Et si le vrai martyr du Printemps arabe n’était pas celui qu’on pense? Après tout, les témoignages humains sont si fragiles que l’erreur a toujours été une marque de l’histoire. Les cas de faits historiques manipulés ou erronés ne se comptent plus à travers les siècles. Le faux charnier de Timisoara, qui avait accéléré la chute du dictateur roumain Nicolae Ceaucescu en 1989, et l’invasion de l’Irak par les troupes de la coalition en 2003, au prétexte fallacieux que Saddam Hussein possédait un arsenal d’armes de destruction massive, en sont deux exemples contemporains parmi d’autres.
Dans le cas de la Tunisie, révolution moderne menée sur les réseaux sociaux mais au parfum de jasmin, la légende a été infusée dans la même eau et vendue comme telle. Souvenez-vous: le 17 décembre 2010, un jeune vendeur à la sauvette de 26 ans, Mohamed Bouazizi, s’immole devant le siège du gouvernorat de Sidi Bouzid, une ville rurale de 40 000 habitants du centre du pays, l’une des plus pauvres de Tunisie. On raconte que le désespéré, diplômé au chômage qui tentait par tous les moyens de subvenir aux besoins de sa mère et de ses jeunes frères et soeurs, a commis son geste après qu’une agente municipale, Fayda Hamdi, eut une fois de plus, une fois de trop, saisi sa marchandise et confisqué sa balance parce qu’il se trouvait à un endroit non autorisé. On dit aussi que le maire et le gouverneur ont refusé de le recevoir et, suprême humiliation pour les Hamama, les gens de sa tribu, que Fayda l’a giflé en public. «Se faire frapper dans la rue et en plus par une femme l’a achevé», estime aujourd’hui encore Mannoubia, 54 ans, la mère du malheureux, robuste paysanne aux traits durs.
Alors qu’on emmène son fils agonisant à l’hôpital de Sfax, l’histoire fait le tour de la Toile. «Quelques clics et coups de fil ont suffi à la répandre comme une traînée de poudre. Sans parti politique, pas impliqué dans un quelconque mouvement, Mohamed Bouazizi est devenu en quelques heures le symbole de toute une jeunesse privée d’avenir, écrasée par le régime suffocant des autocrates de Tunis», rapporte Khaled Aouaïnia, avocat à la cour de cassation et proche des milieux syndicaux. L’après-midi même, 2000 personnes manifestent devant le gouvernorat. «On a compris à ce moment-là, en regardant les policiers dans les yeux, que la peur et la détermination avaient changé de camp», se souvient Lamine al-Bouazizi, responsable local du syndicat UGTT, sans lien de parenté avec Mohamed.
En vacances à Dubaï alors que la colère gronde dans son pays, le président Zine al-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis vingttrois ans, ne le sait pas encore, mais sa chute est programmée.
«J’attends qu’on répare tout le mal qu’on m’a fait»
Fayda Hamdi, agente de police à Sidi Bouzid
Ailleurs, personne n’anticipe non plus la violence des soulèvements qui secoueront une grande partie du Moyen-Orient dans la foulée. Douze mois plus tard, le constat est là: par son suicide et les circonstances qui l’entourent, Mohamed Bouazizi, décédé le 4 janvier des suites de ses graves brûlures, a allumé la mèche des révolutions qui, à ce jour, ont expédié Mouammar Kadhafi en enfer et dégagé trois autres potentats, quatre bientôt sans doute, de leur trône: Ben Ali donc, l’Egyptien Hosni Moubarak, Ali Abdallah Saleh au Yémen et demain Bachar al-Assad en Syrie. Un effet domino qui dépasse largement les espoirs de Lamine al-Bouazizi, Khaled Aouaïnia et de leurs camarades combattants, acteurs essentiels du mouvement eux aussi, qui avouent très vite avoir délibérément menti sur les circonstances qui ont conduit à l’immolation de leur compagnon d’infortune. «Il y avait déjà eu des cas de suicides, même à Sidi Bouzid, mais aucun n’avait eu l’impact espéré. Dès lors, on avait besoin d’une histoire forte pour donner aux gens le courage de se révolter. Nous avons donc tout inventé dans l’heure qui a suivi le drame», confesse Lamine al-Bouazizi, sans l’ombre d’un regret.
