Cet improbable duo formé d’un Neuchâtelois de 37 ans et d’un Breton de 64 ans est né il y a cinq ans, par téléphone. L’ambulancier, informaticien et pilote de planeur Raphaël Domjan mettait alors en branle son projet de bateau solaire. Il lui fallait un parrain. Il avait pensé à l’homme qui avait traversé à la rame l’Atlantique en 1980 puis le Pacifique onze ans plus tard. Mais cette figure mythique de la mobilité douce lui répond qu’il se verrait mieux à bord plutôt que de se cantonner dans le rôle de celui qui brisera la bouteille de champagne sur la coque. La paire était constituée. Vint ensuite le temps de la recherche de partenaires. L’obstination du jeune inconnu et la notoriété du vieux briscard allaient gentiment convaincre une escouade de sponsors privés et institutionnels, dont deux principaux donateurs, les montres Candino et Rivendell, une société financière investissant surtout dans les énergies renouvelables. Et c’est ainsi que ce bateau de 35 mètres de long est en passe d’être achevé dans le chantier naval de Kiel, dans le nord de l’Allemagne. Il sera dévoilé aux médias le 25 février et mis à l’eau trois jours plus tard.
Plus que deux mois d’attente avant de vous retrouver dans le petit cockpit de ce géant. Impatients de tenir enfin la barre?
D’Aboville: Ah ben oui! D’autant plus contents qu’il y a cinq ans, quand nous avons commencé à en parler, nous pensions que tout irait beaucoup plus vite! Donc, vous pouvez imaginer à quel point l’impatience a pu croître avec le temps. Mais, il y a cinq ans, nous n’imaginions pas ce bateau tel qu’il sera présenté le mois prochain, étant donné qu’il n’était même pas dessiné. Nous pensions à un bateau sans savoir quelle allure il aurait. Maintenant, les choses sont tangibles. C’est une réalité qui a pris corps.
Vous serez les deux skippers. Que pense Gérard d’Aboville de son futur coéquipier Raphaël Domjan?
D’Aboville: J’ai d’abord pour lui de la reconnaissance, car il faut rappeler que c’est lui et lui seul le créateur de ce projet. Sans lui, il n’y aurait tout simplement rien. Maintenant, en mer, ce que je pense de lui, je n’en sais tout simplement rien, dans la mesure où nous n’avons pas beaucoup eu l’occasion de naviguer ensemble. Mais ce qu’il y a d’ores et déjà de certain, c’est que naviguer avec le Soleil, contrairement à ce qu’on peut penser, cela ne consistera pas à bronzer sur le pont, mais il s’agira de vérifier en permanence beaucoup de paramètres, d’assumer beaucoup de tâches de navigation et, surtout, de préparation de la navigation. Car cette navigation- là demandera énormément d’anticipation et de gestion pour être optimale. Nous aurons également beaucoup de contraintes de communications, très gourmandes en temps. A deux, nous serons donc très occupés. C’est ce qui me fait penser qu’un troisième membre d’équipage serait sans doute le bienvenu.
Et que pense le Neuchâtelois Raphaël Domjan du Breton Gérard d’Aboville?
Domjan: Moi aussi, je ne pourrai le savoir vraiment qu’une fois notre tour du monde réussi. Mais ce que j’apprécie déjà chez Gérard d’Aboville, ce sont ses qualités humaines. Et c’est également sa vision du projet. Il a très vite épousé mon idée. Il a aussi très vite compris que ce tour du monde était un défi qui comportait des enjeux majeurs notamment sur le plan énergétique. Et, pour lui, ses deux traversées à la rame des océans Atlantique et Pacifique, ce sont deux projets magnifiques mais qui étaient accomplis. Pour lui, PlanetSolar, c’est une nouvelle aventure à part entière. Gérard a en outre une expérience dans de nombreux domaines différents. Il est une des personnes qui sait le mieux ce que c’est qu’une grande traversée maritime avec peu d’énergie. Mais il a également une grande maîtrise de la gestion des projets, notamment des relations avec les sponsors. Météo France, par exemple, est un des partenaires qui est monté à bord de Planet-Solar grâce à Gérard. Il donne à ce projet un caractère plus international. On est Suisses avec une idée suisse, mais c’est aussi et surtout une collaboration entre plusieurs pays voisins.
Comment s’articulera la complémentarité à bord entre vos deux personnalités?
Domjan: Au niveau du caractère, c’est encore difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que Gérard est un vrai homme de la mer, qui a beaucoup de feeling avec cet élément naturel. Il a navigué avec très peu d’instruments. Moi, j’ai un côté plus informaticien, plus ingénieur, et j’espère qu’on formera une paire justement très complémentaire, lui avec son nez, avec son instinct, et moi avec ma maîtrise des outils informatiques et techniques.
D’Aboville: En somme, moi, je n’interviendrai que quand tout tombera en panne! (Rire.) Raphaël a d’ailleurs prévu une paire d’avirons!
Mais ne serez-vous vraiment que deux à bord pour le tour du monde? Ou y aura-t-il un troisième invité de dernière minute, comme vous l’évoquez à mots couverts?
D’Aboville: Vous avez raison d’évoquer cette éventualité. Il est très possible que nous soyons finalement trois.
Domjan: Mais je précise tout de suite que ce troisième éventuel membre d’équipage n’est pas encore désigné.
