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ÉLECTIONS FÉDÉRALES
JACQUES PILET: «L’ÈRE BLOCHER A PRIS FIN DIMANCHE»
Journaliste, fondateur de «L’Hebdo», éditorialiste acéré, Jacques Pilet suit la politique fédérale avec passion. Pour le Vaudois, les élections fédérales marquent la fin du triomphe de l’UDC.

Par Frédéric Vassaux - Mis en ligne le 01.11.2011

Il a le visage expressif, les yeux et les bras qui s’agitent suivant l’implication qu’il met à souligner son discours. A 68 ans, le Vaudois vit la politique avec toujours autant d’appétence. Fondateur de L’Hebdo, éditorialiste, Jacques Pilet semble presque habité par les affaires publiques. Il gesticule, s’enthousiasme comme on imagine Périclès aux premiers jours de la démocratie. A l’heure des discours politiques calibrés, son envie donne envie et rassure: oui, on peut encore vibrer pour la politique. Pas pour les comptes d’apothicaires des partis qui jouent à «tu perds un siège moi non plus» mais pour les enjeux que la res publica met au jour ou pour les cruels contrastes entre les trajectoires croisées d’un Alain Berset triomphant et d’un Blocher agonisant.

Quel est pour vous l’élément saillant des résultats de ces élections fédérales?
La fin de la progression de l’UDC a une certaine portée historique. Considérez que, depuis 1991, cette force nationaliste et populiste n’a cessé de croître. Dimanche, cela a été le coup d’arrêt. Dans les chiffres mais surtout dans les symboles, avec Blocher qui rate l’entrée au Conseil des Etats. Et peut-être plus encore, Blocher qui devient numéro deux derrière une jeune femme, Natalie Rickli. C’est très marquant. Cela veut dire que l’ère Blocher a pris fin dimanche soir.

Son retour au Conseil national n’a-t-il pas quelque chose de pathétique?
Curieux destin que de redevenir conseiller national au milieu des autres quand on a été conseiller fédéral et la vedette absolue de la politique suisse. Pathétique est un bien grand mot: je dirai un peu pitoyable. Cela montre un vieil homme incapable de prendre en compte les changements qui s’opèrent autour de lui. L’obstination qui a fait sa force devient un piège. Il s’est enfermé dans ses slogans, dans ses certitudes, sans mesurer que l’environnement et les attentes changent.

Ce qui est aussi le cas de son parti…
L’UDC a tellement tiré sur la corde des étrangers qu’aujourd’hui elle a lassé beaucoup de monde, y compris dans ses rangs. On l’a d’ailleurs senti dans les derniers mois. Ce parti a mené une opération de propagande énorme, avec des moyens financiers comme on en a, je crois, jamais vu dans l’histoire politique. Et, en dépit de cette artillerie lourde, il n’a pas réussi à susciter le débat. Parce que les Suisses se sont rendu compte que cette fixation quasi obsessionnelle sur les étrangers et la sécurité laissait dans l’ombre des thèmes importants.

«Placée face à de nouveaux sujets, l’UDC n’avait soudain
plus rien à dire»
Jacques Pilet

L’UDC a-t-elle donc pâti des autres sujets, comme l’énergie et le franc fort venus sur le tapis?
Bien sûr. Les nouveaux thèmes ont montré un parti sans idée. Lorsqu’il s’agissait de savoir s’il fallait trouver un accord avec les Etats-Unis pour sauver l’UBS, les députés UDC se sont abstenus! Soudain placée face à de nouveaux sujets, l’UDC n’avait plus rien à dire.

Qu’indique pour vous l’émergence du PBD et des vert’libéraux?
Cela montre un désir de renouvellement de la classe politique. Beaucoup de gens sont fatigués des grands partis traditionnels PLR, PDC, UDC. Il n’y a guère que le parti socialiste qui échappe, semble-t-il, à cette lassitude. On a vu un électorat à la recherche de voix nouvelles. Et, dans le fond, c’est un signe de santé démocratique que des partis aussi récents que les vert’libéraux et le PBD puissent en si peu de temps acquérir un vrai poids dans la vie institutionnelle. Cela dit, sur le fond, cela ne modifie absolument pas les équilibres politiques.

