Dupée, trahie, déracinée, violée, promise à la prostitution. Cinq ans ont passé depuis le calvaire qu’a vécu Maria, mais les mots lui viennent toujours avec peine pour dire l’horreur de l’épreuve et de l’humiliation subies.
Maria est Africaine, elle a 22 ans. On est assis avec elle dans l’une des pièces de la fondation Au Cœur des Grottes, à Genève, en compagnie d’Anne Marie von Arx-Vernon, directrice adjointe de cette institution qui accueille et aide les victimes de traite d’êtres humains à des fins de prostitution forcée et/ou d’esclavage domestique.
Si Maria accepte aujourd’hui de témoigner, c’est en écho au retentissant procès qui vient de se tenir à Zurich, où seize femmes ont trouvé le courage de dénoncer leurs souteneurs et les atrocités qu’ils leur infligeaient: avortements provoqués par des coups de poings dans le ventre, introduction de piments dans le vagin, brûlures, coupures, menaces de défenestration.
Maria et Anne Marie von Arx-Vernon en font une profession de foi: oser parler, dénoncer, briser la loi du silence est la seule réplique capable de mettre en échec les réseaux mafieux de traite des femmes et de montrer qu’au bout du compte tous les espoirs de refaire sa vie sont permis pour celles qui osent franchir le pas.
UN HOMME SI SYMPA
Maria est née et a grandi dans une grande ville d’Afrique de l’Ouest. Elle n’avait guère de liens familiaux: ses parents étant morts, elle a été élevée par des proches, chez sa demi-sœur.
En 2005, à 17 ans, elle travaille comme serveuse dans une pizzeria de la ville quand «quelqu’un du même pays que moi», comme elle dit, lui présente un Européen d’une quarantaine d’années. Un homme sympa, prévenant, plein d’attentions… Appelons-le Marco.
«Pour moi, l’Europe, c’était la France. J’ignorais qu’il y avait d’autres pays»
Maria
«On a fait connaissance, dit Maria, et nous avons commencé de sortir ensemble. Il venait souvent m’attendre à la fin du service et donnait l’impression d’être très amoureux. Après quelque temps, il m’a proposé de m’emmener chez lui, en Europe, pour m’épouser.» Maria ne sait pas grandchose de Marco. Il habite une villa à la sortie de la ville où ils se rendent de temps en temps. «Il y avait là des jeunes gens qui travaillaient pour lui, tous des Africains, mais je n’avais aucune idée de ce qu’ils faisaient. Ils étaient gentils, sympas, c’est tout. Même Marco, je ne savais pas de quoi il vivait. Je ne le lui ai jamais demandé. J’étais si naïve, à l’époque.»
COMPLICITÉS
Le manège dure trois mois pendant lesquels Marco, toujours si prévenant, si tendre, si pressé d’épouser Maria, s’occupe de toutes les formalités pour l’emmener en Europe. «Pour moi, dit Maria, l’Europe, c’était la France. Je ne savais pas qu’il existait d’autres pays, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne. Je ne savais pas non plus qu’il fallait des papiers. Je pensais qu’en voyageant avec un homme blanc, il n’y avait pas besoin d’être contrôlé.»
Mais les papiers, les voilà! Marco les a obtenus sans que Maria mette seulement les pieds dans une ambassade. «Ce qui fonde le soupçon, dit Anne Marie von Arx-Vernon, qu’il existe des complicités dans certains consulats de pays européens.»
En septembre 2005, c’est le départ en avion. «On a fait une première escale quelque part, je pense que c’était à l’aéroport de Paris. Puis on a atterri dans une ville en Italie.» Peut-être Venise, dit-elle, mais sans certitude.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’à partir de là, tout change dans le comportement de Marco. «Il m’a demandé si j’avais une idée de ce que coûtait un pareil voyage. Et m’a dit qu’il allait falloir payer. On allait se rendre en Suisse, j’y rencontrerais des hommes avec lesquels je devrais travailler. Ils m’expliqueraient comment les choses allaient se passer. Je devrais bien les écouter et faire ce qu’ils me diraient de faire.» Marco accompagne Maria dans le train qui les conduit jusque dans une ville dont elle apprendra plus tard qu’il s’agit de Genève.
«Marco m’a amenée dans une villa louée dans les environs de la ville et où se trouvaient deux autres Blancs. Il m’a dit que c’était là, désormais, que j’allais vivre. Après quoi, il est parti.» Maria ne l’a plus jamais revu.
