Autrefois, si seuls dans les mers, il n’y avait que les phares. Puis sont venues les plateformes de forage, ces îles de ferraille fichées dans les eaux, ces amas de tubulures s’entrelaçant en un labyrinthe plus ou moins rouillé et dédié au dieu pétrole.
Parfois l’une d’elles sombre ou explose, comme la Deepwater Horizon, au large de la Louisiane, et le public se rappelle qu’elles existent et que des hommes y vivent, loin du monde. Parfois un film y pose aussi ses caméras, comme James Bond dans Le monde ne suffit pas. Le metteur en scène y installe ordinairement ses méchants, qui y ourdissent d’odieux complots.
hérisser leurs tours dans les océans après la crise pétrolière de 1973. L’Occident se découvre alors insupportablement dépendant du pétrole venant du golfe Persique. Il décide d’y remédier et construit avec frénésie. Plus de 15000 plateformes sont aujourd’hui réparties à travers le monde. Elles ont une durée de vie limitée, d’une trentaine d’années, le temps d’exploiter le gisement au-dessus duquel elles sont érigées.
Les Américains réalisent les premiers les richesses de leur territoire sous-marin, notamment dans le golfe du Mexique. Les Européens, eux, se tournent vers la mer du Nord. Avec plus de 450 plateformes, elle demeure la plus importante région du monde pour le forage au large. Seul hic, les tempêtes, les grands vents, les accidents de forage. Des accidents surviennent, meurtriers. Ils vont frapper les esprits. Celui de l’Alexander-Kielland, en 1980, cause la mort de 123 personnes. En 1988, en pleine mer du Nord, le Piper-Alpha prend feu à la suite de défauts de conception et de normes de sécurité insuffisantes. Le drame coûte la vie à 167 personnes sur les 226 membres de l’équipage. Seuls survivants: les hommes qui choisissent l’eau comme ultime refuge et s’y jettent.
Aujourd’hui, c’est le tour de ce vaisseau immobile de 78 mètres sur 121, la Deepwater Horizon. Le 20 avril, 126 personnes se trouvent à bord au moment de l’explosion, suivie d’un incendie. Onze d’entre elles disparaissent. Avec son contenu de 2,6 millions de litres de pétrole, la plateforme brûle pendant un jour et demi puis sombre. La société propriétaire, Transocean, basée à Zoug, reconnaît vite qu’il n’a pas été possible d’«enrayer la fuite d’hydrocarbures». Un désastre écologique dont les hommes et la nature dans son ensemble vont hélas vite se rendre compte. Ingénieur-conseil sur le forage gazifère de Noville (VD), le géologue suisse Werner Leu est atterré: «Il est arrivé le pire. Le blow-out, l’explosion sous haute pression. Malgré les importantes précautions prises, un tel accident peut toujours se produire.» La réparation équivaut à vouloir replacer un bouchon sur une bouteille de champagne. «Ou alors ils creusent d’autres puits à côté, pour abaisser la pression. Trois mois de travail…» En Suisse? «Toutes les deux à trois semaines, on démonte et on remonte tout. On soumet les vannes à des pressions énormes, qui ne peuvent pas se produire. Mais le blow-out peut toujours survenir.» Le pétrole helvétique? «A travers l’histoire, une centaine de forages ont été tentés dans notre pays, mais on n’a pas trouvé grand-chose.»
«Il est arrivé le pire, l’explosion sous haute pression»
Werner Leu, géologue suisse
Sur une plateforme pétrolière, où l’on travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la sécurité est une obsession. Pas d’allumettes, pas de briquet, aucun produit inflammable. Interdiction de fumer, sauf dans le module d’habitation aux conditions de pressurisation adaptées. Et drill de secours hebdomadaire, comme un ingénieur sur une plateforme norvégienne le raconte sur son blog. «C’est comme une alerte au feu, pour s’entraîner. Le dimanche matin, hurlement dans les oreilles, les chefs racontent une histoire rocambolesque d’alerte au gaz dans telle ou telle section et de feu dans telle partie. Tout le monde a rendez-vous aux canots de survie. Pour les mettre à l’eau, ils lâchent tout et le canot plonge sous l’eau, remonte puis flotte. Toutes les cinq minutes, ils nous expliquent gentiment où en est l’histoire qu’ils ont inventée. Plus personne n’écoute, tout le monde dort dans le canot ou papote avec le voisin.» A part cela, «les plateformes norvégiennes, c’est du trois-étoiles. Saumon à tous les repas, salle de sport, sauna, cabine UV… La classe, quoi.»
