses technologies fonctionnent, Et comme je suis quelqu’un qui fuit la routine, c’était aussi l’occasion idéale de faire quelque chose sortant de l’ordinaire. Je me suis donc arrangé avec ma compagnie de croisières Le Diamant pour qu’elle m’accorde un congé sans solde d’une année.
Une année autour du monde, à vitesse lente, avec les cinq mêmes équipiers, cela va vous changer des croisières de luxe…
C’est sûr qu’un groupe de six personnes vivant dans un environnement restreint sur une longue période, cela peut produire des tensions. Mais j’ai l’habitude de travailler avec des gens de nationalités différentes. J’ai donc bon espoir que nous saurons conserver une bonne entente à bord. Et il y aura des breaks durant les escales.
L’affaire du Ponant, c’est quoi aujourd’hui pour vous?
Avec le recul, et étant donné qu’aucun d’entre nous n’a été tué ni sérieusement blessé, je n’en retire que du positif. Ce genre de situation limite nous apprend beaucoup sur soi et sur les autres. Il faut vivre une telle crise pour savoir ce que l’on vaut vraiment dans ce genre de situation. Mais je n’en tire aucune vanité, car je sais aussi que si cela s’est bien passé avec ces pirates, cela aurait pu se passer tout autrement avec d’autres pirates. Tout dépend des types de psychologie en jeu.
Avec PlanetSolar, vous devrez à nouveau naviguer dans les eaux où s’est déroulé cet acte de piraterie. Le risque sera-t-il le même?
Oui. Il y a même plus qu’un petit risque. Cette région reste une zone de piraterie et ce bateau, de par sa vitesse réduite, est une proie potentielle toute désignée. Quand nous remonterons l’océan Indien en direction du canal de Suez, nous demanderons une escorte appropriée.
Les meilleurs moments en vue?
Les rencontres avec des mammifères marins, les parties de pêche sur le pont arrière et les pointes de vitesse quand l’ensoleillement le permettra. Il faudra parfois lâcher les chevaux solaires!