D’Aboville: Il y a plusieurs facteurs qui font que le problème du nombre de gens à bord se pose: il y a d’abord la taille du bateau, qui est si imposante qu’on imagine a priori un équipage de quinze personnes plutôt qu’un duo. Mais en fait, sur les quinze, la plupart n’auraient rien à y faire, ce serait donc ridicule. Il faut trouver le nombre optimal. Je suis très pragmatique dans mes approches de navigation. Or, ce bateau va heureusement pouvoir compter sur une longue période d’essai durant laquelle nous pourrons tenter beaucoup de choses, tester différents rendements en fonction du temps qu’il fait, en fonction du type de mer, en fonction du vent. Et c’est quand on essaie un bateau neuf qu’on définit aussi l’équipage idéal. Si ce bateau ne faisait que du cabotage, il faudrait être plus que deux, car ce qui est le plus astreignant, ce sont les entrées et les sorties de port. Si ce bateau se contentait de naviguer au milieu de l’océan, à deux ce serait suffisant. Donc tout dépendra de l’usage du bateau à telle ou telle période. Je n’aime pas les idées préconçues. Je trouve donc vraiment très bien qu’on ait cette longue période de validation du bateau avant de tenter le tour du monde dans les meilleures conditions possible.
S’imaginer bientôt en haute mer, perchés dans ce poste de commande, au milieu de cette énorme surface de panneaux solaires bleus, c’est une vision, une sensation à laquelle vous pensez?
D’Aboville: Ah, ben oui, c’est très excitant! Mais vous savez, ce bateau qui est en effet immense dans son hangar sera en fait petit une fois dans son élément. Car en haute mer tous les bateaux sont petits! Mais, comme vous le dites, se retrouver au milieu d’un vrai champ de cellules solaires avec des réflexions de lumière un peu surréalistes, ce sera vraiment un privilège. Il y aura des photos extraordinaires à faire, au lever comme au coucher du Soleil. Ce spectacle promet d’être fabuleux. Et c’est ce même Soleil qui nous fera bouger à près de 10 nœuds (ndlr: 18 km/h), sans bruit, sans frottement. Il y aura vraiment quelque chose de magique à vivre depuis ce cockpit.
Votre rapport à l’énergie solaire jusqu’à maintenant, c’était quoi?
D’Aboville: J’ai eu des panneaux solaires sur les bateaux de mes traversées océaniques à la rame pour me faire un petit peu d’électricité, juste suffisante pour quelques communications radio. Mais c’était très accessoire. Et mes premiers panneaux solaires dataient des années 80. On a fait énormément de progrès depuis. Mais tout est relatif: dans vingt ans, même ce bateau paraîtra sans doute très archaïque, d’autant plus qu’il y a eu une vraie prise de conscience dans le monde et en France en particulier pour les énergies renouvelables, notamment avec le Grenelle de l’environnement. Les progrès dans le solaire sont loin d’être terminés.
Quel est le message fort que vous souhaitez faire passer avec ce projet?
Domjan: Le message est simple et clair: aujourd’hui, avec le Soleil, on dispose de l’énergie douce et renouvelable qu’il nous faut pour réussir l’indispensable transition des énergies fossiles aux énergies renouvelables. Car nous avons aujourd’hui des technologies efficaces sur le plan écologique, mais aussi performantes sur le plan économique. Ce bateau devra aussi démontrer qu’il est confortable de naviguer à l’énergie solaire. Il permettra de contredire les idées reçues dévalorisantes qui pénalisent encore une telle source d’énergie propre.
Comment allez-vous vous répartir le travail? Il y aura un homme de la nuit et un homme du jour?
Domjan: Non! Nous assurerons des quarts. Mais nous n’avons encore rien décidé de très précis. D’Aboville: Moi, quand je navigue en équipage, on fait des quarts de quatre heures suivis de quatre heures de repos. Et nous intercalons des quarts de deux heures parfois pour rompre la monotonie. Mais, dans notre cas, la meilleure organisation reste en effet à définir en fonction des tests.
Le tour du monde sera quand même un sacré marathon quand on étudie notamment sur la carte sa plus longue étape.
Domjan: Oui, ce sera celle qui reliera San Francisco jusqu’à Cairns ou Darwin, en Australie, soit environ 16 000 kilomètres. Si nous la réussissons, ce sera le plus long trajet jamais effectué d’un seul tenant par un véhicule électrique.
Et pas la moindre escale de prévue durant cette traversée du Pacifique?
D’Aboville: Ah, il y a bien les différentes îles, mais ce n’est pas tout à fait sur la route prévue, hélas! (Rire.)
Et vous n’avez pas l’intention de battre votre record de trentequatre chavirages durant cette traversée en 1991?
D’Aboville: Non, je vous rassure. Ce sera plus doux. Nous serons loin des conditions que j’avais affrontées dans le nord du Pacifique, en automne, avec les typhons. Et, surtout, avec PlanetSolar, contrairement aux bateaux à avirons, nous aurons suffisamment d’énergie pour jouer avec la météo. C’est d’ailleurs un des plus beaux enjeux de cette aventure. Nous ne nous précipiterons pas dans l’œil du typhon.
Ce ne sera pas trop pépère pour vous, Gérard d’Aboville?
D’Aboville: Oh, vous savez, rien n’est jamais trop pépère à mon âge…