Tout change mais rien ne change en fait…
Oui, les évolutions sont mineures, effritement des grands partis, émergence de nouvelles forces, élan de l’UDC coupé, qui ne changent pas fondamentalement la donne. Beaucoup parlent dès lors de stabilité, de concordance, et s’en réjouissent. Moi, j’ai des doutes. Parce que cette stabilité équivaut aussi à une sorte de conservatisme, cette concordance à une absence de débat sur les grands sujets. Je crains que la scène politique de ces prochaines années soit une scène floue et molle où les acteurs ne prennent pas en compte suffisamment tôt et assez résolument les défis futurs.

On débat trop des candidats et pas assez des thématiques en somme?
C’est ma grande frustration, oui. Ces défis ont été peu évoqués dans la campagne. En écoutant les résultats dimanche, on avait l’impression que l’on parlait des vainqueurs et des vaincus comme dans un jeu de société où un pion de telle couleur avance et un autre recule, où l’un se déplace d’une case, le suivant de deux… C’est très divertissant, mais cela n’éclaire en rien les sujets qui non seulement intéressent les Suisses mais surtout s’imposent à notre pays.

Quels sont les sujets dont les candidats auraient dû se faire l’écho?
D’abord les sujets qui touchent directement les gens: la crise du logement, la difficulté des ménages modestes à faire face à ces augmentations continuelles de coûts. On n’a pas cessé de dire que la Suisse est le pays le plus extraordinaire du monde, et c’est vrai que nous avons une position très favorable, néanmoins il y a aussi de la souffrance et de la frustration. Et de cela, même à gauche, on n’a peu parlé. Ensuite, il y a évidemment les sujets en rapport à notre position face au monde extérieur. La BNS a dû lier le franc à l’euro. Que va-t-il en advenir? Allons nous continuer de subir l’évolution de l’Europe ou allons-nous prendre une part plus active au développement de ce continent? Tout le monde a éliminé le débat européen de la campagne en se répétant sans cesse que les accords bilatéraux allaient tout résoudre, alors qu’on les sait actuellement en panne.

Personne n’en a parlé?
Personne! Et puis il y a d’autres choses. On constate que les intérêts de la finance et ceux de l’industrie divergent. Comment imagine-t-on la Suisse de demain? Une sorte de Monte-Carlo avec des banques et des cliniques pour vieux riches du monde entier ou une Suisse avec une industrie performante comme on l’a aujourd’hui? Peut-être que, pour défendre cette Suisse créatrice, active, il faudrait des soutiens plus résolus pour la recherche et l’enseignement supérieur. Or, qu’a-t-on vu ces dernières semaines? Une droite qui réclame plus de milliards pour l’armée et les avions de combat, prête à couper dans les crédits pour la recherche. La politique, c’est fixer des priorités. Ce qui me trouble, c’est que j’ai beau retourner les cartes de la partie qui s’est jouée dimanche, je n’arrive pas à voir comment pourront se dégager des priorités claires. On a besoin de convergence sur des projets, sur des idées fortes.

Des idées que vous n’avez pas vu émerger dans la campagne…
Non, en effet. Mais nous y serons sans doute contraints par les circonstances. On aurait traité de fou celui qui aurait prédit au début de la législature précédente que l’on allait lier le franc suisse à l’euro. On aurait fait enfermer celui qui nous aurait dit qu’on allait dans les faits supprimer le secret bancaire pour les clients étrangers.

On sent en filigrane vos convictions pro-européennes, êtes-vous toujours favorable à une adhésion à l’Union européenne?
Il n’est pas question d’adhésion pour l’instant, et c’est fausser la discussion que de mettre ce mot sur la table. Je crois qu’il faut réfléchir à cette question, soit prendre conscience que le bien-être de la Suisse dépend du bien-être de l’Europe. Nos exportations vont pour 70% vers l’Union européenne, l’Allemagne est notre premier client, la France un partenaire commercial très important. Si ces pays sont en difficulté, nous en paierons le prix. Cette chose si évidente lorsqu’on l’énonce est finalement peu rappelée. La question est de savoir si, en Suisse, les transformations vont se faire au coup par coup sous la pression des autres ou suite à nos propres décisions. Je préférerais que nous définissions notre place dans le continent plutôt que les autres la définissent pour nous.