en mer du Nord, raconte comment l’équipe de travail s’affaire sans cesse autour du puits de forage, en prise avec les différentes couches rocheuses qu’il faut aller creuser à 2000, 3000 ou 4000 mètres avant d’atteindre les zones pétrolifères. Les équipes interviennent selon des rythmes spécifiques: douze heures de travail quotidien et douze heures de repos, deux ou trois semaines à bord et deux ou trois semaines à terre. Les cabines de la plateforme sont équipées de deux couchettes superposées, d’un cabinet de toilette, d’un poste TV avec écouteurs individuels, voire d’un relais téléphonique. Elles sont insonorisées et closes par des portes coupe-feu.
Le restaurant propose des repas avec quatre services: matin, midi, soir, minuit. Seul interdit au menu ou dans les consommations individuelles hors du restaurant: les boissons alcoolisées. En revanche, des distributeurs sont en permanence à disposition, gratuitement.
Autres équipements disponibles: un cinéma de 70 places, des jeux vidéo, une salle de télévision, un gymnase, deux tables de billard. Les temps de récupération et de repos bénéficient de conditions de confort remarquables.
Après les heures passées autour du puits de forage, la vie redevient normale. Si l’on excepte l’éloignement familial et l’isolement, bien sûr. «Mais la vie quotidienne adopte un autre rythme, assure-t-elle, sans précipitation, respectant des zones de silence. Loin de l’agitation de la ville, peut-être apprend-on à mieux se connaître soi-même et à découvrir cette fabuleuse richesse qu’est la solidarité.»
Unis au centre des eaux, avec l’or noir qui bouillonne par en dessous.
Catastrophe
L’accident survenu sur la plateforme «Deepwater Horizon» a des conséquences financières immédiates pour la compagnie BP, qui l’exploitait. état des chiffres au 1er mai.
27 milliards
En francs, la chute en Bourse de la valeur de BP depuis l’accident du 20 avril.
2 592 999
En litres, le pétrole mélangé à de l’eau qui a été récupéré.
288 084
En litres, le volume de dispersant déployé.
5000
Les barils de pétrole qui s’écoulent par jour de «Deepwater Horizon», soit environ 800 000 litres (1 baril = 159 litres). L’équivalent de 32 camions-citernes pleins.
1 milliard
L’estimation des demandes d’indemnités.
25
En millions de barils, la production journalière offshore, un tiers du pétrole mondial.
167
Les personnes tuées sur le «Piper-Alpha», en 1988. La plus grande catastrophe offshore.
15 000
Le nombre de plateformes pétrolières en activité dans le monde. Ici celle d’Ekofisk, en Norvège.
Du dauphin au pélican, peur sur les animaux
Un fou de Bassan. C’est l’oiseau mazouté qui a été découvert le 1er mai. Il est la première victime officielle de la vilaine marée. Ses ailes ont viré du blanc au noir. Avec lui, près de 400 espèces diverses voient leur existence menacée. Parmi les plus vulnérables, les mammifères marins (dauphins, cachalots) perdent de leur étanchéité et souffrent de désorientation. Les oiseaux aquatiques (aigrettes roussâtres, canards mouchetés) s’engluent. Les crustacés et coquillages s’intoxiquent et deviennent impropres à la consommation, alors que la Louisiane produit 40% des fruits de mer mangés aux Etats-Unis.
La peur règne. Peur pour les tortues de mer ou les alligators qui s’abritent dans les bords de plage. Peur pour les douzaines d’espèces en migration à travers la zone, en pleine couvaison ou élevant leurs petits; pour elles, le moment ne pouvait être pire. Peur pour cette région qui récupérait juste des ravages de l’ouragan Katrina, en 2005.
Les marais côtiers de la Louisiane ou le delta du Mississippi sont truffés de réserves naturelles, véritables sanctuaires pour la faune, en particulier les oiseaux aquatiques. Et nul ne sait jusqu’où ira la sale vague: Peter Sheng, océanographe à la Florida University, estime qu’une partie au moins de la pollution sortira du golfe et suivra le courant qui longe la côte est des Etats-Unis. Symbole ultime: l’emblème officiel de la Louisiane, le pélican brun, pourrait être contaminé par les poissons et les végétaux qu’il consomme. Par l’eau devenue poison.