FAYDA HAMDI, MARTYRE VIVANTE
Rien n’a été laissé au hasard pour provoquer ce déclic populaire tant attendu. De son vrai prénom Tarak Ben Taïeb, Bouazizi a par exemple été «rebaptisé» Mohamed, histoire de le sacraliser aux yeux des musulmans. «On l’appelait souvent Mohamed Bassbous, une expression signifiant «celui qui tire le chariot», explique Majed Gharbi, son frère de lait, pour justifier cette étonnante révélation. Ce n’est pas tout. Afin de mobiliser les intellectuels et donner à la jeunesse une icône à laquelle elle pourra s’identifier, on affuble Bouazizi du statut de chômeur bardé de diplômes, alors qu’il a très tôt quitté l’école pour vivre de son job de vendeurs de fruits et légumes. Enfin, clé de voûte de cette mise en scène, qui fera déborder la colère des classes populaires, sensibles au code de l’honneur: la gifle. Attribuée à une femme, incarnation du mépris du tyran de Tunis et de sa clique, «elle mettra le feu aux poudres», savoure Lamine, manipulateur en chef.
Parce que cette fausse gifle fut le vrai déclencheur des soulèvements, ce ne serait donc pas Mohamed Bouazizi mais bien Fayda Hamdi l’héroïne, la martyre vivante de la révolution, comme la qualifie avec respect ses collègues et sa famille. Au lieu de ça, cette femme de 45 ans, célibataire dénuée de toute coquetterie, religieuse et apolitique – «faute d’une vision claire de la situation, je n’ai pas voté en octobre», confesse-t-elle – fut jetée en prison à la demande du président Ben Ali en personne. Ce dernier, soucieux de calmer la colère populaire au soir du 28 décembre, s’était d’ailleurs rendu au chevet de Mohamed Bouazizi, qui était pourtant déjà mort, assurent aujourd’hui ses proches.
Un an après, l’infortunée Fayda vit encore dans l’angoisse des quatre mois de détention qu’elle a subis, avec le poids d’une réputation à jamais souillée et dans le souvenir douloureux de son retentissant procès. Celui-ci s’acheva le 19 avril par un nonlieu du tribunal de première instance de Sidi Bouzid. Un verdict sans équivoque qui déclencha les applaudissements des centaines de personnes massées devant le bâtiment, venues réclamer la liberté pour l’accusée: Fayda Hamdi, qui a d’ailleurs toujours clamé son innocence, n’a pas giflé et encore moins frappé Mohamed Bouazizi. «Dans notre religion, c’est un geste qu’une femme ne fera jamais», assure-t-elle.
«Il fallait une histoire forte pour donner du courage aux gens»
Lamine al-Bouazizi, responsable syndical
Un soulagement, même si, pour elle, tout cela ne change plus grand-chose. Le mal est fait. Après cette terrible période qui l’a détruite moralement et physiquement, la policière a certes retrouvé son emploi et ses 620 dinars mensuels (350 francs), mais pas son sourire. Un an après, elle tente de se reconstruire auprès de ses parents âgés et de Fadhila, sa soeur cadette (38 ans), dans la maison familiale de Meknassy, bourg agricole à 50 kilomètres au sud de Sidi Bouzid, où elle vient se réfugier le week-end. «Même si je pleure tous les jours et que mes mains tremblent encore, ça va mieux. Mais à ma sortie de prison, je ne mangeais plus, je ne dormais plus et j’avais perdu presque tous mes cheveux.»
«J’AI JETÉ L’ARGENT DE BEN ALI PAR TERRE!»
Aujourd’hui, à Sidi Bouzid, où elle ne patrouille plus et travaille désormais en civil, Fayda a retrouvé la confiance de la population. Curieusement, c’est l’étoile de Mohamed Bouazizi qui a pâli. Il n’est plus l’icône intouchable de l’après-capitulation de Ben Ali. Si ses amis et les militants continuent à rendre hommage à son acte fondateur, certains, sans l’avouer ouvertement, se sont lassés du culte qui l’entoure. Son portrait a même disparu des rues de la ville. La faute à sa famille, à sa mère en particulier, désormais surnommée la Leila Trabelsi de Sidi Bouzid, en référence à l’autoritaire et cupide épouse de Ben Ali, accusée d’avoir monnayé la mort de son fils, en acceptant notamment 10 000 euros de l’ancien président en échange de son silence. «C’est faux. Les gens sont méchants et jaloux, réfute-t-elle énergiquement, les yeux emplis de larmes. Ben Ali m’a effectivement tendu cette somme. Mais j’ai pris l’argent et je l’ai jeté par terre», affirme Mannoubia, forcée de déménager à Tunis avec ses trois filles, tant les relations avec les habitants de Sidi Bouzid s’étaient tendues. Aujourd’hui, la famille réside dans une maison avec terrasse à un jet de pierre de la Marsa, le quartier chic de la capitale, demeure bien plus coquette et confortable que celle qu’elle occupait à Sidi Bouzid.
De sa voix calme et mal assurée, Fayda Hamdi n’en demande pas tant. Juste que les nouveaux dirigeants lui rendent sa dignité et réparent un peu le mal qu’on lui a fait. «Mais à la fin, c’est Dieu qui décide. Je m’en remets à lui.»