Dans le fond, à quoi vont servir ces petits partis, ils n’auront aucun poids dans le jeu politique?
Je pense qu’il est sain de voir de nouveaux partis apparaître, de nouvelles personnalités peuvent ainsi s’imposer. Mme Widmer-Schlumpf a émergé grâce à la scission de l’UDC. Et peut-être cela peut-il faire pointer de nouvelles idées. En revanche, l’émergence de ces partis met en lumière un autre problème.

Lequel?
Un problème avec les Romands. Le PBD est une création suisse alémanique, il ne correspond à rien en Suisse romande, et l’idée même des vert’libéraux est née outre-Sarine. Je crains que cette nouvelle configuration marque encore un peu plus la perte de poids politique de la Suisse romande dans le jeu fédéral. Si l’on ajoute à cela le fait qu’avec l’affaiblissement du parti radical on n’a plus de locomotive politique comme par le passé avec des bêtes politiques tels Delamuraz ou Couchepin, je crains que ces quatre prochaines années soient plus que jamais déterminées par les sujets débattus en Suisse alémanique et pas par les sujets les plus chers au Romands.

Ces partis ont-ils un avenir?
Je pense que, si l’ensemble des partis met en œuvre de façon conséquente et résolue la transition énergétique, il pourrait bien leur arriver ce qui est arrivé aux verts dont les thèmes ont été phagocytés par les autres partis. Beaucoup des gens qui se sont tournés vers ces nouvelles forces politiques sont des déçus du PDC, du PLR et de l’UDC.

Une fois leurs thèmes récupérés, ils vont disparaître?
Les vert’libéraux, certainement. Mais ce n’est pas qu’une question du mouvement des idées, c’est aussi une question de personnes. Le PBD a aussi progressé parce qu’il y a une figure emblématique dont tout le monde reconnaît les talents: Mme Widmer-Schlumpf. Si les vert’libéraux amènent sur la scène politique des voix fortes qui comptent vraiment dans la discussion et éclairent les grands sujets évoqués, ils peuvent peut-être durer.

Mais vous venez de dire, dans le fond, qu’il n’y a pas de voix fortes puisque les thématiques sont restées absentes de ces élections fédérales…
Il y a des gens qui s’en approchent. Par exemple, si Alain Berset a triomphé à Fribourg, c’est parce que l’on pressent, jusque dans les propos prudentissimes du candidat à l’élection fédérale qui ne veut pas faire d’erreurs, que c’est un homme qui a réfléchi, voyagé, qui voit au-delà du conservatisme ambiant.

Alain Berset a trouvé un fan…
Non, on le pressent, mais on peut se tromper…

Sera-t-il conseiller fédéral?
Je crois que, s’il n’y a pas d’affaire DSK, il sera conseiller fédéral, et le risque me paraît réduit…

Et Eveline Widmer-Schlumpf, a-t-elle une chance de rester au gouvernement?
Elle en a en tout cas plus aujourd’hui qu’avant ce week-end. Son sort reste ouvert. Il y aura des recompositions et des alliances. Beaucoup vont chercher à s’allier les faveurs de ces nouveaux partis. Elle a montré des qualités de caractère réelles lorsqu’elle s’est opposée de manière très dure aux dirigeants d’UBS à propos de la législation sur les banques. Moi, je crois quand même que l’avenir de la Suisse ne dépend pas seulement des rapports de force numériques au Parlement, mais aussi des personnalités. On en a eu une preuve extraordinaire avec Blocher: l’UDC, même aujourd’hui, ne serait jamais ce qu’elle est sans lui.

Vous êtes très intéressé à la politique de ce pays, pourquoi ne vous être jamais engagé en politique?
Je n’ai jamais eu cette tentation. Je suis passionné par la politique, mais comme journaliste, pour l’analyser, avec toutefois certaines convictions. Je ne suis pas un éditorialiste prétendument neutre, abstrait de l’histoire. En tant que journalistes, ce que nous écrivons, les choix que nous avons faits ou que nous faisons, jouent aussi un rôle politique. Et la politique internationale m’intéresse aussi grandement, car elle a de vraies conséquences pour nous. Par exemple, si demain les socialistes arrivent au pouvoir en France, si après-demain, en 2013, ils prennent le pouvoir en Allemagne, les Européens vont tout d’un coup prendre des mesures différentes qui pèseront sur la vie des gens en Suisse.

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Tags: Politique, élections, Jacques Pilet, UDC, Blocher Aller en haut de page Haut de page

 

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