A ce point du récit, elle doit s’arrêter, sortir de la pièce, aller boire un verre d’eau. Quand elle revient, elle murmure qu’elle ne se souvient pas de tout ce qui s’est passé dans les jours qui ont suivi. Mais les deux types qui sont là lui font comprendre qu’elle va maintenant devoir se prostituer. Pour lui apprendre les rudiments du métier, ils abusent d’elle. Ils la menacent. Comme ils lui ont pris ses papiers, ils lui promettent les pires ennuis si elle ne se plie pas à leurs ordres ou si elle leur fausse compagnie.
TROUVÉE DANS LA RUE
On ne saura jamais exactement ce qui se passe pendant les jours de ce séquestre. «J’ai dit d’accord, je vais me prostituer, dit Maria, mais je sais que je ne l’aurais jamais fait. Que je n’aurais jamais pu le faire.»
Elle réussit à s’enfuir. «Ils faisaient la fête toute la nuit, et ils dormaient le jour. J’ai profité d’un de ces moments pour sortir de la villa.»
Des passants la découvrent en train de vomir dans la rue. Elle est conduite aux Hôpitaux universitaires de Genève, à la CIMPV (Consultation de médecine de prévention de la violence) puis à la LAVI (Centre Loi sur l’aide aux victimes) avant d’être accueillie au Cœur des Grottes, où elle est logée et soutenue.
Une enquête a été ouverte pour tenter de localiser la villa et interpeller les trafiquants qui l’avaient louée. En vain. Marco, lui non plus, n’a jamais été retrouvé.
L’état dans lequel se trouvait alors Maria peut expliquer pourquoi ces recherches n’ont rien donné: «Chez nous, au Cœur des Grottes, dit Anne Marie von Arx-Vernon, elle est restée six mois sans parler. Cela n’a rien d’exceptionnel. Pour reconstruire une vie, il faut au minimum deux ans. C’est ce que nous montre l’exemple des dizaines de victimes que nous avons déjà accueillies en une douzaine d’années.»
De toutes ces femmes marquées par le traumatisme du trafic d’êtres humains, Maria est non seulement l’une des rares à oser témoigner aujourd’hui, mais l’une de celles qui s’en sort le plus brillamment. A Genève, elle a pu retourner sur les bancs de l’école et a décroché l’équivalent d’un baccalauréat. Elle a ensuite suivi une formation dans le domaine de la santé. Aujourd’hui, elle a un métier. Un emploi fixe. Une situation. «Tout ce que doit pouvoir obtenir une femme qui ose braver la loi du silence», dit Anne Marie von Arx-Vernon.
RÉGION LÉMANIQUE
Afflux de Roumaines et de Hongroises
Le procès intenté à Zurich à quatre souteneurs hongrois vient de mettre en évidence l’emprise et la brutalité des réseaux mafieux de l’Est en matière de prostitution. Sont-ils aussi actifs en Suisse romande?
Dans le canton de Vaud, la police note le développement récent d’une prostitution en provenance de Roumanie. Sur quelque 200 filles contrôlées à Lausanne cette année, une quarantaine venaient de ce pays. Jusqu’ici, aucun élément ne permet d’établir qu’elles sont sous l’emprise de réseaux organisés et violents, mais la police dit suivre la situation de près.
Le canton de Genève a connu une arrivée importante de prostituées de l’Est, surtout de Hongrie, ces deux dernières années. La grande majorité de ces dernières opèrent dans des salons de massage appartenant à une même personne, elle aussi Hongroise. Selon la police, les contrôles effectués permettent d’affirmer que ces femmes travaillent librement, même s’il «est difficile de savoir par quel réseau elles sont arrivées là».
GENÈVE
Un havre au bout du calvaire
A Genève, le foyer de la fondation Au Cœur des Grottes a déjà accueilli une centaine de femmes victimes de la traite d’êtres humains depuis 1997. Il dispose pour cela d’une trentaine de chambres où les résidentes, comme Maria, peuvent loger le temps qu’il faut, parfois pendant des années, dans certains cas avec leurs enfants, pour reprendre pied dans la vie.
Toutes ne viennent pas du milieu de la prostitution forcée. Une bonne partie d’entre elles trouvent refuge ici après avoir été victimes d’esclavage domestique. La fondation travaille en étroite collaboration avec tous les services sociaux de Genève.